Une polémique construite sur des informations contestées
Sur quoi reposent ces attaques ? Elles visent une action menée par l’antenne jeunes d’Amnesty International dans le cadre de la campagne nationale annuelle « Changez leur histoire ». Durant la campagne, un stand est tenu dans l’établissement présentant plusieurs situations de violations des droits humains à travers le monde.
Dans une lettre adressée au ministre de l’Éducation nationale, le sénateur RN de Seine-et-Marne Aymeric Durox dénonce des interventions réalisées « sur le temps scolaire », accusant Amnesty d’inciter les élèves « à signer et faire signer des pétitions » ou à porter des badges « exprimant des positions militantes ». Le collectif Parents Vigilants a relayé ces accusations, affirmant notamment que des badges « pro-migrants » auraient été distribués aux élèves du lycée Van Dongen. Sa présidente, Séverine Duminy, parle d’« un exemple de plus d’association militante qui doit être chassée des écoles».
Le parlementaire évoque également des supports liés « au port de signes religieux dans le sport ». Il estime que ces actions portent atteinte à « l’exigence de neutralité du service public de l’éducation : « Cette propagande est insupportable et contrevient complètement au principe de laïcité et aux valeurs de la République », écrit le président du groupe RN au conseil régional d’Île-de-France.
Débunkage
Neutralité du service public d’éducation et laïcité contredisent-ils l’engagement associatif ou citoyen ? Selon Nicolas Cadène, haut-fonctionnaire et ancien rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité « le principe de laïcité impose une obligation de neutralité aux agents du service public de l’éducation, mais non aux élèves, qui sont des usagers du service public. » L’auteur d’En finir avec les idées fausses sur la laïcité (édition de l’Atelier, 2025) poursuit : « Les élèves bénéficient de la liberté d’expression et de la liberté d’opinion dans les limites du bon fonctionnement du service public, du respect du pluralisme et de l’ordre public scolaire. Ils sont cependant soumis à un devoir de forte discrétion, telle que prévue par la loi du 15 mars 2004, qui interdit le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ». De conclure, « cette loi ne vise pas l’engagement associatif ou citoyen ».
Ainsi, des actions éducatives, culturelles, humanitaires ou citoyennes, sous l’autorité du chef d’établissement et dans le respect du règlement intérieur, peuvent être autorisées. « Le code de l’éducation reconnaît la participation des élèves à la vie de l’établissement et à des initiatives collectives. Un stand tenu par des élèves, proposant des informations voire certaines pétitions, dès lors qu’il est autorisé par la direction et ne perturbe pas les enseignements, relève de ce cadre » précise Nicolas Cadène, interrogé par le Café pédagogique. La liberté d’expression des élèves est ainsi encadrée, quant à la neutralité du service public, elle s’impose aux agents, non aux élèves.
Confusion, idées fausses, informations erronées : un cocktail explosif
Alors « propagande » ? Qu’en dit le juriste expert des questions de laïcité ? « En droit, la propagande supposerait une action institutionnelle, unilatérale et contraignante. Ce n’est visiblement pas le cas ici. Un stand facultatif, tenu par des élèves, sans caractère obligatoire, sans pression et sans substitution à un enseignement, ne peut juridiquement être qualifié d’endoctrinement. Il s’agit d’une expression d’opinions dans le cadre de la vie scolaire, protégée par la liberté d’expression des élèves »
Par ailleurs, selon Amnesty, les situations évoquées – génocide à Gaza, accueil des migrants, droit des femmes musulmanes à porter des couvre chefs sportifs au sein de leurs clubs sportifs lors des compétitions -n’auraient pas fait l’objet de pétitions sur le stand tenu par les élèves de l’Antenne Jeunes. Les photographies diffusées sur les réseaux sociaux pour appuyer les accusations ne correspondent pas à l’événement incriminé : elles proviennent d’anciennes campagnes d’Amnesty. « Il n’y avait pas la pétition en question sur le stand », précise l’ONG. Si des badges ont été distribués ; il s’agissait certainement du stock des campagnes précédentes.
Les antennes jeunes d’Amnesty : un engagement encadré et reconnu
L’intervention s’inscrit dans le cadre des antennes jeunes d’Amnesty International, au nombre de 205 en France. Ces groupes, animés par des lycéen·nes et étudiant·es bénévoles, mènent des actions de sensibilisation et de mobilisation autour des campagnes de l’ONG, dont Changez leur histoire, avec le soutien d’un groupe local parrain. « Les jeunes portent nos combats. Amnesty est une association de mobilisation et d’éducation aux droits humains et aux libertés fondamentales », rappelle Sophie Fadiga, directrice du pôle Engagement et éducation aux droits humains de l’ONG.
Amnesty International dispose d’un agrément officiel de l’Éducation nationale, qui lui permet aussi d’intervenir dans les établissements scolaires. Elle souligne que ces interventions ont un objectif pédagogique : « Nos ateliers durent deux à trois heures et visent à déconstruire les idées reçues, dans un cadre strictement éducatif. Cela fait des décennies que nous intervenons dans les établissements scolaires. »
Une stratégie d’intimidation déjà documentée
Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de montée de discours anti-droits et de remise en cause de l’éducation aux valeurs démocratiques. « Il y a beaucoup de confusions, notamment sur la laïcité et le foulard », alerte Sophie Fadiga, qui évoque un possible durcissement en cas d’arrivée de l’extrême droite au pouvoir.
En novembre 2023, plusieurs syndicats de l’éducation (UNSA, FSU, SUD, CGT, SGEN-CFDT) avaient déjà alerté le ministre sur les méthodes du collectif Parents Vigilants, dénonçant des pratiques assimilables à de la surveillance idéologique, du harcèlement et des campagnes de dénigrement visant enseignants et associations.
Le mode opératoire est désormais bien identifié : dénonciation publique sur les réseaux sociaux par une personnalité politique, relais par des collectifs militants, puis pression sur les établissements scolaires.
Criminaliser l’engagement des jeunes ?
Les membres des antennes jeunes d’Amnesty décrivent leur action comme un espace d’autonomie, de débat et de réflexion collective : « Nous sommes des lycéens et lycéennes de tous âges et de toutes filières. Notre point commun est la volonté d’agir pour que les droits humains soient respectés dans le monde. Nous nous réunissons une fois par mois, prenons des décisions ensemble, dans le respect de la diversité de nos opinions, tout en partageant les idéaux d’Amnesty. »
S’engager, un crime ou un droit ? « L’invocation de la laïcité pour interdire toute initiative citoyenne d’élèves n’est pas sérieuse et repose sur une confusion entre la neutralité du service public, qui s’impose aux agents et la liberté d’expression (néanmoins encadré) des usagers. La laïcité n’a pas pour objet de censurer les opinions des élèves, mais de garantir que l’institution scolaire demeure neutre. En l’absence de prosélytisme religieux, de pression ou de trouble au fonctionnement de l’établissement, il n’existe aucun fondement juridique permettant d’interdire ce type d’initiative » répond le juriste Nicolas Cadène.
A quel renversement de valeurs assiste-t-on pour qu’au lieu de se réjouir de voir des jeunes s’engager, mener une réflexion critique, défendre des doits humains, en somme mettre en pratique l’éducation morale et civique, on trouve là matière à soupçon et danger ?
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