Après la mort de Quentin Deranque, des jours sombres pour la République Par Patrick Le Hyaric

 

Bien sûr, les temps troublés nous obligent à refuser les simplismes, les postures, les outrances. Avec lucidité et hauteur de vue, il s’agit d’affronter ensemble les complexités. De les défricher, de les déplisser jusqu’au fond de leurs replis cachés. Cela exige de penser, de parler, de réfléchir ensemble et de condamner sans ambiguïté toutes les violences, toutes les mises à mort et leurs responsables.

Il est temps de s’interroger. On peut se demander dans quelle mesure le moment ne porte pas la marque brune de l’accélération d’une dangereuse culbute portée par de puissantes forces drapées des habits de la raison et de la bienséance.

Avant que ne s’élance à Lyon samedi dernier une manifestation en mémoire de Quentin Deranque, rassemblant nationalistes, identitaires, racistes de toute sorte et néonazis, la tête de liste du parti les Républicains à la mairie de Marseille revendiquait le slogan pétainiste « Travail, Famille, Patrie » en lieu et place de la devise républicaine : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Quelques heures plus tard, la ministre de l’Agriculture la soutenait ouvertement à la radio.

Au dîner annuel du CRIF, le Premier ministre a annoncé qu’il proposerait de légiférer pour faire confondre antisémitisme avec l’antisionisme incluant la contestation des actions criminelles du pouvoir d’extrême droite israélien.

Depuis le perchoir, la présidente de l’Assemblée nationale a ouvert les vannes en demandant publiquement la destitution d’un député, permettant plus tard à une ministre de traquer tout électeur de La France Insoumise, puis à une autre de demander l’interdiction de ce parti, puis à d’autres de dresser un trait d’égalité entre l’extrême droite et La France Insoumise après que le ministre de l’Intérieur eut demandé, en dehors de toute jurisprudence, de ranger ce mouvement à l’extrême gauche dans les classifications des listes aux élections municipales. Une autre ministre a pu proclamer que « La France insoumise, c’est l’anti-France » comme jadis, du temps de Pétain, certains criaient « Communistes, pas français. » Injonction est faite à toute force de gauche et écologiste de ne plus s’approcher de La France Insoumise.

Devant l’Assemblée nationale, le ministre des Affaires étrangères s’est permis, sur la base d’une déclaration tronquée de demander la démission de la rapporteure de l’ONU chargée d’enquêter sur la nature des crimes à Gaza. Le ministre de l’Enseignement supérieur demande aux préfets un contrôle sur la nature des conférences organisées dans les universités.

Loin d’être un dérèglement de la pensée républicaine, cet ensemble de paroles et de décisions indique la nature d’une nouvelle déviation politique sapant les fondements de notre République. Les forces dominantes et les possédants ont eu si peur de la victoire du Nouveau Front populaire au début de l’été 2024, qu’ils cherchent tous les moyens d’empêcher son unité et sa progression. Dès lors, chaque événement est exploité en ce sens.

Il convient de redire sans détour, avec fermeté et clarté qu’aucune violence physique, aucun meurtre n’est tolérable, acceptable, banalisable dans une démocratie républicaine. Il ne peut y avoir d’exception.

L’antifascisme est une attitude, un mouvement large des démocrates et des républicains qui refuse la prise de pouvoir de partis ou de groupuscules autoritaires et fascisants menaçant la République. C’est un mouvement de défense et de protection. Ce n’est ni une milice, ni un groupuscule. Il n’emploie pas les méthodes de ceux qu’il doit combattre. Mais on ne peut prétendre vouloir panthéoniser Marc Bloch et stigmatiser au plus haut niveau de l’état l’antifascisme !

Le contexte oblige à refuser toute excuse, toute complaisance au meurtre de Quentin Deranque, militant nationaliste d’extrême droite. L’enquête et la justice doivent établir les faits et les responsabilités et prendre en conséquence les décisions conformes au droit.

La force de la politique sera toujours supérieure à la politique de la force, des coups-de-poing et de pieds.

Faire reculer la force renforce la vitalité démocratique. Il n’y a jamais de circonstances atténuantes au crime. Il convient donc d’être clair, ferme et de se détacher de certaines organisations et de leurs méthodes violentes qui poussent à la mort d’un jeune quelles que soient ses opinions aussi radicalement opposées aux nôtres.

Ne pas le faire revient, qu’on le veuille ou non, à délégitimer l’antifascisme.

C’est ce mouvement de renverse qui est en train de se produire à la faveur de l’option politique qu’a choisie La France Insoumise. Ce mouvement n’a évidemment rien à voir avec ce meurtre, mais sa mécanique de défense face au rouleau compresseur de la réaction et de quelques autres cercles ouvre la voie à des vacillements, au poison de suspicions infondés, à de redoutables défiances portant au bout du compte les germes d’une dislocation de la gauche, et de la destruction du bouclier protecteur des classes populaires et de la jeunesse.

On ne peut plus aborder le débat politique de la même manière qu’il y une dizaine d’années. L’internationale réactionnaire est active. Elle est à la tête de grands États, dont les États-Unis. Elle tisse sa toile aux quatre coins de la planète, particulièrement en France. Des forces importantes des droites républicaines mutent pour mieux défendre, par tous les moyens – non pas les principes républicains – mais le capitalisme miné par ses contradictions. Pour cela, il leur faut absolument, non pas seulement diviser la gauche, mais la détruire.

Dès lors que le rideau de fumée macroniste et sa fumeuse thèse du « ni gauche, ni droite », commune d’ailleurs avec celle du parti lepéniste, se sont évanouis dans le service zélé aux puissances d’argent et qu’en même temps la droite recomposée après la Seconde Guerre mondiale dérive au fil des eaux brunes de l’extrême droite, le moment est complètement nouveau et ouvre les voies du pouvoir à cette dernière.

Il convient de mesurer la puissance de la machine à laver mise au service de la blanchisserie du RN/FN.

Quand les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat appellent à une manifestation contre l’antisémitisme en permettant au parti le plus antisémite de défiler à leurs côtés, ils offrent aux héritiers du fascisme, du nazisme et de la collaboration, un blanchiment historique.

Quand ces mêmes présidents font se lever députés et sénateurs aux côtés de l’extrême droite pour une minute de silence en hommage à Quentin Deranque, alors qu’ils ne l’ont pas fait en hommage, par exemple, au rugbyman Frederico Martin Aramburu criblé de balles le 19 mars 2022 par deux nervis fascistes connus des services de police, on mesure la digue qu’ils sont en train de détruire.

Les stratégies de confusionnisme, les opérations d’obscurcissement sont orchestrées sur une musique de fond laissant croire que la vie démocratique serait dans son état normal.

Comment la vie politique peut-elle être « normale » quand les forces d’extrême droite devancent toutes les autres aux élections européennes avec le tiers des suffrages, que son groupe est numériquement le plus important à l’Assemblée nationale et qu’elles frôlent les 40 % des suffrages dans certaines enquêtes d’opinion ?

Quand tout se bouscule ainsi, sous les apparences de la normalité, la situation est dangereuse. La vaste tentative en cours de prise de pouvoir sur les esprits peut accélérer un mouvement de bascule que nos concitoyens regretteraient rapidement et amèrement.

Ce qui se passe aux États-Unis doit faire réfléchir : une coalition de réactionnaires, d’identitaires, de nationalistes et de libertariens, alliés au grand capital du numérique, du militaire, de l’immobilier, de la pharmacie et de l’extractivisme capitaliste théorise la fin du droit, la fin de la démocratie et le recours à la violence. Au pouvoir, ils aggravent les souffrances sociales des travailleuses et des travailleurs, tout en délégitimant la science et rêvant de mettre la culture au pas. Nous entrons en France aussi dans ce mouvement d’une terrible inversion des responsabilités et des valeurs.

Ici, il ne s’agit plus de condamner la violence en politique, mais de l’instrumentaliser, de l’utiliser comme prétexte à l’intimidation médiatique et institutionnelle, à faire taire les contestations sur une multitude d’enjeux sociaux, démocratiques, environnementaux, antiracistes, féministes.

Ne mésestimons pas la portée du combat en cours. Lorsqu’une partie de la droite s’empare de l’abominable crime de Lyon pour réclamer la censure de Rima Hassan, elle s’attaque, au fond, à la cause palestinienne et au droit international.

Ce même pouvoir qui hier interdisait des manifestations syndicales de défense du Code du travail ou pour l’application du droit international en Palestine, a poussé encore plus l’aiguille du cadran de la bascule idéologique en autorisant, ce samedi au cœur de Lyon, le défilé de groupuscules d’extrême droite avec ses saluts Nazis, ses propos homophobes, masculinistes, racistes et anticommunistes.

Dans plusieurs villes, les manifestations des extrêmes droites laissent derrière elles des murs maculés de croix gammées. Des permanences de partis de gauche, notamment celles de La France Insoumise et du Parti communiste, ont été souillées ou vandalisées.

On aurait grand tort de ne voir que les apparences de la peinture fraîche sur les masques des extrêmes droites.

Nous en sommes, pourtant, au point où dans une unité de vues, des cercles gouvernementaux, des forces de droite et de l’extrême droite se permettent d’appeler à une alliance d’un nouveau type contre La France Insoumise. Le leader du RN/FN a pu, sur cette base – soutenue en toute tranquillité par des ministres et des responsables de droite – appeler à un front commun contre La France Insoumise. Ne nous trompons pas ! De cliquet en cliquet, c’est toute la gauche et l’écologie politique, des syndicats, des associations, des personnalités progressistes qui sont visés dans un engrenage qui vise la destruction des droits humains et sociaux, le pluralisme de la presse, la mise au pas de la justice, la répression des mouvements écologistes. Que nos amis socialistes ne s’y trompent pas. Eux aussi seront dans le collimateur comme le sont les responsables démocrates aux États-Unis. Que certains d’entre eux y réfléchissent et ne hurlent pas avec les loups aux crocs acérés.

En 1933, aussi, le parti national-socialiste allemand prenait prétexte de l’incendie du Reichstag pour interdire le Parti communiste et de multiples organisations de gauche pour, au bout du compte, mettre au pas le peuple Allemand et déployer sa stratégie nazie. Les forces qui, aujourd’hui concentrent leurs coups sur La France Insoumise ouvrent, à coups de bulldozer, un boueux boulevard où paraderait un RN/FN avec un visage de la respectabilité et l’apparence – seulement – d’une force capable d’apporter des réponses à la mal-vie, aux crises et aux désordres.

Or, ce parti d’extrême droite reste antirépublicain et constitue la dernière béquille du grand capital mondialisé. Il est utile de lire les propositions de loi que le RN/FN a déposées sur le bureau de l’Assemblée nationale, dans lesquelles surgit, entre les lignes, son projet de coup d’État constitutionnel pour imposer la « préférence nationale ».

Dans un contexte si inflammable, si désordonné, nos amis de La France insoumise ont la responsabilité de ne pas surenchérir en permanence, de sortir d’une posture vécue comme trop agressive par une partie conséquente de l’électorat de gauche et au-delà par de larges fractions de celles et de ceux qui ont intérêt au changement progressiste et cherchent une issue à leurs souffrances sociales.

Il n’y a ici aucun propos belliqueux, mais une volonté de construire un large front commun aux progressistes et démocrates pour empêcher le pire d’advenir et pour ouvrir, dans le dialogue, dans le débat avec toutes les forces progressistes, bien au-delà des partis les voies d’un rassemblement majoritaire pour un processus d’émancipation.

On ne peut laisser plus longtemps délégitimer les belles et fortes valeurs de la gauche : l’humanisme, le souci de l’autre, l’altérité, la sororité, l’antiracisme, le processus démocratique comme but et moyen à la disposition des citoyens et des salariés pour conquérir des pouvoirs nouveaux dans la cité et sur le travail et la production.

Combattons cette musique qui tend à faire passer les valeurs émancipatrices et inclusives pour des projets dangereux, quand la droite extrémisée promeut l’ordre et le compromis contre le travail et la création pour sauver un capitalisme qui a encore plus besoin de les exploiter.

Le moment est exigeant pour tout républicain, tout démocrate : ne céder ni à la violence, ni au piège des parallèles tracées entre l’extrême droite et les forces de gauche réunies au sein du nouveau Front populaire.

Le moment est exigeant pour toutes les forces de gauche, écologistes et progressistes : ouvrir les mains et les cœurs pour apaiser les débats en les rendant constructifs ; éclairer sur la douloureuse expérience en cours avec le trumpisme ; ne rien faire à l’occasion des élections municipales qui fasse perdre des gestions de villes par les forces de gauche qui, depuis 1977, agissent ensemble pour le bien des populations ; ne pas se contenter des débats électoralistes – avec en arrière-pensée l’élection présidentielle – mais se porter au service des combats des travailleurs, si maltraités par l’impérieuse loi de l’argent et ses violences sociales dont on parle si peu ; protéger les plus démunis, celles et ceux que l’on nomme les minorités ; bâtir des initiatives unitaires au service de l’émancipation ; faire prévaloir en toute chose le respect des uns et des autres, le dialogue cordial et fraternel sans gommer les différences et les désaccords.

Au contraire, nous devrions nous attacher à les mettre en débat parmi les citoyens et les travailleurs et à entendre leurs aspirations unitaires. Tout doit être mis entre les mains des citoyennes et des citoyens, du monde du travail et de la création qui doivent se mêler des débats pour pouvoir devenir actrices et acteurs d’un nouveau projet d’à-venir.

L’heure est à ne pas laisser vaciller la République.


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