Le drapeau des héros du manga « One Piece » est devenu l’emblème des manifestations qui ont secoué ces derniers mois l’Indonésie, le Népal, le Pérou, Madagascar et même la France. Partout, les jeunes s’identifient aux camarades du pirate Monkey D. Luffy, foncièrement anticapitalistes, antiracistes… et révolutionnaires.

© Yasuyoshi CHIBA / AFP
C’est une irrésistible promesse d’aventure, d’amitié et de luttes. Depuis la création du manga One Piece en 1997, le joyeux équipage du « gamin au chapeau de paille » Monkey D. Luffy a embarqué avec lui tous les enfants et grands enfants du monde. Les chiffres, colossaux, font de la saga d’Eiichiro Oda l’une des plus grandes œuvres du XXIe siècle : en novembre 2025, ce sont 1 165 chapitres écrits et 1 150 épisodes animés que des millions de personnes se hâtent de découvrir chaque semaine depuis vingt-huit ans.
Le manga atteindra bientôt les 600 millions de tomes vendus à travers le globe, dépassant Don Quichotte, Harry Potter, le Petit Prince ou le Seigneur des anneaux, et s’installant juste derrière la Bible, le Coran et le Petit Livre rouge de Mao Zedong.
Sous le pavillon noir frappé d’un crâne au chapeau de paille, le navire de Luffy et de ses compagnons suit pourtant le plan classique d’un shônen, avec un héros naïf et empathique qui progresse en affrontant des adversaires de plus en plus forts. Mais la complexité et les détails de l’univers de One Piece fascinent : chaque nouvelle île renferme son propre système biologique et social, ses richesses, son histoire souvent sombre et de nombreux personnages, dont certains rejoignent l’équipage pour trinquer à bord.
Un seul étendard pour les « révoltes de la Gen Z »
Au gré d’intrigues entremêlées, de révélations explosives et de flash-back déchirants, on découvre que tous les peuples sont liés et soumis au gouvernement mondial, qui contrôle la marine – et certains pirates – et est à la botte des « dragons célestes », cette aristocratie xénophobe et esclavagiste qui vit en autarcie, scaphandre sur la tête pour respirer leur propre air. Quant aux corsaires, tous ont pris la mer en quête du One Piece, le plus fabuleux des trésors caché quelque part par Gold Roger, l’ancien roi des pirates.
Les personnages, colorés ou plus sérieux mais toujours hilarants, achèvent de conquérir chaque nouvelle génération, dont celle qu’on a nommée « Z ». Si l’âge n’est pas une classe sociale et que ce sont des jeunes des classes prolétaire et moyenne qui se soulèvent, la multiplication des mouvements ces derniers mois a popularisé le terme de « révoltes de la Gen Z ».
Au Bangladesh, au Népal, à Madagascar, du Pérou à l’Indonésie en passant par le Maroc, la jeunesse a mené des manifestations souvent réprimées dans le sang, parfois jusqu’à renverser des gouvernements. Leurs revendications vont de la fin des coupures d’eau aux services publics jusqu’au népotisme des élites, mais les jeunes de Lima, d’Agadir, d’Antananarivo et même de Paris se voient et se donnent de la force sur les réseaux sociaux, et se regroupent sous un seul étendard : le pavillon de l’équipage au chapeau de paille.
Le Jolly Roger de Luffy est d’abord un symbole de liberté et d’émancipation. Partout où le jeune homme au corps élastique passe, il se retrouve aux côtés de peuples exploités, opprimés, voire exterminés. D’où ses quelques apparitions au-dessus des marches parisiennes pour le peuple de Palestine. Allergique à l’injustice, le pirate finit – non sans mal – par défaire les rois, les capitalistes et les dieux, laissant derrière lui des millions de sourires.
Sur une île désertique où sévit la famine, il renverse la mafia qui contrôle l’eau ; sur l’archipel d’un empereur fabricant d’armes, il démantèle les usines et brise les prisons où sont enfermés les opposants. Autant d’actes qui ont inspiré les Malgaches, qui se sont révoltés contre les coupures d’eau et d’électricité, les Bangladais, qui triment dans les usines de textile et ont renversé la dictatrice ultralibérale Sheikh Hasina, ou encore les Marocains, qui enragent de voir des stades de foot internationaux sortir de terre quand des femmes enceintes meurent à l’hôpital.
« On associe le drapeau à la liberté, la rébellion »
« « One Piece » est l’une des créations les plus importantes pour les gens de mon âge, affirme Micaela Luana Bernaola Durand, militante et étudiante à l’université nationale San Marcos de Lima. On associe le drapeau à la liberté, la rébellion et la recherche d’un monde et d’un avenir meilleurs pour nous toutes et tous. » Au Pérou, le peuple et sa jeunesse ont réussi à obtenir la destitution de l’autoritaire Dina Boluarte, contre laquelle ils luttaient depuis son arrivée illégitime au pouvoir, en 2022.
Si Micaela est issue d’un « mouvement étudiant dont les membres sont guidés par les symboles de la gauche historique mondiale, marxiste, maoïste ou anarchiste », elle reconnaît le rôle du manga chez ses contemporains moins politisés. « Ce drapeau et ce manga ont fortement influé sur leurs vies et la conception qu’ils se font du monde, continue-t-elle. Et donc les idées qui les guident. »
Profondément humain, One Piece confronte ses héros au deuil, au conflit et à la trahison. Et leur inculque la rage de vivre, le dépassement de soi et surtout, à aller vers l’autre, toujours plus loin. Un proverbe marin affirme que « l’endroit le plus sûr pour un bateau, c’est le port. Mais ce n’est pas pour ça que le bateau a été créé ». Tout ce que les pirates clament dans leur hymne formidablement entraînant, « le Bon Rhum de Binks » : « Adieu port de ma jeunesse, adieu mon village natal, chante avec moi quelques couplets, le navire met les voiles (…). Adieu silhouettes lointaines, agitant leurs grands mouchoirs, pourquoi pleurer ? La lune brillera à nouveau demain soir. »
Au cours de leur fantastique épopée qu’Homère n’aurait pas reniée, Luffy, Nami, Usopp et les autres sèment la joie de vivre et la camaraderie aux quatre coins du monde, prônent la paix entre les peuples, refusent de baisser le regard devant ces dragons célestes qui tuent ou torturent des innocents.
De la lutte contre les coupures à celle contre la corruption et les inégalités
Et voguent contre l’esclavagisme de ces derniers, leur racisme et l’exploitation capitaliste, qui détruit les géants, les hommes-poissons ou les humains, tout en nous faisant monter des larmes de tristesse ou de rire. Un idéal pour la jeunesse déshéritée, dont l’équipage vient de tous les pays, rassemblé sur la caravelle des réseaux sociaux.
« Depuis que la dénonciation de ce gouvernement a pris une ampleur internationale, les membres de la Gen Z des autres pays ont commenté nos posts et contacté les personnes à Madagascar pour afficher leur soutien, s’enjouait Audrey Randriamandrato, représentante du mouvement Gen Z Madagascar, quelques jours avant que le président Andry Rajoelina ne fuie le pays. On a fait pareil avec les Marocains depuis qu’ils ont décidé de manifester. »
Sur la Grande Île, et plus largement dans l’océan Indien, bassin légendaire de la piraterie, on est forcément sensible aux aventures de la petite bande du manga, aussi débile que touchante. « Madagascar, c’est l’île aux pirates, une étape sur la route de la soie, des légendes disent qu’ils y auraient laissé des trésors, et des théories affirment même que certaines îles de « One Piece » s’y trouvent ou en sont inspirées ! sourit Audrey Randriamandrato. Pour moi, l’essence même de la piraterie, de la révolution pirate, c’est Mada. Les femmes aidaient même les pirates à répartir les richesses accaparées dans les royaumes. Donc « One Piece », ça représente l’espoir de la jeunesse malgache, ça a parlé à énormément de jeunes, surtout qu’on a une grande communauté manga. »
Alors dans les manifestations de la capitale ou d’autres grandes villes telles qu’Antsirabé ou Tuléar, la jeunesse a coiffé le crâne rieur du satroka, le chapeau en raphia typique du pays. Au départ dirigées contre les invivables coupures d’eau et d’électricité, les protestations malgaches ont bien vite viré à la dénonciation d’une administration Rajoelina corrompue et inégalitaire.
Les enfants de l’ancien président, qui étalaient sur les réseaux sociaux des liasses de billets, des jets privés et des hôtels dubaïotes, ont profondément énervé leurs contemporains, dont les trois quarts vivent sous le seuil de pauvreté. Une autre preuve que ces révoltes sont plus le fruit d’un malaise social que générationnel.
Au Népal, la tendance #NepoBaby (« enfant du népotisme », pour dénoncer les familles des élites) a poussé le pouvoir à suspendre plusieurs réseaux sociaux pendant quelques jours. Comme en Indonésie, où l’autoritaire Prabowo Subianto a interdit TikTok… Et le drapeau au chapeau de paille !
« Quoi que tu fasses mon ami, tu finiras les os blanchis »
Sur l’archipel de plus de 10 000 îles, on brûle aussi de monter à bord des bateaux pirates de One Piece, qui remettent en cause par leur existence même l’ordre établi. Dans le manga, il est représenté par le conseil des cinq doyens qui s’assurent de préserver les intérêts de la noblesse mondiale, et transmettent leurs ordres à la marine, provoquant l’ire de certains amiraux, réduits à exécuter plutôt que de défendre les peuples.
Là aussi, on peut tracer le parallèle avec les réalités bangladaise, népalaise et malgache, où des policiers ou militaires ont rejoint les jeunes et moins jeunes révoltés pour renverser le gouvernement – même si, sur la Grande Île, l’armée a fini par prendre le pouvoir.
Il y a enfin dans l’œuvre d’Eiichiro Oda cette brise côtière qui souffle dans le dos, et anime depuis toujours les femmes et les hommes de tous les pays, qu’importe leur âge : la soif insatiable d’aventure, d’ailleurs. Comme pour ce samouraï qui veut ouvrir au monde son île, inspirée du Japon médiéval et retranchée sur elle-même, et qui découvre 1 000 merveilles avec les anciennes gloires de la piraterie.
« Nous étions faits pour être libres, Nous étions faits pour être heureux », écrivait Aragon. Entre les nombreux fans de One Piece, il se murmure que le trésor éponyme serait en fait la liberté, ce chemin fait de rencontres et de camaraderie. Et surtout d’innombrables sourires, sur le visage des lecteurs et de nos héros, qu’ils soient hilares, éplorés ou au seuil de la mort, comme Gol D. Roger sur l’échafaud. Sur leur pavillon également, repris par les jeunes du monde entier. Et enfin dans l’hymne des pirates : « Quoi que tu fasses mon ami, tu finiras les os blanchis, la vie est une longue comédie, pleine d’aventures promis ! »
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