La fabrication du faux ne semble pas avoir été enrayée par la démultiplication des sources d’information. Dans un monde politiquement fragmenté et producteur de discours à foison, la lutte pour l’accès à la vérité redevient un enjeu central.

Depuis une dizaine d’années, le terme de « post-vérité » est devenu un concept couramment utilisé dans le débat public. La communication trumpienne, la montée en puissance des extrêmes droites et le retour de troubles géopolitiques majeurs alimentent le questionnement citoyen autour de l’accès aux faits et à la vérité.
La post-vérité est-elle un concept inventé de toutes pièces ou est-il possible d’en observer des manifestations en acte ?

Gloria Origgi, Philosophe et autrice de La vérité est une question politique (Albin Michel, 2024)
En 2016, les dictionnaires d’Oxford avaient désigné la post-vérité comme mot de l’année et la définissaient comme faisant référence à « des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion ».
Dans un cas comme la mort de Quentin Deranque, par exemple, le ressenti prime sur les faits. Même s’il s’agit clairement d’un fait très grave, on lui attribue le rôle de symptôme décisif de la violence de l’extrême gauche en France, sans considérer les chiffres et les statistiques. La discussion cesse alors très vite d’être factuelle. La manipulation des accidents politiques et leur mise au service d’une polarisation, ce n’est pas nouveau.

Mathias Girel, Philosophe spécialiste de l’ignorance, maître de conférences à l’ENS-Paris Sciences et lettres
Ces mécanismes de polarisation sont tout de même omniprésents dans la période récente. Nous sommes entrés dans cette logique où l’on somme des acteurs de prendre position et de s’indigner. Aux États-Unis, cela touche même des questions scientifiques comme le réchauffement climatique. Vous allez croire ou non au réchauffement climatique, indépendamment de votre niveau d’études ou de vos connaissances sur la question. On ne crée pas de la délibération, mais de l’opposition frontale, du dualisme.

Manuel Cervera-Marzal, Sociologue et auteur de Pour une démocratie sauvage (la Découverte, 2026)
Le concept de post-vérité est utilisé pour décrire l’entrée dans une nouvelle ère. Les populations ne se fonderaient plus sur des jugements rationnels, mais sur des impressions, des affects… Je n’adhère pas à cette analyse. Je pense que ce soi-disant tournant historique est erroné.
On oublie que la politique, en fait, a toujours mélangé de la raison et des affects. Il suffit de relire Spinoza ou Freud pour voir que la part affective, et même libidinale, est très forte dans les relations politiques. Le concept de post-vérité en dit davantage sur ceux qui l’utilisent que sur la situation qu’ils prétendent décrire.
L’engouement autour de ce terme n’est pas un engouement citoyen. Ce sont plutôt des élites qui s’en sont emparées : experts, éditorialistes, politiciens… Or, en 2016, ces élites n’ont absolument pas vu venir le Brexit et l’élection de Donald Trump. Le terme de post-vérité leur est alors apparu comme une explication confortable, qui rejetait la faute sur les classes populaires : elles auraient mal voté, en se fondant sur leurs émotions plutôt que sur leur raison.
Si la manipulation du vrai et du faux a toujours existé en politique, n’assiste-t-on pas néanmoins à une intensification du phénomène, à défaut d’une « ère nouvelle » ?
Gloria Origgi C’est un peu la question centrale : pourquoi a-t-on commencé à parler de post-vérité il y a dix ans ? Mon interprétation, c’est que la post-vérité ne commence pas avec 2016. Elle provient d’une perte des grandes narrations idéologiques dont on peut situer le commencement à la chute du mur en 1989. D’autres facteurs ont suivi : la globalisation, la crise financière de 2008, l’essor des nouvelles technologies comme l’IA, les révolutions arabes…
Des facteurs difficiles à comprendre en termes de bien et mal, ou de gauche et droite. Cela a mis fin à une forme de simplicité dans la lisibilité des événements politiques. En bref, la post-vérité, c’est la prolifération d’autorités de plus en plus faibles et de plus en plus distribuées. J’ai grandi dans les années 1970 en Italie, et il n’y avait alors que quatre quotidiens : deux pour la Démocratie chrétienne et deux pour le Parti communiste. Les votes, pour l’essentiel, s’établissaient ou bien dans la paroisse ou bien dans le cercle du parti.
Le monde n’était pas du tout facile mais, d’une certaine manière, il était très simple : on ne devait faire son choix qu’entre deux ou trois narratifs bien précis. Le paradoxe de la post-vérité, c’est qu’il s’agit de comprendre pourquoi une prolifération et une fragmentation de l’information en viennent à créer de la paralysie, et même de l’ignorance.
Manuel Cervera-Marzal Un point important est à préciser : je ne pense pas qu’il y ait de visées manipulatrices. Les élites croient elles-mêmes à ce concept, elles en sont convaincues. Je préfère donc dire que c’est une erreur d’analyse de leur part. La post-vérité est un concept erroné, inadapté qui ne permet pas de décrire la période que l’on vit. Au contraire, il brouille les cartes. Surtout, concevoir la vérité au singulier est une erreur.
La vérité n’est pas figée, elle se construit, elle est un processus qui tend vers une sorte d’idéal asymptotique, inatteignable. Et, aussi, elle procède de la délibération, donc de la confrontation. Et c’est parce que cette confrontation existe, bien sûr, qu’elle est aussi discutée. Il ne s’agit pas qu’elle vire au pugilat ou soit exemptée de toute règle.
Cette prolifération des autorités informationnelles est-elle une faille de la démocratie ou au contraire une condition inévitable de la délibération politique ?
Mathias Girel Lutter contre la désinformation devrait, bien sûr, être le mot d’ordre des démocrates, mais il faut noter que c’est aussi le mot d’ordre des autocrates. Dans l’euphorie qui a suivi 1989, on nous a prédit l’éclosion de la démocratie libérale, la fin de l’histoire…
Or on assiste plutôt, depuis 2000, à un recul des démocraties partout dans le monde. Une immense part de la population mondiale vit dans des autocraties. D’un côté, il y a bien une mise en cause de notre accès à la vérité et aux faits. En témoignent tous les phénomènes qui pèsent sur le débat public, avec les réseaux sociaux, les grands mouvements d’opinion, et des formes de destruction de l’information.
L’administration Trump a ainsi supprimé en 2025 du jour au lendemain des bases de données climatiques et d’épidémiologie. Mais, d’un autre côté, dire qu’il n’y aurait que de la désinformation, de la post-vérité est un argument bien commode pour les autocrates. Si on part du postulat que nous sommes dans un monde de post-vérité, il n’y a plus aucune obligation d’argumenter les décisions qu’on prend, de justifier les politiques publiques et de les défendre en faisant référence à des faits observables ou à des études.
Manuel Cervera-Marzal Avec la chute du mur, on a en effet pensé qu’on allait entrer dans un monde unipolaire, avec l’hégémonie des États-Unis et pour unique modèle la démocratie de marché. Mais on ne l’a pas pensé très longtemps. Cette illusion a duré dix, quinze ans maximum, jusqu’à la crise de 2008. Aujourd’hui, nous sommes ancrés dans un monde qui se fragmente.
De nombreux pays qui étaient structurés par une compétition entre un parti de gauche et un parti de droite se retrouvent dans un système où trois, quatre ou cinq partis font plus de 10 % des voix. Et, à un autre niveau, cette fragmentation des forces politiques se double d’une fragmentation informationnelle. Les grands journaux et les médias qui avaient le monopole se retrouvent concurrencés par une foultitude de nouvelles sources d’information.
Presse écrite indépendante, podcasts, youtubeurs, streameurs, etc. Pour le pire, cela produit une brutalisation du débat public, un affaissement des autorités légitimes et du contenu climato-négationniste, masculiniste ou complotiste. Mais pour le meilleur, cette diversification a aussi permis l’émergence de nouvelles voix, de minorités et de médias indépendants plutôt financés par leurs lecteurs que possédés par des milliardaires.
La vérité serait donc une question de puissance, elle reviendrait à qui parvient à massifier une idée dans le débat public ?
Gloria Origgi Aujourd’hui, la vérité n’est plus une évidence. Elle est non seulement compliquée à établir mais, en plus, on refuse parfois de la voir. Pour de multiples raisons : sociologiques, idéologiques, identitaires… On peut parfaitement choisir de laisser des vérités historiques dans l’ombre.
C’est tout l’objet des travaux sur le colonialisme et le postcolonialisme que d’ouvrir la focale sur des faits historiques volontairement négligés jusqu’ici. On peut aussi choisir de ne pas voir une factualité. On a vu avec les deux homicides commis par l’ICE à Minneapolis que malgré les vidéos qui montrent ces assassinats, le pouvoir trumpien n’a pas reconnu les faits. Dans le cas de l’administration Trump, il y a un déni de réalité qui relève plus d’un monde orwellien que d’une simple volonté d’ignorance.
Mathias Girel Je suis d’accord, mais je tiens quand même à ajouter une nuance : dans de nombreux domaines, nous nous référons encore à des faits pour justifier nos jugements, et tous les faits ne sont pas négociables. On peut certes affiner notre lecture des faits historiques mais, comme le disait Hannah Arendt citant Clemenceau au sujet de la Première Guerre mondiale : « Ce dont je suis sûr, c’est qu’ils ne diront pas que la Belgique a envahi l’Allemagne. »
Manuel Cervera-Marzal Oui, il y a quand même un noyau de vérité qui demeure. Ce noyau continue à unifier les sociétés qu’on peut qualifier de démocratiques. Il y a des prétentions concurrentes à la vérité, mais tout le monde in fine prétend lutter contre la désinformation et la falsification.
Cette fragmentation et cette « complication » du monde dont vous parliez nourrissent aussi de nouveaux affects. Quels rôles peuvent jouer nos émotions dans notre rapport à la vérité en politique ?
Gloria Origgi Un cas intéressant est celui du Covid en France. On a présenté les Français comme de grands irrationnels. Pourtant, ce moment a aussi été un moment de recherche positive de la vérité. On pouvait voir en une du Monde des articles scientifiques, ce qui est impensable pour des chercheurs plutôt habitués aux revues académiques confidentielles.
Les gens cherchaient la vérité. L’économiste Yann Algan a d’ailleurs montré, à partir de résultats expérimentaux, qu’on est amené à chercher plus d’informations lorsqu’on a peur que lorsqu’on est en colère. L’aspect émotionnel entre donc en jeu dans la recherche de la vérité. Certaines émotions bloquent le processus, d’autres l’enclenchent ou l’encouragent.
Manuel Cervera-Marzal Il y a un piège à éviter et qui consiste à tomber dans cette vision manichéenne qui opposerait d’un côté les émotions et de l’autre côté la raison, qui nous conduirait à la vérité. Il vaut mieux partir de l’idée qu’il existe différents types de rapports possibles entre émotion et raison.
La peur que le réchauffement climatique dépasse 1,5° n’est pas la même peur que celle d’être envahi demain par des extraterrestres ou par des migrants africains. On peut imaginer que l’une de ces deux peurs va nous conduire à des réflexes de repli, cependant que l’autre nous incitera à nous documenter, à produire une enquête citoyenne.
Mathias Girel Il y a en effet des affections qui peuvent nous couper du rapport aux autres ou brouiller une partie du réel. Le philosophe John Dewey parle des « attachements ». Partager un certain nombre de jugements avec d’autres personnes, qui peuvent être ou non des voisins, et se sentir concernés par les mêmes sujets, c’est le terreau du lien commun. Et c’est au cœur de ce qu’il nomme les « publics » : les gens mènent ensemble des enquêtes, vont formuler de meilleures manières de vivre, affronter des problèmes collectivement, etc.
Ce qui nous mène à la question des valeurs, ce à quoi nous tenons. Les valeurs sont souvent enracinées sur un riche terreau émotif, et elles ont besoin de temps. Si on tient à des valeurs, on peut aussi tenir à l’idée que la vérité n’est pas instantanée. On ne peut pas y arriver en permanence sous l’injonction de l’immédiat. Il faut du temps pour établir la vérité, mais aussi des lieux, des institutions, et parfois même des installations matérielles. Si vous n’avez pas l’accélérateur du Cern, vous ne détectez pas le boson de Higgs.
À cet égard, les réseaux sociaux peuvent être un espace à réinventer, ou réinvestir. Mais ça peut aussi se faire au niveau local : rencontrer des gens, discuter… Parce qu’un réseau social qui se rémunère à la publicité (et donc à la viralité) ou à l’extraction de données ne peut être un terrain favorable à la délibération sur le vrai.
C’est un peu comme si vous cherchiez à faire une opération chirurgicale à l’arrière d’une ambulance qui roule à toute allure dans un champ de pommes de terre. Peut-être que ça va marcher si vous êtes très bon, mais ça reste assez improbable. L’établissement de la vérité requiert donc ces trois choses-là : des émotions, du temps, et des lieux propices.
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