COMMUNISME ET POPULISME : deux matrices théoriques antinomiques Par J.P. Legrand

Il est des confusions qui ne doivent rien au hasard mais beaucoup à l’air du temps concocté par les médias de la bourgeoisie.

L’assimilation, assez courante, entre le communisme, l’extrême-gauche et les orientations portées par Jean-Luc Mélenchon, figure centrale de La France insoumise, au point que les médias font disparaître l’existence même du PCF, relève de ces amalgames qui, sous couvert de simplification, obscurcissent la compréhension du réel. Car si les mots parfois se ressemblent, si les indignations peuvent converger, les fondements, eux, divergent profondément. Et, comme le dit un vieux proverbe, « qui veut faire croire que tout se vaut finit par ne plus rien comprendre ». Ce confusionnisme doit être combattu rigoureusement sous peine d’assimiler le marxisme et le communisme au populisme de gauche surtout où pour quelques intérêts opportunistes certains ont confondu rassemblement populaire avec concessions au communautarisme clientéliste.

Ce texte entend donc rétablir une distinction essentielle : celle qui sépare une théorie fondée sur l’analyse scientifique des rapports sociaux, le marxisme, d’une construction politique contingente, circonstancielle, le populisme.

LE COMMUNISME, OU LA RIGUEUR DU RÉEL

Le communisme, loin d’être une simple utopie morale, s’enracine dans la tradition du marxisme, laquelle s’efforce de saisir les lois profondes qui travaillent le mouvement des sociétés humaines. C’est dans Le Capital que Karl Marx expose, avec une précision presque clinique, la théorie de la valeur, établissant que la richesse n’est pas une abstraction mais le produit du travail humain, mesurable en temps socialement nécessaire. Il écrit ainsi que « la valeur d’une marchandise est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire à sa production »¹, dévoilant par là même le mécanisme caché de l’exploitation.

Ce dévoilement, que Lénine qualifiera de « pierre angulaire de la théorie économique de Marx »⁵, ne relève ni d’une indignation morale ni d’un simple constat empirique, mais d’une construction théorique rigoureuse, par laquelle le capitalisme apparaît non comme un ordre naturel immuable installé pour l’éternité, mais comme un rapport social historiquement situé.

À cette analyse s’ajoute celle du matérialisme historique, selon laquelle les sociétés évoluent au rythme des tensions entre les forces productives — c’est-à-dire l’ensemble des capacités humaines, techniques et organisationnelles — et les rapports de production, qui déterminent la manière dont les hommes s’approprient et organisent ces forces. Marx, dans une formule devenue célèbre, souligne que « les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants »², ouvrant ainsi la voie aux transformations historiques.

Or, cette dynamique ne se comprend véritablement qu’à la lumière de la lutte des classes, cette loi de l’histoire des sociétés que Marx et Engels formulent sans détour : « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes »³. Le sujet de cette histoire n’est pas une abstraction floue, mais une réalité sociale précise, le prolétariat que produit de nos jours le capitalisme, et dont la position dans le procès de production le rend à la fois exploité et porteur d’un dépassement possible du système. Ce prolétariat qui existe bien en France malgré toutes les dénégations, cette classe sans laquelle toutes les autres ont besoin pour vivre comme l’épisode du COVID l’a démontré.

Lénine, prolongeant cette réflexion, insiste avec force sur le fait que seule la classe ouvrière, parce qu’elle n’a rien à perdre que ses chaînes, peut mener à bien la transformation révolutionnaire⁷. Quant à Antonio Gramsci, il enrichit cette perspective en montrant que la domination ne se limite pas à l’économie mais s’étend aux sphères culturelles et politiques, formant ce qu’il nomme un « bloc historique »⁶, où structure et superstructure s’entrelacent étroitement.

Ainsi se dessine une pensée qui, loin des illusions, s’ancre dans le réel, car, comme le dit le proverbe, « c’est en regardant la racine que l’on comprend l’arbre ».

LE POPULISME, OU L’ILLUSION DU « PEUPLE »

À l’opposé de cette rigueur analytique, le populisme, tel qu’il s’exprime dans la doctrine de La France insoumise, procède d’une tout autre logique. Lorsque Jean-Luc Mélenchon affirme que « le peuple est l’acteur de l’histoire »⁸ et qu’il substitue au clivage de classe l’opposition entre « le peuple » et « l’oligarchie »⁹, il opère un déplacement conceptuel dont la portée est considérable.

Car le « peuple », dans cette perspective, n’est ni une catégorie économique ni une réalité objectivement définissable ; il est une construction politique idéaliste, une figure discursive qui agrège des intérêts divers, parfois contradictoires, sous une bannière commune.

Cet amalgame n’est pas sans conséquence. En dissolvant les classes dans une unité supposée, elle tend à masquer les rapports de production qui structurent la société. L’exploitation, dès lors, n’est plus analysée dans ses mécanismes, mais dénoncée dans ses effets ; elle devient une injustice parmi d’autres, et non le cœur du système capitaliste. Pour le populisme tout sujet victime de discrimination est révolutionnaire. Or pour le marxisme le sujet révolutionnaire n’est pas défini seulement par ses idées mais par son rôle objectif dans la production. Certes des personnes issues de la bourgeoisie peuvent par conscience de classe inversée rejoindre le prolétariat ce qui fut le cas de Marx découvrant et décrivant la matérialité de la lutte des classes et sa réalité dans le capitalisme . Cependant Marx considère que la bourgeoisie, en tant que classe, ne peut pas rejoindre la révolution prolétarienne car ses intérêts matériels y sont opposés. En revanche, certains individus issus de la bourgeoisie peuvent s’y rallier, à condition de rompre avec leur classe d’origine et d’adopter les intérêts et la perspective du prolétariat.

Gramsci, souvent invoqué mais parfois mal compris, rappelait que l’hégémonie véritable ne saurait se détacher de sa base sociale et productive, affirmant que « l’hégémonie naît de l’usine »¹⁰. Détachée de cette base, elle risque de se transformer en simple stratégie d’agrégation politique, où l’objectif n’est plus la transformation des rapports sociaux, mais la conquête d’une majorité politique dans le but uniquement de gouverner comme l’entend la France insoumise mais sous l’emprise de la domination capitaliste et sans la renverser.

UNE CRITIQUE MARXISTE : LE RETOUR DU SOCIALISME UTOPIQUE

Du point de vue marxiste, une telle démarche ne peut qu’apparaître comme un retour, sous des formes nouvelles, à ce que Marx et Engels désignaient comme le socialisme utopique. Car en postulant l’unité du peuple, le populisme fait abstraction des contradictions réelles qui traversent la société et le peuple lui-même.

Lénine, dont la lucidité n’a rien perdu de son actualité, mettait en garde contre ces généralisations trompeuses, rappelant en substance que parler du peuple en général revient souvent à dissimuler les intérêts de classe¹¹. Et, de fait, ce qui est ainsi nommé « peuple » recouvre aussi bien le salarié que le petit entrepreneur, le travailleur précaire que le rentier modeste, autant de positions qui ne sauraient être confondues sans perdre en intelligibilité. Certes les différentes classes sociales sont de plus en plus opposées à la classe dirigeante qui est celle de la grande bourgeoisie. Mais entre un petit capitaliste qui vit de ses rentes fruit de l’exploitation des travailleurs, un fonctionnaire dont le salaire dépend d’abord du budget de l’´Etat qui lui même dépend des richesses créés dans le pays, et l’ouvrier qui produit ces richesses, il y des contradictions objectives qui en dernière instance fait dire à Marx que seule la classe ouvrière est la classe révolutionnaire dans le sens où elle ne dépend que d’elle-même si elle s’affranchit de l’exploitation alors que toutes les autres classes dépendent de la production de la classe ouvrière.

De surcroît, en l’absence d’une analyse fondée sur le matérialisme historique, le populisme tend à privilégier la volonté politique sur les déterminations objectives. Il s’inscrit dans une logique où la transformation sociale apparaît comme le produit d’une mobilisation, d’une prise de conscience ou d’une victoire électorale, comme lorsque Mélenchon évoque une « révolution citoyenne » se réalisant « par les urnes »¹².

Or, si les élections sont un terrain de lutte essentiel, elles ne sauraient, à elles seules, abolir des rapports de production qui trouvent leur origine dans la structure même de l’économie. Comme le rappelle un proverbe ancien, « on ne change pas la rivière en peignant ses rives », on ne modifie pas une réalité en changeant seulement son apparence et ceux qui vécurent l’ »euphorie » de la victoire de Mitterrand en 1981 ont vite déchanté quand quelques deux années plus tard commençait le cycle du renoncement de la gauche réformiste à « changer la vie » cédant au capital et même l’accompagnant en créant l’illusion du changement pour que rien ne change et manifestant avec constance une mutation idéologique du capitalisme français en libéralisme libertaire, capitalisme de la séduction excellemment démontré par le philosophe marxiste Michel Clouscard qui a permis entre autre au sein de la gauche de maintenir « une aristocratie ouvrière » s’éloignant du marxisme et du léninisme allant jusqu’à proposer et obtenir l’abandon de la dictature du prolétariat par le PCF.

Il apparaît dès lors que le communisme et le populisme ne diffèrent pas seulement par leurs moyens ou leurs mots, mais par leur rapport au réel. Là où le marxisme s’efforce de comprendre les mécanismes profonds de la société pour mieux les transformer, le populisme construit une représentation politique qui, en simplifiant le réel, en atténue les contradictions. C’est alors la porte ouverte à tous les opportunismes et manœuvres possibles dès lors que le prolétariat ne possède plus un PCF critique et organisé dans le monde du travail.

Quand le marxisme et le léninisme nomment les classes et les rapports de force entre les nations et en assume les conflits comme résultante de la loi de la valeur, le populisme invoque le peuple, simplifie les contradictions au sein de l’impérialisme.

L’un vise la transformation des rapports de production, l’autre la recomposition du champ politique pour la formation d’un discours simpliste de l’union des gens contre l’oligarchie. Et si, parfois, leurs chemins semblent se croiser, ils ne mènent pas au même horizon. Car ce qui est fondamental pour accomplir la révolution politique des forces productives c’est la question des alliances entre les classes sociales dominées par la grande bourgeoisie en ayant conscience aussi des contradictions qu’elles ont entre elles et qu’il faut étudier afin de les dépasser non pas seulement de façon théorique mais pratique.

Il semble que c’est là l’effort que doit entreprendre le PCF en partant systématiquement du monde du travail pour créer une organisation communiste utile au rassemblement majoritaire qui ouvrira l’ère du combat pour le socialisme en France.

Jean-Paul LEGRAND


NOTES ET RÉFÉRENCES

  1. Karl Marx, Le Capital, Livre I

https://www.marxists.org/francais/marx/

  1. Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, Préface

https://www.marxists.org/index-mobiles.htm…

  1. Karl Marx & Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste

https://www.marxists.org/…/works/1848/00/kmfe18480000.htm

  1. Lénine, Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme

https://www.marxists.org/francais/lenin

  1. Antonio Gramsci, Cahiers de prison

https://www.marxists.org/francais/gramsci

  1. Lénine, Que faire ?

https://www.marxists.org/francais/lenin

  1. Discours de Jean-Luc Mélenchon
  2. Ibid.
  3. Antonio Gramsci, Cahiers de prison
  4. Lénine, écrits politiques
  5. Jean-Luc Mélenchon, L’Ère du peuple


En savoir plus sur DEMOCRITE "de la vie de la cité à l'actualité internationale"

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Donnez votre avis

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.