L’antifascisme, l’affaire de tous et de toutes

Écrivaine et éditrice, Juliette Rousseau estime que l’antifascisme ne peut pas être pratiqué de la même façon à la campagne. Elle invite à convaincre et à rassembler en réveillant la joie d’une collectivité qui refuse de se laisser réduire ou enfermer.

Alors que l’antifascisme est actuellement en proie à toutes les attaques dans le débat public, y compris les plus malhonnêtes, et que la mort tragique de Quentin Deranque rend manifeste la convergence d’une forme de national-syncrétisme au sein de l’extrême droite, une question fondamentale demeure : comment maintenir et amplifier la résistance nécessaire à la montée du Rassemblement national et à la flambée de violence due en grande partie à la droite radicale ?

Là où je vis, un territoire rural relativement inconnu au bataillon des mémoires nationales, l’extrême droite a tué à deux reprises au cours du siècle passé. D’abord en 1941, lorsque 27 otages communistes, dont Guy Môquet, étaient fusillés par les nazis avec l’aide du gouvernement de Vichy, qui avait donné leurs noms. Puis de nouveau en 1984, quand deux ouvriers d’origine turque et kurde étaient tués par un militant néonazi, qu’un discours anti-immigration prononcé par Jean-Marie Le Pen à la télévision avait motivé à passer à l’acte.

À chacun de ces drames, la population locale a réagi en tentant de faire front. Pourtant, comme partout ailleurs, le vote pour l’extrême droite a largement augmenté ces dernières années, et ses partisans se font de plus en plus vocaux et virulents sur le terrain.

En 1972, année de la création du Front national, l’historien du fascisme Zeev Sternhell publiait Maurice Barrès et le nationalisme français, ouvrage dans lequel il examine le poids et l’héritage de la pensée barrésienne dans la formation du nationalisme français. Ce livre inaugure une vie dédiée à l’analyse de la droite radicale puis du fascisme, dont Sternhell va alors situer les origines en France, suscitant une polémique historiographique qui durera près de trente ans.

Trente années où, tandis que l’extrême droite se refonde pour s’implanter à nouveau dans le paysage politique et sociétal français, les historiens sont amenés à revisiter l’histoire de l’entre-deux-guerres pour comprendre l’influence de la droite radicale dans la formation du fascisme.

Je ne suis moi-même pas historienne et, si j’en suis venue au travail de Sternhell, c’est en tant que militante, par la recherche d’une analyse critique de la pensée barrésienne, dont j’observe la persistance sur le territoire que j’habite, alors que je cherche les moyens d’y affronter l’extrême droite, y compris la plus radicale.

Ainsi, l’idée de l’enracinement et la naturalisation d’un lien racialisé avec la terre, plus souvent présenté comme culturel ou lié à l’héritage et qui justifierait le maintien d’un ordre social perçu lui aussi comme naturel. Ou encore l’adhésion à des formes d’anti-intellectualisme, de rejet des élites voire d’anti-parlementarisme, parfois nourries par l’expérience du déclassement social et territorial.

Tout en demeurant politiquement à la marge, la campagne reste symboliquement centrale pour l’extrême droite française. Celle-ci concentre ses activités les plus militantes dans les villes, à l’image de Lyon, où la violence qu’elle inflige depuis des années est dramatiquement passée au premier plan médiatique ces dernières semaines. Mais, alors qu’elle agit principalement en ville, l’extrême droite ne cesse de prendre la campagne pour objet d’exaltation, d’en faire l’espace de projection d’une vie bonne et désirable selon ses représentations les plus réactionnaires et fascisantes.

Du projet Périclès, du milliardaire Pierre-Édouard Stérin, à Academia Christiana, où s’était formé Quentin Deranque, on vante les mérites du « ré-enracinement », comme le recouvrement d’un ordre politique et spirituel par la correspondance entre terre et identité, dans la plus pure veine barrésienne.

On a beaucoup écrit, ces dernières semaines, sur l’histoire et l’actualité du mouvement antifasciste, en soulignant, à juste titre, sa nécessité vitale à l’heure actuelle. Dans l’écrasante majorité des cas, on l’inscrit d’emblée dans un contexte urbain, laissant les ruralités à l’extrême droite, autrement dit sa marotte, le paysage de ses fantasmes.

Pourtant, à la campagne aussi on lutte contre la montée du fascisme, en défendant l’accueil des personnes réfugiées à Saint-Brévin-les-Pins, en faisant annuler un rassemblement néonazi à Châteaubriant ou encore un banquet du Canon français en Ille-et-Vilaine, pour ne prendre que quelques exemples récents et géographiquement proches.

Lutter en milieu rural implique souvent d’emprunter d’autres chemins que ceux des luttes antifascistes urbaines. L’anonymat y est impossible, l’affirmation de codes culturels issus de la gauche radicale s’avère souvent contre-productive. Les luttes antifascistes rurales, pour exister, doivent composer avec une plus grande diversité, à la fois politique et générationnelle.

Ce qui implique en retour de penser différemment les modes d’action afin que tout le monde y trouve sa place. Et comme on est souvent peu nombreux, il faut d’abord apprendre à repartir des fondamentaux, à convaincre et à rassembler en réveillant la joie d’une collectivité qui refuse de se laisser réduire ou enfermer.

Nous courons actuellement le risque de voir l’antifascisme marginalisé, réduit à une mise en équivalence avec les violences auxquelles il répond et ce, au moment même où nous en avons le plus besoin. Une façon de ne pas laisser le piège se refermer sur nous serait d’en réaffirmer la pluralité des pratiques, comme la nécessité de chacune d’entre elles.

Loin d’être l’apanage de certaines franges plus radicales de la gauche, l’antifascisme peut et doit rassembler autour de lui la grande diversité des personnes qui refusent encore l’avènement du monde voulu par l’extrême droite. Il peut être une façon de sortir de la peur et de la paralysie, mais aussi de mettre en mouvement la résistance de territoires qui le définissent selon leurs propres besoins. Qu’il soit urbain, rural, des jeunes ou des moins jeunes, qu’il pratique l’autodéfense physique ou des idées, nous devons plus que jamais réaffirmer que l’antifascisme est l’affaire de tous et toutes.

 


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