Mobilisation des enseignants : Blanquer méprise, les JT font silence

par Pauline Perrenot, in ACRIMED
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À partir du 20 janvier, les témoignages sur les conditions délétères dans lesquelles se déroulent les nouvelles épreuves du « BAC Blanquer » et des fameux « E3C » (« épreuves communes de contrôle continu ») se sont multipliés : fuite de sujets sur Internet, rupture d’égalité, mobilisation de retraités ou de contractuels pour surveiller les examens, pressions sur les enseignants, remises en question du droit de grève, escortes (et violences) policières devant certains lycées… Ces témoignages n’ont pourtant visiblement pas réussi à se frayer un chemin jusque dans les rédactions de certains médias nationaux, en particulier celles des deux principaux JT.

Comme chaque année, les « baromètres » pointent une défiance croissante de la population vis-à-vis des médias dominants ; de quoi tirer, comme chaque année, quelques larmichettes aux commentateurs médiatiques. Mais comment s’en étonner face à l’accueil réservé aux grévistes, invectivés, moqués ou chahutés en plateau ? Comment s’en étonner face au silence médiatique sur des pans entiers des mobilisations en cours – y compris les initiatives les plus créatives ? Comment s’en étonner face à la déférence avec laquelle ministres et secrétaires d’État sont reçus chaque jour sur des chaînes de télé ou stations de radio devenues, pour bon nombre d’entre elles, des canaux de diffusion d’éléments de langage et de mensonges gouvernementaux ? Bref, comment s’étonner de cette exaspération légitime du public, au vu de la couverture systématiquement partielle et partiale, si ce n’est « radicalisée » – pour reprendre un terme cher aux squatteurs de plateaux – du mouvement social actuel ?

Dernier exemple en date de mauvais traitement médiatique : celui dont fait l’objet la mobilisation contre le nouveau « BAC Blanquer » et la formule des « E3C ». Après « le grand n’importe quoi médiatique » autour de leurs salaires, les enseignants ont une nouvelle fois mauvaise presse.

Dans les JT : circulez !

Alors que la grève contre la réforme des retraites surpasse celle de 2003 dans le corps enseignant, les « épreuves communes de contrôle continu », décriées unanimement (et depuis longtemps) par une intersyndicale représentative réunissant 12 syndicats enseignants, augmentent le mécontentement général. En cours depuis plusieurs jours, l’organisation de ces épreuves se heurte cependant à une forte mobilisation des professeurs, élèves et parents d’élèves. Des manifestations, distribution de tracts, blocages, et bien d’autres actions créatives ont lieu partout en métropole et en Outre-mer, entraînant des perturbations, reports et suspensions d’épreuves.

Assumant le travail de mise en perspective dont devraient se charger les grands médias s’ils prenaient la peine d’enquêter sur ces initiatives, un collectif met à jour une carte interactive pour mesurer l’ampleur de la mobilisation [1]. Salutaire, ce travail permet également de palier les dénis de réalité du ministère et de Jean-Michel Blanquer, atteignant ces temps-ci des proportions himalayennes, facilités par une partie des médias qui, pourtant, ne manquent pas de ressources pour porter la contradiction.

La presse, et surtout la presse locale (pour des raisons évidentes), se font l’écho des mobilisations [2]. Mais du côté de la télévision nationale et de ses JT, le résultat est… accablant.

Commençons par TF1 : le bilan sera court puisqu’inexistant. Les JT de 20h des 20 et 21 janvier n’ont tout simplement pas dit un mot de cette mobilisation ni des perturbations d’épreuves. Au 20h de France 2, on compte une brève de 23 secondes le 20 janvier, suivie d’un sujet de 2 minutes et 14 secondes le lendemain. Le détail donne la mesure de la désinformation.

Citons in extenso la brève d’Anne-Sophie Lapix :

Les élèves de première de près de 400 lycées ont inauguré les épreuves communes de contrôle continu aujourd’hui, des épreuves qui se feront en trois temps et qui compteront pour 30 % de la note au baccalauréat. Elles ont été perturbées dans une quarantaine d’établissements et même reportées dans 10. En Martinique, 50 des 60 établissements du secondaire sont bloqués par des enseignants également mobilisés contre la réforme des retraites.

C’est tout ? C’est tout. Un service minimum qui ne se cache en rien, ou presque : les chiffres avancés (selon lesquels 10% des établissements seraient concernés par des « perturbations ») proviennent tout droit des communiqués du ministère. La rédaction de France 2 osera-t-elle invoquer la protection des sources pour justifier le fait de ne pas le préciser aux téléspectateurs ? Pourtant, et afin de garantir un semblant d’objectivité, il ne semblait pas insurmontable de citer l’existence des chiffres (près de quatre fois supérieurs) des syndicats, ce que fit l’AFP dans une dépêche précédant la diffusion du JT.

Où l’on peut lire :

Selon un premier décompte du Snes-FSU, premier syndicat du secondaire, « 40% des établissements qui passaient les épreuves ont été concernés par des grèves, des manifestations ou encore des actions symboliques ».

Et la rédaction du service public ne se rattrape pas le lendemain. Pis : loin de faire état des mobilisations qui se sont poursuivies dans la journée, France 2 axe son seul et unique sujet sur… les sanctions prononcées à l’encontre des professeurs mobilisés en juillet 2019 ! Anne-Sophie Lapix dans le texte :

Hier [et aujourd’hui ? NDLR], une dizaine de lycées ont dû repousser les épreuves de contrôle continu du nouveau BAC car des enseignants les ont perturbées. Voilà qui a rappelé des souvenirs. En juin dernier, plus de 4 000 enseignants opposés à la réforme du BAC avaient bloqué les copies ou les avaient rendues en retard. Eh bien ils ont été sanctionnés, le plus souvent par des retenues sur leurs salaires.

S’ensuit un reportage de 1 minute et 52 secondes, reprenant à nouveau les chiffres du ministère. Si une syndicaliste et une professeure témoignent, l’indigence du format et de l’angle choisi ne laisse en réalité aucune place à la compréhension des enjeux de cet épisode [3].

Des esprits facétieux pourraient, en outre, entrevoir dans ce choix éditorial rétroactif une promotion de l’entreprise d’intimidation des professeurs activement menée par Jean-Michel Blanquer. Et relayée, du reste, par d’autres médias comme RTL qui joue au premier de la classe : « Au moment où une menace de grève pèse sur les nouvelles épreuves communes de contrôle continu du baccalauréat qui commencent à partir de ce lundi 20 janvier, RTL révèle les sanctions infligées aux profs qui avaient perturbé le bac en juin et juillet dernier. »

Il va sans dire que ce 22 janvier, France 2 passera sous silence les différentes actions menées partout en France : pas un mot des revendications des enseignants, pas un mot d’analyse du pourquoi du comment, pas une image de la moindre mobilisation dans les lycées. Il en sera de même le 23, 24, 25 et 26 janvier : aucun titre, aucun sujet sur cette mobilisation au 20h. Pourtant là encore, il suffisait à la rédaction de se reporter aux multiples articles publiés dans la rubrique de France 3 Régions – pour ne donner qu’une solution peu coûteuse… et réalisable en interne.

Ajoutons que l’invisibilisation et le mépris médiatiques croissent à mesure que l’on s’éloigne des rédactions parisiennes. Ainsi les Outre-mer ne rentrent-ils pas dans le logiciel de France 2, alors qu’en Martinique, pour ne citer qu’un exemple, la mobilisation des professeurs est au plus haut : selon France-Antilles Martinique le 20 janvier, « 50 collèges et lycées publics (sur 66) étaient bloqués ». Des chiffres qui gonflent même au fil des jours puisque le 23 janvier, le même média nous informe que « la mobilisation des personnels du second degré contre les réformes des retraites et du bac est totale. [Le 22 janvier], 42 collèges sur 43, 14 lycées sur 14, et 8 lycées professionnels sur 9 étaient bloqués. » En Guadeloupe, il en va de même.

Mais tout cela ne mérite pas plus qu’une phrase selon France 2, semblant faire sienne la lucidité de Jean-Michel Blanquer : « Je note que des territoires entiers ne connaissent aucun problème. Par exemple, dans tout l’outre-mer, tout se passe bien, mais c’est aussi le cas dans d’autres académies. » [4]

Bref : la chaîne de service public signe un traitement de cette mobilisation au diapason de celui qu’elle réserve au mouvement contre la réforme des retraites, dont nous avons rendu compte à deux reprises du caractère propagandiste [5].

Explication possible : la sidération. Le JT du 21 janvier se conclut en effet par un sujet qui passionne les journalistes de microcosme, en tout cas visiblement davantage que la mise en coupe réglée de l’enseignement public : le « Megxit », soit, pour les non-initiés, le retrait du prince Harry de la famille royale britannique. Un sujet plus long que celui dédié aux professeurs, mais aussi infiniment plus compassionnel : « La « grande tristesse » du prince Harry ». Et qui s’inscrit en plein dans la lignée du journalisme de « tapis rouges » : de quoi faire de la concurrence à Léa Salamé – et à son interview en direct du Liban d’un patron millionnaire et repris de justice en cavale.

Et sur BFM ? Tapie !

La mobilisation enseignante n’a pas non plus intéressé BFM-TV, principale chaîne d’info en continu de ce pays, reprise en main en septembre 2019 par Marc-Olivier Fogiel, qui clamait sa politique éditoriale en août dans le JDD : « L’ambition, c’est « tout savoir, mieux comprendre » ». Et d’annoncer mettre l’accent sur « le décryptage et la proximité ». Le 21 janvier (comme la plupart du temps sur la chaîne), il n’y eut pourtant ni l’un ni l’autre.

De 17h à minuit, BFM-TV et son vaste réseau de correspondants n’ont pas trouvé ne serait-ce qu’une minute d’antenne pour donner à voir la mobilisation des enseignants. Les JT de 18h, 19h et 20h, comme les émissions de « débat » qui se déroulent entretemps, ont tourné autour des trois mêmes sujets : l’intrusion d’opposants à la réforme des retraites dans les locaux de la CFDT, Macron à Versailles en compagnie de patrons, et une vidéo virale de violence policière (avec, de temps en temps, une attention aux malheurs du Prince Harry, à l’« attractivité de la France » et à un projet d’attentat déjoué).

À partir de 20h30, c’est le début du festival Bernard Tapie : l’homme d’affaires est en plateau, puis Bruce Toussaint diffuse un documentaire-maison qui lui est dédié, puis Bernard Tapie est à nouveau en plateau avant que le documentaire ne soit diffusé une nouvelle fois. Ce petit manège durant jusqu’à minuit, les mobilisations des professeurs n’auront nulle part fait partie du voyage : circulez, il n’y a rien à voir.

Certes, les jours précédents, la chaîne a évoqué le mécontentement… au gré des éternels mêmes formats courts, déséquilibrés, et cadrés selon les mêmes « formules choc » :

***

Une journée ordinaire à l’Education nationale… 

Les journées ordinaires de l’Education nationale sont devenues des journées extraordinaires. Chaque jour apporte son lot d’événement tous incroyables, des faits qu’on n’aurait pas imaginer il y a seulement quelques mois. Alors que le refus du nouveau bac s’ajoute à celui de la réforme des retraites, se profile déjà une troisième crise. On en arrive à un état de désordre dans l’institution scolaire qui signe la faillite d’un ministère ?

Impréparation

On se rappelle les mots du député P Hetzel adressés à JM Blanquer le 21 janvier à l’Assemblée à propos des épreuves de controle continu du nouveau bac. « Au stress habituel lié au passage d’épreuves, il serait bon de ne pas ajouter, à chaque étape de leur parcours (des élèves NDLR), l’angoisse créée par les blocages, les rétentions de notes ou encore les reports d’épreuves. Vous avez la responsabilité de la bonne organisation du service public de l’éducation nationale : les lycéens n’ont pas à être sacrifiés au gré de votre impréparation ! »

Des élèves refusent les épreuves

Or chaque journée apporte de nouveaux incidents, une détérioration de la situation. Regardons celle du 27 janvier en ne prenant que quelques faits rapportés par la presse régionale. A nouveau les épreuves du bac sont perturbées un peu partout et certaines reportées, comme, par exemple, aux lycées de Bourg en Bresse ou au lycée La Martinière de Lyon ou encore à Sète.

Le ministre accusait des professeurs radicalisés. Mais à Landerneau, comme à Lillebonne, Sète, et encore à bien d’autres endroits, ce sont des élèves qui refusent de passer les épreuves. Le ministre, semble  t-il, ne croise que des lycéens qui apprécient sa réforme. C’est miraculeux. Car à Landerneau, par exemple, selon le quotidien pas radicalisé Le Télégramme, une quarantaine d’élèves de STMG sur 80 ont refusé de passer l’épreuve de maths. Ils réclament le retour de l’ancien bac. « C’est une question d’équité. Que tous les  candidats aient les mêmes chances »; disent ils au Télégramme. Ce sont les mêmes sujets qui sont donnés en STMG et dans la série générale.

Désordre dans les épreuves

Mais la désorganisation touche d’autres domaines. Comme de très nombreux enseignants font la grève des surveillances, les établissements font appel à des personnels administratifs ou à des surveillants. Cela génère des erreurs dans la transmission des sujets. Par exemple dans plusieurs lycées les élèves n’ont pas eu les vidéos liées au sujet de langue. Les syndicats dénoncent aussi des questions de sécurité : nombre de surveillants insuffisant, portes fermées à clé et alarmes débranchées par peur des intrusions etc.

Désordres dans les sujets

Parlons des sujets.  A Cholet, des élèves de STMG ont eu des sujets portant sur des chapitres non étudiés en classe (en l’occurrence les espaces ruraux en histoire-géographie). Ils ne sont pas les premiers, cela arrive chaque jour. Les enseignants ayant largement refusé de choisir les sujets, ce sont les inspecteurs qui font le choix. Or ils n’ont pas toujours toutes les informations pour le faire.

A Béthune l’épreuve d’histoire géo a du être reportée par le proviseur suite à une fuite de sujet, selon L’avenir de l’Artois. Mais c’est un secret de Polichinelle que de dire que les sujets des épreuves de controle continu se trouvent très facilement sur internet. Les élèves ont ouvert plusieurs sites proposant des banques de sujets très bien classées. Au total cela fait certes de nombreux sujets. Mais en ce début d’année, seuls quelques chapitres ont été vus par les élèves. Il leur est donc facile de réviser les quelques sujets correspondant au programme qu’ils ont suivi (en espérant que l’inspecteur ne se soit pas trompé…).

Surenchères

Ce 27 janvier encore, les forces de l’ordre ont souvent été appelées devant les lycées. Sur instructions rectorales, il semble que l’appel à la police soit devenu systématique  avec les risques que cela comporte. Parfois cet appel génère un blocage comme à Paris. Peut-être aussi sur consigne rectorale, un nouveau moyen de pression est utilisé sur les élèves. Les établissements envoient des SMS menaçants les élèves qui ne se sont pas présentés aux E3C d’un zéro. Cela s’est passé par exemple le 27 à Sète. On ne reviendra pas sur les menaces de poursuites disciplinaires voire judiciaires adressées aux enseignants à Montbrison ou à Clermont par exemple.

Dimension nationale

On nous dira que ces quelques exemples sont exceptionnels. Mais non. Un relevé syndical nominatif et circonstancié mentionne près de 300 lycées perturbés sur 400 établissements organisant des épreuves d’E3C la semaine dernière, avec une centaine de reports d’épreuves.  Ce relevé est peut-être exagéré. Mais la presse quotidienne régionale est remplie chaque jour de nouveaux cas. Et on sait que certains chefs d’établissement ont jugé sage de remettre à plus tard les épreuves.

Une nouvelle crise arrive

Or ce n’est pas fini. Maintenant arrivent un autre motif de trouble qui relève de la gestion ministérielle. Le ministère supprime près d’un millier de postes à la rentrée dans le second degré. Cela se traduit dans de nombreux établissements par des enseignants en moins. Comme on attend aussi 30 000 jeunes de plus dans le second degré, partout la rentrée va se faire avec des classes très chargées. Les dotations horaires commencent à être communiquées dans les établissements. Pour les enseignants qui jusque là n’ont pas participé aux grèves, c’est dur à encaisser. Chaque jour des établissements se mobilisent pour ce motif, le 27 par exemple à Dieppe.

Une crise sans précédent

Finalement, tous les acteurs des communautés éducatives participent maintenant à ces désordres : administratifs, enseignants, élèves, chefs d’établissement, recteurs. Chacun joue sa partition de plus en plus fort.

Tous les verrous ont sauté. Le bac qui était sacré, sur lequel pesait un tabou qu’aucune crise sociale jusqu’en 2019 n’avait touché, est devenu maintenant un outil d’affrontement ordinaire. Il faut bien comprendre que ce qui se passe en ce moment autour du bac n’a pas de précédent.

Qui pourrait arrêter cela ? Normalement c’est au ministre de siffler la fin de partie en trouvant une issue. Mais que lui reste-il de crédibilité auprès de ses personnels notamment après les derniers épisodes de la loi retraites ? Il n’aura fallu que deux années et demi de ministère  pour arriver à cette situation, sans précédent.

François Jarraud

Hetzel le 21 janvier

Quelques faits du jour

Sète

Toulouse

Dieppe

Bordeaux

Bruz

Landerneau

Paris

Sarcelles

Moirans

Lillebonne

La Flèche

Poursuivre la mobilisation mercredi 29 janvier

Les retraites aux flambeaux de jeudi soir dernier et la journée de grève et de manifestation de vendredi 24 ont montré la détermination et l’ardeur des opposants au projet de loi d’une retraite par points. Les enseignantes et les enseignants des écoles étaient à nouveau bien mobilisés avec 40% d’entre eux qui ont cessé le travail ce jour-là.

Cette détermination dans la lutte par des actions multiples menées depuis le 5 décembre dernier vient de trouver un écho particulier dans l’avis que vient de rendre le conseil d’état sur le projet de loi de retraite par points.

Un avis du conseil d’état

Dans un arrêt, rendu public samedi, les sages du palais royal se sont montrés très critiques vis-à-vis du projet de réforme des retraites en commençant par dénoncer le fait de n’avoir disposé que de trois semaines pour étudier le texte sur la forme. Parmi les nombreuses difficultés juridiques soulevées, la non-constitutionnalité d’un paragraphe spécifique sur la sécurisation des pensions pour les seuls enseignants et enseignantes.

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Montauban. Les profs d’Azaña toujours mobilisés in DDM

Les enseignants de Manuel Azaña toujours mobilisé./ Photo DDM,
Les enseignants de Manuel Azaña toujours mobilisé./ Photo DDM,

Les enseignants du collège Manuel Azaña se sont constitués depuis plusieurs semaines en collectif baptisé Azaña 82. Ils ont souhaité nous transmettre ce communiqué concernant leur mobilisation contre le projet de réforme des retraites. « Depuis plusieurs semaines, un collectif d’enseignants se mobilise au collège. Une banderole « Profs en colère » accueille les parents devant le parking. Mardi et jeudi derniers, on pouvait les voir encore tracter à la sortie des cours. Ils prévenaient les parents que vendredi 24 la mobilisation serait forte au collège.

Effectivement, aucun surveillant n’était présent et un grand nombre d’enseignants n’a pas assuré les cours. Face à la mauvaise foi de nos dirigeants et à la désinformation dont ils sont à l’origine, on prend le temps d’informer. Nous ne sommes pas 0,1 % de mécontents dans l’Éducation Nationale, comme l’a dit M. Blanquer ! Les réformes du collège qui s’enchaînent sans souci de cohérence pour les élèves, la réforme du Bac qui se fait à l’aveuglette, les annonces de revalorisation qui ne sont qu’une manière déguisée de nous faire travailler plus, dans de mauvaises conditions et sans efficacité, le nombre d’heures d’enseignement régulièrement en baisse… ce sont à chaque fois des tollés dans les établissements.

On est en grève, on manifeste, on se rassemble devant l’Inspection Académique à 7h du matin… Comment est-il possible de nous ignorer et de nous mépriser à ce point ? Cette semaine, s’est ajoutée une autre banderole : « La retraite nous protège, protégeons-la ». Il nous semble important d’informer aussi sur la retraite par points elle-même, sur le changement de modèle social que cette réforme impose. C’est la fin d’un système solidaire, le règne du chacun pour soi. Ce ne sera plus une retraite qui tient compte de la difficulté à trouver du travail, des périodes de chômage, de la précarité de certains emplois, des disparités d’espérance de vie selon qu’on est cadre ou ouvrier, des conséquences sur la santé du travail de nuit…

Cette retraite « universelle », ça signifie que c’est le même système pour tous, pas que nous serons égaux face à la retraite. Un même système pour tous

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alors que les conditions de travail sont si différentes : comment peut-on nous faire croire qu’on va vers plus de justice ? ». Vendredi, on pouvait trouver le collectif Azaña 82, place Prax Paris, tourner le dos à la réforme (notre photo). »

Revalorisation : Le mirage des 10 milliards 

Les 10 milliards sont-ils un mirage ? Apparus quelques temps dans la parole ministérielle dans les médias, ils étaient déjà absents des rencontres du 13 janvier. A l’issue de la première journée de discussions sur la revalorisation, ils ont disparu. C’est que la perspective 2037 se ratatine maintenant à 2026 et on voit mal le gouvernement augmenter de 10 milliards la masse salariale de l’éducation nationale d’ici cette date. Alors que la réforme des retraites est lancée depuis 4 mois, le gouvernement semble ne pas avoir de solution pour trouver les montants importants nécessaires à la revalorisation des enseignants. En attendant de trouver une solution, ou faute de volonté d’en trouver, on promène les syndicalistes…

Ne surtout pas parler revalorisation

La première journée de discussions sur la revalorisation des enseignants aurait pu être l’occasion de poser des montants et un calendrier. Il n’en a rien été. Cinq thèmes ont été abordés, tous concernant seulement le premier degré : le temps devant élèves, l’accompagnement des élèves, la relation avec les familles , la continuité du service public et les nouvelles missions des enseignants. Continuer la lecture de Revalorisation : Le mirage des 10 milliards 

Retraites. Le conseil d’Etat torpille le projet gouvernemental

AFP

AFP

Projections économiques « lacunaires », manque de précisions… Dans son avis rendu public le vendredi 24 janvier, la plus haute juridiction administrative estime également ne pas avoir eu « les délais de réflexion nécessaires pour garantir au mieux la sécurité juridique ».

Voilà qui fait tache pour le gouvernement. A peine avait-il fait adopter vendredi en Conseil des ministres ses deux projets de loi pour instaurer la retraite à points, qu’était publié dans la foulée l’avis sévère du Conseil d’État sur la manière dont l’exécutif a bouclé ces deux textes qui doivent être examinés à partir du 3 février à l’Assemblée nationale. L’institution estime ne pas avoir eu le temps de « garantir au mieux la sécurité juridique » de la réforme et déplore aussi les « projections financières lacunaires » du gouvernement et un recours aux ordonnances qui « fait perdre la visibilité d’ensemble ».

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Retraites : 7e rassemblement, détermination toujours intacte in Reporterre

Elles étaient encore nombreuses et nombreux à manifester, vendredi 24 janvier, contre la réforme des retraites. Pendant toute la journée, Reporterre a suivi plusieurs enseignants, particulièrement mobilisés, et symboles de ce mouvement qui rejette autant la réforme que les politiques des gouvernements précédents et actuel.

- Paris, reportage

C’est une septième journée de manifestation qui ressemble à s’y méprendre aux précédentes. Mêmes chants appelant à continuer la lutte, mêmes pancartes empreintes de colère… Et même détermination. Ce vendredi 24 janvier, les Français ont encore été nombreux à manifester contre le projet de réforme des retraites : 249.000 d’après le ministère de l’Intérieur et 1,3 million selon la CGT.

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L’inattendu monsieur Martinez

Il fait peur aux puissants. Il redonne envie aux jeunes de se mobiliser. Il pense un mouvement syndical social, féministe, antifasciste et écologiste. Le patron de la CGT, bien porté par la mobilisation contre la réforme des retraites, est celui qui, à gauche, incarne l’opposition à Emmanuel Macron.

L’affiche est sombre. Bras croisés, visage fermé. La colère se lit sur le visage du patron de la CGT. Philippe Martinez a ruiné la France. Ou plutôt la CGT a ruiné la France. Cette affiche, cette Une de l’hebdomadaire Le Point, a été diffusée dans toute la France, sur les panneaux publicitaires de la plupart des kiosquiers. Il y a plus de dix ans, on a quitté la France de Nicolas Sarkozy dans laquelle « quand il y [avait] une grève, personne ne s’en [apercevait] » pour assister au retour en force d’une CGT plus mobilisée que jamais et qui se voit. Rendez-vous compte : un homme, un syndicat et la France est ruinée. Comme l’indique le communiqué du SNJ-CGT : comment Le Point a ruiné le journalisme ? Misère des temps, voici le monde syndical – singulièrement celui de la CGT – dépeint par tous les clichés.

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Mais où est donc passée la gauche politique ?

Pourtant, derrière les images un peu trop faciles du prolo à la moustache, on découvre aujourd’hui un Philippe Martinez là où on ne l’attendait pas. Inattendu. Parce qu’il n’est pas l’homme que l’on croit. Celui que l’on voudrait enfermer dans la seule contestation. Le dogme. La poussière des vieilles centrales syndicales. Le monde du travail a changé et Martinez tente de raccorder le syndicalisme à ce nouveau monde. Celui du XXIème siècle. Déjà pendant la loi Travail, dites loi El Khomri, alors que la CGT battait le pavé, Philippe Martinez arpentait les places publiques investies par Nuit debout. Le cégétiste n’hésitait pas à prendre sa part aux débats. Et contrairement à d’autres leaders politiques ou syndicaux, Martinez jouait le jeu : « On l’a vu patienter jusqu’à plus d’une heure pour prendre son tour de parole », souffle l’une des initiatrices des débats parisiens.

Philippe Martinez est à l’écoute. La députée communiste Elsa faucillon, dans La Midinale de Regards, confirme : « Il est dans le coup, Philippe Martinez. Il est à l’écoute de ce qui bouge dans la société. » Les récents événements lui donnent raison. S’il a été critiqué – comme beaucoup à gauche – pour son regard méfiant et distant vis-à-vis du mouvement des gilets jaunes, le secrétaire général de la CGT déclarait à Regards quelques jours seulement après le lancement de leur mobilisation : « Il y a des possibilités de faire des choses ensemble, évidemment s’ils sont d’accord parce qu’on n’est pas là pour récupérer leur mouvement. Mais il y a des choses possibles. » Et d’ajouter : « La CGT doit s’ouvrir. La CGT doit être présente partout où il y a des travailleurs, qu’ils aient du travail ou pas, qu’ils soient en activité ou à la retraite. »

Martinez, jeune, féministe et antifasciste…

Il est sur tous les fronts Martinez. Et il parle à tout le monde. À commencer par la jeunesse. Si la défiance du monde syndical touche l’ensemble de la population, les jeunes semblent être une priorité pour le cégétiste. Pas facile, pourtant, de toucher une population jeune quand elle est éloignée du monde du travail. La plupart des emplois occupés par les jeunes sont de plus en plus précaires ce qui, souvent, les dissuadent de se syndiquer. Ça n’est sans doute pas la seule raison mais il est certain qu’un CDD, un contrat d’intérim ou l’auto-entrepreneuriat n’incite ni n’invite vraiment à l’engagement syndical. Et Martinez le reconnaît volontiers. Comme ce matin-là, sur France Culture : « On doit renouer les liens avec la jeunesse : on doit aller débattre dans les universités, il faut aussi que les étudiants viennent débattre dans les entreprises. On a des efforts à faire de ce côté-là. »

Martinez veut aussi incarner un syndicalisme féministe. Et il y a du boulot, comme l’indique le cinquième épisode du podcast « Au turbin ! », hébergé par Regards, consacré aux femmes dans les syndicats : « Faire sa place dans le monde des moustachus reste encore difficile pour les femmes », indique la sociologue du travail et créatrice du podcast, Amandine Mathivet. #MeToo, Balance ton porc, la ligue du LOL, bien des mouvements sont passés par là. La réalité socio-économique des femmes dans l’entreprise est une bataille centrale. Et le patron de la CGT l’a bien compris. Il en a fait l’un de ses principaux arguments contre la réforme des retraites en martelant la nécessité de faire appliquer la loi sur l’égalité salariale entre les hommes et les femmes pour engendrer de nouvelles recettes dans les caisses de retraites. Pas étonnant non plus que la CGT, sous la houlette de Sophie Binet, ait initiée avec d’autres organisations féministes un meeting consacré exclusivement aux conséquences de la réforme des retraites sur les femmes.

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Sophie Binet (CGT) : « Cette réforme des retraites est l’inverse d’une réforme féministe »

Autre fait marquant dans la figure de Martinez, bien que moins étonnant : son combat contre l’extrême droite. Il se place bien au-delà des calculs politiques de ceux qui expliquent qu’une partie de l’électorat populaire, autrefois encarté au PCF et/ou à la CGT, auraient rejoint les rangs de Marine Le Pen. Martinez est sans ambiguïté. Il ne lâche rien. Il s’engage auprès des travailleurs sans-papiers. Signe des appels. Il avait d’ailleurs signé l’appel pour l’accueil des migrants. Il y a de la combativité et de la constance chez le patron de la CGT qui ne voit pas de lutte possible sans solidarité de l’ensemble des travailleurs – travailleurs immigrés ou étrangers compris. Il n’y a à ce titre, pour lui, pas de défense des travailleurs sans combat contre le racisme et la xénophobie. Invité sur LCI à commenter un propos relativement élogieux de Marine Le Pen sur les cégétistes en grève, Martinez répond sèchement : « Le jour où je validerai ses propos, il faudra m’exclure de la CGT. C’est clair ce que je dis ? Je n’ai aucun autre commentaire à faire. » Circulez.

… et écolo !

L’autre évolution – si ce n’est révolution – prise par la CGT de Martinez s’est faite récemment en faveur du climat et du réchauffement climatique. On sait notamment l’attachement du syndicat cégétiste au nucléaire. Dans le secteur de l’énergie, les résultats électoraux de la CGT y sont très importants. Pour un syndicat fragilisé – la CFDT ayant pris à la CGT la place de premier syndicat en France –, Martinez pourrait se contenter – sans jeu de mot – du minimum syndical. Pourtant, il signe des tribunes avec des militants écologistes, s’engage dans les marches pour le climat, participe à des conférences. Le week-end dernier, fait inédit, Martinez a engagé des discussions pour « un plan rouge et vert » aux côtés d’organisations comme Attac, Greenpeace ou encore Oxfam.

Enfin Martinez ne parle pas seul. Les porte-voix sont nombreux et, sans doute aidé par la multiplicité des chaînes d’info en continue, ils ont permis d’imposer de nouveaux visages, parmi lesquels de nombreuses femmes : Catherine Perret, chargée de la réforme des retraites ; Sophie Binet, co-secrétaire générale de l’UGICT-CGT ; ou encore Céline Verzeletti, membre du bureau confédéral de la CGT, pour ne citer qu’elles. Ce renouvellement s’accompagne aussi d’un coup de communication soigné et qui a fait beaucoup parler de lui. La campagne de communication de la CGT autour de la réforme des retraites a été particulièrement saluée et partagée sur les réseaux sociaux – même si la CGT reste peu en pointe sur un réseau social comme Twitter par exemple.

À ceux qui accusent Martinez d’être sous pression de la base cégétiste, le patron de la CGT répond qu’il est à l’écoute de tous. L’obsession de Martinez : l’élargissement des fronts de lutte. Chez les militants, parmi les cheminots notamment, beaucoup voudraient voir leur leader en appeler au grand soir. « La grève générale ne se décrète pas », lance-t-il souvent. Pas de grand soir mais des manifestations réussies. Le déferlement du million de manifestants dans les rues de France, c’est lui pour une large partie. La CGT a bel et bien repris des couleurs. Le style et la voix de Martinez y sont pour beaucoup. Il est, dans cette période de grande mobilisation, celui qui incarne sans doute le mieux à gauche l’opposition à Emmanuel Macron. Il fait autorité.

Dans l’attente d’un relais politique

Reste la question de l’alternative politique aux mobilisations sociales que traverse le pays depuis de nombreux mois, si ce n’est depuis des années. Si ça n’est pas le rôle ni l’ambition de la CGT – la Charte d’Amiens ayant marqué une frontière assez nette entre syndicats et partis politiques –, Philippe Martinez compte bien y prendre sa part. C’est un fait nouveau. Et un signal majeur envoyé aux forces politiques tournées vers le progrès social et l’émancipation. Le leader de la CGT s’affiche volontiers à la Fête de l’Humanité, au lancement du Big Bang des députés Clémentine Autain (LFI) et Elsa Faucillon (PCF) ou encore plus récemment – comme rappelé plus haut – aux côtés de Cécile Duflot (Oxfam), Jean-François Julliard (Greenpeace) et Aurélie Trouvé (Attac). Inattendu. Inédit voire.

La bataille, ou plutôt les batailles, de la CGT sont loin d’être gagnées. Mais Philippe Martinez a d’ores et déjà imposé un style. Il semble même s’être fixé une feuille de route. Elsa Faucillon voit dans la démarche de Martinez une démarche similaire aux initiatives prises par Laurent Berger et Nicolas Hulot il y a quelques années – lorsqu’ils avaient lancé leur « pacte social et écologique » nourrit de 66 propositions. La même démarche mais sur un axe plus gauche de gauche compatible :

« J’avais été impressionnée par la tribune de Laurent Berger et de Nicolas Hulot et quelque part, je me disais que le défi c’était de réussir à faire la même chose sur un pôle social/écolo qui permet d’être sur les aspirations sociales, écologiques, démocratiques […] et ce que disent les signataires de l’appel. Martinez et d’autres responsables associatifs sont prêts. »

Martinez a fait plus d’un pas en ce sens. Reste à savoir si la gauche politique – celle qui appelle, de Mélenchon à Bayou en passant par Roussel et Besancenot, à un rassemblement large des forces sociales, écologistes, politiques et intellectuelles –, saura saisir l’opportunité de cette main tendue. Il serait peut-être temps.

Pierre Jacquemain