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Ces formes « mouvementistes » d’engagement sont l’expression de la crise politique de la représentation qui touche les partis politiques. Pour autant sont-elles la forme d’organisation permettant de relever le défi de la lutte contre le capitalisme et son dépassement ?
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De toute évidence l’année électorale 2017 aura été marquée par une décomposition des forces et des partis politiques ancrés de longue date dans la vie politique française et une recomposition accélérée d’un paysage politique inédit à maints égards. Le point commun de tous ceux qui ont su tirer leur épingle du jeu dans cette partie de chamboule-tout électoral (jusqu’à la victoire finale de LREM), aussi bien à l’élection présidentielle qu’aux législatives, est d’avoir porté un message politique fustigeant le vieux monde, faisant de « l’anti-parti » le moteur d’un renouveau politique possible et de la contestation du système en place la condition nécessaire d’un projet politique « disruptif », pour reprendre une expression désormais convenue.

C’est à ce prix qu’ils (LREM, FI, et même d’une certaine façon le Rassemblement bleu Marine) auront ainsi paru ou voulu incarner quelque chose de neuf, voire de plus démocratique, en se parant des vertus du mouvement plutôt que des vices ou des tares du système des partis, qui serait à la fois aveugle aux défis de la modernité et incapable de se ressourcer à partir de logiques internes caduques.

Le bénéfice politique du terme « mouvement » 
Il permet à ceux qui s’en réclament de jouer l’horizontalité démocratique contre la verticalité partisane, la participation égalitaire contre les hiérarchies pyramidales, la participation directe des citoyennes et des citoyens contre la confiscation du pouvoir par des élites corrompues et, enfin, l’investissement multiforme des « gens » contre la rigidité de l’engagement et/ou de l’encartement des militants.
Bref, en réponse à l’essoufflement réel ou supposé des partis, l’idée du mouvement a pour elle, semble-t-il, la légèreté, la dynamique, le basisme, la fluidité de mobilisations à géométrie variable qui semblent autant revivifier les pratiques politiques que garantir une réelle élaboration collective des contenus programmatiques. On peut se prononcer sur Internet, être tiré au sort pour participer
à une convention, être connecté en permanence sur les réseaux sociaux ou sur les sites des mouvements pour se sentir entièrement coauteur d’une politique dont la mise en œuvre apparaît comme un bien collectif inaliénable… Il est incontestable que ces pratiques, sans doute pas toujours nouvelles en elles-mêmes mais mises en cohérence et amplifiées dans le cadre du débat présidentiel, ont su séduire de nouvelles couches sociales, de nombreux jeunes notamment, ou ramener dans le giron de la vie politique des gens qui s’en étaient détournés.

« Au-delà d’une forme politique séduisante, on pourra légitimement s’interroger sur la sincérité de ceux qui l’ont utilisée à leurs fins politiques car, chemin faisant, les citoyens découvrent en réalité des structurations très pyramidales autour d’un chef tout-puissant, fût-il “charismatique”. »

On peut cependant penser que ces formes « mouvementistes » d’engagement sont aussi l’expression de la crise politique de la représentation qui touche les partis politiques jusque dans leurs réponses : il est en effet plus facile de soutenir d’un clic un candidat que d’assister à une réunion, de faire valoir son opinion immédiate plutôt que de la construire dans une délibération collective plus organisée, d’écouter son leader ou son chef déclamer plutôt que d’être l’acteur réel d’un projet politique construit dans une cohérence idéologique qui est aussi la condition de la clarté.
Nous pouvons également constater qu’il n’y a aucun lien nécessaire entre le contenu politique de ces différents mouvements et la forme affichée, et qu’il s’agit avant tout d’un opportunisme, en vertu duquel on peut très bien incarner de façon monarchique la fonction présidentielle après avoir mis en marche les bonnes volontés à qui l’on promettait quasiment « la révolution » quelques mois avant !
Ainsi, au-delà d’une forme politique séduisante, on pourra légitimement s’interroger sur la sincérité de ceux qui l’ont utilisée à leurs fins politiques car, chemin faisant, les citoyens découvrent en réalité des structurations très pyramidales autour d’un chef tout-puissant, fût-il « charismatique », des débats parfois rabougris qui donnent le sentiment à certains d’avoir juste servi de porteurs d’eau à des candidats vite oublieux de leurs promesses autogestionnaires, quand ce n’est pas tout simplement la mutation de mouvement en parti pour gagner en efficacité, avec l’éternel jeu des experts en politique qui trustent les places, notamment celles de parlementaires.
Si le « mouvement » a pour lui, pour l’instant, le bénéfice d’une force plastique à engagement variable respectant la liberté des individus (je clique donc je suis !), la question de fond demeure : au service de quelles idées le mouvement existe-t-il ?

« À chaque période, des forces sociales cherchent à éclore et pour cela entrent en concurrence avec les partis politiques, qui restent cependant au cœur de l’histoire et de l’identité françaises, autant que de la vie démocratique. »

Car, enfin, on peut constater que ces mouvements se sont définis en dehors de la gauche et de la droite : LREM s’est déclaré « de gauche et de droite », Rassemblement bleu Marine « ni de gauche ni de droite » et FI « par-delà la gauche », en dénigrant à qui mieux mieux les directions collectives des partis par le biais de cette ficelle démagogique « transpartisane ».

Se rassembler sur des contenus « dépassant » les logiques capitalistes
L’émergence de « mouvements » n’annonce donc pas tant la nécessaire suppression des partis que leur transformation en de nouvelles formes davantage appropriables par les citoyennes et les citoyens dans la diversité de leur engagement. Déjà, à la fin des années 1980, les coordinations avaient elles aussi rêvé de supplanter les syndicats tout comme, plus récemment, Nuit Debout a pu rêver de démocratie directe délestée de la fonction représentative des partis. À chaque période, des forces sociales cherchent à éclore et pour cela entrent en concurrence avec les partis politiques, qui restent cependant au cœur de l’histoire et de l’identité françaises, autant que de la vie démocratique. Il s’agit donc bien aujour­d’hui de permettre aux citoyens qui n’ont plus envie de participer comme avant de faire de la politique autrement en s’engageant différemment. Voilà ce qui doit grandement nous interpeller.

« Si le “mouvement” a pour lui, pour l’instant, le bénéfice d’une force plastique à engagement variable respectant la liberté des individus (je clique donc je suis !), laquestion de fond demeure : au service de quelles idées le mouvement existe-t-il ? »

Dans la crise historique que traverse le parti communiste on peut alors se poser les questions suivantes. Gagnerions-nous quelque chose à devenir nous aussi (les communistes) un mouvement ? Être un mouvement soi-même ou bien être en mouvement avec d’autres ? Est-ce qu’un mouvement peut à la fois concilier des pratiques démocratiques renouvelées avec un cap politique de transformation suffisamment précis pour ne pas se diluer dans des acrobaties idéologiques et des rassemblements « attrape-tout » qui ouvrent de surcroît les portes au populisme ?
On ne vit durablement en politique que sur une ligne claire. Les formes basistes et spontanéistes ne portent pas en elles du neuf et encore moins des idées de classe. Néanmoins, on ne peut pas exclure qu’une analyse et une politique de classe soient conciliables avec la création d’un mouvement qui permettrait dans la diversité des forces, partis, organisations démocratiques qui le composeraient de se rassembler sur des contenus « dépassant » les logiques capitalistes. Voilà un sujet de réflexion et de débat qui pourra être au cœur du prochain congrès des communistes.
Si nous voulons transformer la société, agir et être utiles pour créer des rassemblements majoritaires, la question, me semble-t-il, n’est pas celle de la suppression des partis politiques. Elle est celle d’apprendre des aspirations nouvelles, des formes d’engagements multiformes, appuyées davantage sur les contacts humains (LREM a fait du porte à porte, tracté dans les quartiers…) et les réseaux sociaux et mille autres aspirations à compter pour un.
Il s’agit pour ce qui nous concerne de regarder devant nous, en étant conscients de l’émiettement historique des forces communistes. Le passé est sans remède et la dissolution du PCF dans le gauchisme ou le populisme ne saurait être à l’ordre du jour. Nous pouvons décider tout à la fois de renforcer le parti communiste et de travailler parallèlement à une agrégation de forces, de citoyennes et de citoyens autour d’une plateforme commune dont le cœur serait la contestation et la lutte contre le système capitaliste, la conquête des pouvoirs pour changer durablement la vie et pas seulement des mesures contre les élites ! Voilà un beau chantier pour qui veut transformer le réel et donner une chance au peuple de construire une perspective résolument à gauche.

Lydie Benoist est membre du Comité exécutif national du PCF, chargée du secteur Élections.

Cause commune n° 4 – mars/avril 2018