Lorsqu’un mode de production, une civilisation ou une société simple décline, ses manières de gérer les affaires sociales deviennent plus rigides et violentes, et les relations entre les différentes entités constitutives du Système tendent à se militariser.Cette analyse est pertinente à bien des égards : dans le fond elle revient à dire qu’une classe dirigeante sur son déclin est en train de tenter d’enfermer dans la peur et dans la haine ses malheureux concitoyens, une sorte de cauchemar de mort et de déclin dans lequel il ne faut absolument pas se complaire mais au contraire comme nous le faisons aujourd’hui et le plus souvent nous mettre en position de reconstruction.

Le désespoir même de tenter d’enrayer son déclin, l’exacerbation de la concurrence avec les autres pour l’acquisition des ressources (d’autrui), s’est généralement accompagné de la prééminence de la composante thanatos de tout ordre social inégalitaire, ainsi que de l’accélération de l’effondrement des sociétés, du repli autoritaire des élites, de la prévention et, le cas échéant, de la répression des troubles sociaux et des soulèvements populaires qui en découlent.
Rien de nouveau, donc, dans ce qui se passe à notre époque avec la dégénérescence du mode de production capitaliste et de la civilisation qu’il a engendrée. Dès lors que le capitalisme peine à développer les forces productives et, par conséquent, à subvenir aux besoins sociaux, il révèle précisément le contraire : la corrosion de la société même dont il tire sa subsistance et la promotion généralisée de la pauvreté, des difficultés et de la mort. Et aussi une inégalité, une inégalité monstrueuse comme l’humanité n’en a jamais connue (et c’est peu dire).
La métamorphose guerrière des élites devient elle aussi plus évidente, plus totale, plus omniprésente.
Mais dans un mode de production devenu mondialisé, les conséquences acquièrent également un caractère universel. Par la militarisation et la guerre, non seulement la production de mort est rationalisée et accélérée par l’expérimentation et le perfectionnement de nouvelles technologies, mais, plus important encore, la multiplicité des formes de production et d’appropriation qui coexistent dans le capitalisme à l’échelle mondiale est contrainte de servir la loi de la valeur ou, à défaut, celle de la croissance financiarisée, renforçant et complétant ainsi l’ensemble des divisions mondiales du travail (sociale, internationale, de genre, ethnoculturelle, etc.).
Car la financiarisation de l’économie (qui n’est rien d’autre qu’un indicateur du déclin productif du mode de production capitaliste) ne peut se maintenir que par la violence explicite des armes, tout en en faisant un commerce fictif croissant.
« …[L]e plus grand transfert de richesse de l’histoire (…) Nous assistons à la financiarisation absolue de la guerre, un système où l’architecture même du crédit est mathématiquement conçue pour rendre la paix économiquement non viable et le conflit armé une nécessité permanente, structurelle et, surtout, extraordinairement lucrative (…)
La paix n’est pas profitable à BlackRock ; elle représente un risque systémique qui menace de faire s’effondrer son modèle économique. Par conséquent, la militarisation des banques n’est pas qu’une simple politique économique ; c’est la déclaration de guerre de la finance contre la société, la transformation définitive de la mort en l’actif financier le plus parfait, et la confirmation que, dans le nouvel ordre mondial, la seule guerre qui compte est celle qui se livre sur les bilans des banques » ( La militarisation du système financier international – je recommande vivement la lecture de cet article de Marcó del Pont pour comprendre les subtilités du pillage des sociétés par la finance, les armes et la guerre, ainsi que l’explication de la Banque de défense, de sécurité et de résilience de l’OTAN, dont nous avons déjà parlé sur ce blog : LA GUERRE TOTALE ENTRE DANS UNE NOUVELLE PHASE D’INTENSIFICATION – blog d’Andrés Piqueras –).
Les hypermonopoles, largement financiarisés, ont besoin de la guerre comme arme d’autoconservation, une machine de guerre improductive et en constante expansion grâce à laquelle ils comptent s’enrichir, voire se renflouer. Par conséquent, ils nous entraînent vers un hyper-impérialisme qu’ils entendent financer en grande partie aux dépens des sociétés déjà exploitées du monde. Pour y parvenir, ils doivent impliquer toujours plus les États.
C’est ainsi que l’OTAN agit avec ses membres : en les forçant à augmenter leur budget de la mort. Cela entraîne certaines particularités :
« Le marché militaire présente une caractéristique très particulière : son principal client est l’État. Un citoyen peut décider de ne pas acheter de voiture. Une entreprise peut reporter la mise à niveau de son parc informatique. Mais lorsqu’un gouvernement prend un engagement international à atteindre un certain pourcentage des dépenses militaires, la demande est politiquement garantie. Ce mécanisme réduit considérablement le risque commercial. »
Les États financent la recherche, accordent des prêts, effectuent des paiements anticipés, garantissent des commandes pendant des années et renflouent parfois des projets dont les coûts ont explosé. Par la suite, les entreprises conservent les brevets, exportent les produits et distribuent les bénéfices à leurs actionnaires. Il s’agit d’une relation particulièrement avantageuse pour le capital privé : le public assume une grande partie du risque technologique et financier, tandis que l’appropriation des bénéfices reste privée. [ (I) OTAN 3.0 : QUAND LA « SÉCURITÉ » DEVIENT UN FABULEUX SECTEUR DE CINQ MILLIARDS | Canarias-semanal | Source d’information alternative numérique à vocation internationale et mise à jour quotidiennement ].
Cette reproduction élargie du capital s’enlise de plus en plus, notamment face au déclin des principales puissances impériales. La croissance militarisée cherche à pallier cette stagnation, entre autres mécanismes, par l’intensification du pillage des ressources d’autres pays, la destruction massive des moyens de production et du capital fixé au territoire (infrastructures), ainsi que par l’exacerbation de l’exploitation des populations, l’extorsion d’un tribut économique via la dette dollarisée (payée par l’imposition de mesures de récession et d’austérité dans chaque pays) et le recyclage des dollars provenant du reste du monde grâce aux mécanismes bancaires, financiers et monétaires rendus possibles par le statut de monnaie internationale détenu par le dollar et sa domination sur le système international de compensation des paiements (SWIFT). Autrement dit, cette croissance militarisée vise à assurer la domination des principales puissances capitalistes – et en particulier des États-Unis – afin de continuer à obtenir des « profits extractifs », c’est-à-dire des profits obtenus par l’exploitation des richesses d’autrui, ainsi que des ressources naturelles et énergétiques qui leur permettent d’atténuer le déclin économique.
Mais les dépenses consacrées à l’armement et à la militarisation ne servent pas uniquement une fonction économique ; elles ont aussi un but de contrôle social, par la production de la peur, la création de subjectivités soumises et l’instauration d’une discipline sociale. La guerre, en exaltant la subordination et le commandement, contribue à forger des mentalités conservatrices ; la militarisation favorise les forces réactionnaires au sein de chaque société, encourage un respect aveugle de l’autorité et enseigne et impose un comportement conformiste et soumis, car les opinions dissidentes sont souvent perçues comme antipatriotiques, voire comme traîtresses. Il s’agit de gérer la main-d’œuvre en vue de sa déclassification, de la « nationaliser » (à l’image d’une armée de « citoyens-soldats »), par sa « mobilisation totale » et la subordination conséquente de toute la société à la production de la mort.
Le glissement à l’extrême droite des sociétés est le résultat escompté de cela, du moins comme première étape avant un processus de fascisation sociale nouveau, plus étendu et plus profond (selon l’évolution des corrélations des forces sociales et les vicissitudes de la guerre totale ou de la guerre systémique permanente à long terme déclenchées par ce mode de production).
Rien de ce qui se passe en Europe à cet égard n’est donc « accidentel » ni simplement dû à la popularité soudaine des partis « ultra-extrêmes ». Il s’agit d’un plan systémique d’envergure, bénéficiant de financements massifs et d’une véritable manipulation sociale.
Il en résulte cette liste inquiétante de partis d’extrême droite au gouvernement (en tant que parti principal ou partenaire clé) [2024-2026] :
- Italie – Fratelli d’Italia (FdI). Parti dominant du gouvernement de Giorgia Meloni.
- Slovaquie – SNS (en coalition avec Smer-SD). Parti nationaliste d’extrême droite membre de la coalition gouvernementale de Robert Fico.
- Pays-Bas – PVV (Partij voor de Vrijheid). Force centrale du nouveau gouvernement de coalition, décrit comme le plus à droite de l’histoire des Pays-Bas.
- Finlande – Perussuomalaiset (Parti des Finlandais). Partenaire clé de la coalition gouvernementale, classé comme « populiste d’extrême droite ».
- Croatie – Domovinski pokret (Mouvement de la Patrie), parti nationaliste d’extrême droite, partenaire du gouvernement.
- République tchèque – ODD + partenaires d’extrême droite.
- Suède – Sverigedemokraterna (SD). Deuxième force parlementaire en importance ; ne fait pas partie du gouvernement, mais ce dernier dépend d’un accord de soutien et de confiance avec le SD.
De plus, ils sont considérés comme la principale force d’opposition ou la principale force en termes de votes :
- France – Rassemblement national (RN). Principal parti d’opposition aux élections européennes de 2024 ; en tête des sondages nationaux.
- Allemagne – Alternative für Deutschland (AfD). Deuxième plus grand parti au niveau national, le plus important dans plusieurs Länder de l’Est de l’Allemagne.
- Hongrie – Fidesz (de l’ancien Premier ministre Orban) et le Mouvement Notre Patrie, tous deux appartenant au mouvement nationaliste d’extrême droite.
- Autriche – Parti libre d’Autriche (FPÖ). Principal parti d’opposition, tant dans les sondages que lors de plusieurs élections récentes.
- Pologne – Droit et Justice (PiS). Parti national-conservateur aux tendances d’extrême droite ; il a perdu le pouvoir en 2023 et constitue désormais la principale force d’opposition.
- Roumanie – AUR. Parti ultranationaliste en pleine ascension, déjà bien représenté et occupant un rôle central dans l’opposition.
D’autres exemples de partis d’extrême droite bien implantés, sans toutefois constituer la principale force d’opposition formelle, incluent Vox en Espagne, Chega au Portugal et les partis fondamentalistes en Belgique, en Estonie, en Bulgarie, en Lettonie, etc. Ces partis ont obtenu d’excellents résultats aux élections européennes et nationales, mais ne représentent pas la principale force d’opposition dans tous les pays. Globalement, certaines études recensent une cinquantaine de partis d’extrême droite en Europe, présents dans presque tous les pays, à l’exception de l’Irlande et de Malte.
Les sbires du Système sont donc déjà à l’œuvre et commettent tous les ravages sociaux possibles. Dès lors, leur éventuelle évolution vers une nouvelle forme de fascisme dépendra de la rapidité et de la violence avec lesquelles la crise capitaliste se développera, ainsi que de l’issue de leur guerre systémique permanente.
Mais au-delà de cela, une preuve supplémentaire que la militarisation sociale, l’économie de guerre permanente, la financiarisation de la production de la mort et la guerre elle-même découlent de raisons systémiques inhérentes au mode de production capitaliste réside dans l’absence de différence de dépenses militaires entre les groupes de droite, d’extrême droite, sociaux-démocrates et néo-gauche au sein de ce système. Car le capital fait front commun en temps de crise, privilégiant toujours la violence. Plus encore si elle génère des profits immédiats, aussi illusoires soient-ils à moyen terme. Le tableau ci-dessous illustre ce phénomène.
Tableau 1: Dépenses militaires en Europe (milliards de dollars), % du PIB et gouvernement
Données approximatives 2024-2026 (selon le SIPRI, l’OTAN et la Banque mondiale). Dépenses exprimées en milliards de dollars américains. La caractérisation gouvernementale repose sur les sources elles-mêmes.
Les dépenses totales de l’UE consacrées à l’industrie funéraire (selon l’AED/Consilium) s’élevaient à environ 343 milliards d’euros en 2024. En 2025, elles atteignaient environ 418 milliards d’euros, soit une hausse de 62,8 % par rapport à 2020. Alors que ces dépenses représentaient 1,9 % du PIB de l’UE en 2024 (contre 1,6 % en 2023), elles sont passées à 2,2 % du PIB de l’UE en 2025.
Comme on le constate, aucune distinction n’est faite entre la militarisation et l’industrie de la mort parmi les diverses expressions politiques du capital (y compris ses homologues de gauche), qui se regroupent autour des intérêts de la classe capitaliste transnationalisée (et de plus en plus financiarisée). Ainsi, la guerre, la militarisation des sociétés, la destruction des services publics et des infrastructures, ainsi que l’appauvrissement généralisé et la destruction de l’environnement qui les accompagnent, se produisent de manière similaire (avec de légères variations d’intensité et de rapidité) dans toutes les formations socio-étatiques européennes.
Inventer l’ennemi russe, un ennemi persécuté depuis des décennies (comme nous l’expliquons ici : EST-IL TEMPS DE CHANGER LES RÈGLES DU JEU ? / SUR LE RÔLE MONDIAL DE LA RUSSIE ET DE LA CHINE – Blog d’Andrés Piqueras ), est essentiel. Car la peur précipite la mort. Cela permet aux affaires du capital de se prolonger, malgré un tableau morbide de désolation et de cadavres.
Pour la gauche alternative, celles et ceux qui luttent pour dépasser le capitalisme, il est vital de reconnaître que la crise capitaliste est entrée dans sa phase de guerre mondiale, qui implique également la fermeture politique et le démantèlement des acquis historiques de la classe ouvrière. Il est essentiel, insistons-nous, de reconfigurer les tactiques, les voies, les procédures, les stratégies et les formes de lutte afin d’affronter et de vaincre les processus de mort , de (re)fascisme, que le Système déchaîne dans cette phase « finale ».
La société dans son ensemble devra, à son tour, se rendre compte d’une manière ou d’une autre que, dans un capitalisme enlisé et irrémédiablement belliqueux, lutter pour une paix anti-impérialiste revient nécessairement à lutter pour une forme de société supérieure : le socialisme.
Source : Observatoire des crises


Christophe Deroubaix 




Florent Le Du 