Guerre d’Espagne : 90 ans après le coup d’État franquiste, la bataille pour la mémoire continue

Neuf décennies après le coup de force du 17 juillet 1936, le pays de Garcia Lorca refuse toujours de regarder son passé en face. Et de s’acquitter de sa dette historique envers les républicains.

La guerre d’Espagne continue de hanter la mémoire de nombreuses familles, près de quatre-vingt-dix ans après le soulèvement militaire de juillet 1936.
© Droit réservéSéville, Madrid (Espagne), envoyé spécial. 

« Nous venons pour voir la vierge, ce n’est pas un cours d’histoire. » Pour échapper au soleil qui irradie la capitale andalouse, l’enseignante presse le pas en entraînant son groupe à travers le parvis. Non, elle n’a pas emmené ses collégiens jusqu’à la basilique de la Macarena pour leur parler de Gonzalo Queipo de Llano. Dommage.

Sa trentaine d’élèves n’apprendra rien, ici, sur celui qui fut le général en chef de l’armée du Sud. Ni les milliers de touristes qui viennent chaque année admirer le somptueux maître-autel néobaroque. Ici, rien n’indique que c’est à sa base qu’a reposé, jusqu’en 2022, le corps de celui qu’on appelait aussi le « boucher de Séville », responsable d’une répression impitoyable à l’origine de quelque 45 000 morts. Continuer la lecture de Guerre d’Espagne : 90 ans après le coup d’État franquiste, la bataille pour la mémoire continue

Culture, associations, travail attaqués : le bilan en carte des 100 jours des maires d’extrême droite In Basta

Depuis qu’ils ont été élus, les maires d’extrême droite retirent les subventions aux associations qui leur déplaisent, tentent d’imposer leur vision de la culture ou encore s’attaquent aux libertés syndicales. Bilan provisoire.

Marine Le Pen à côté de la carte des villes conquises par le RN lors des dernières municipales
Après seulement 100 jours d’exercice, près d’un tiers des 62 communes aux mains du RN et de ses alliés ont déjà mis en place des mesures qui vont à l’encontre de l’intérêt général. © Montage Stpo / Basta!
En résumé :

  • Marine Le Pen, désormais candidate à l’élection présidentielle, prétend défendre « notre modèle social » et des « services publics de qualité ».
  • Or, les politiques concrètement mises en œuvre dans la soixantaine de villes gérées par le Rassemblement national (RN) montrent le contraire.
  • Par exemple, le maire RN de Montargis (Loiret) a stoppé la construction d’une école, d’une crèche et d’un centre pour le traitement du cancer. Ailleurs, ce sont des centres sociaux ou le Planning familial qui sont fragilisés.
  • À Carpentras (Vaucluse), la ferme municipale, qui produisait en bio des légumes servis dans les cantines scolaires, a été fermée par le maire RN.
  • Côté culture, dans plusieurs villes d’extrême droite, des festivals de musique ou de cinéma sont annulés, des expositions déprogrammées. À Moissac, le maire RN a même déclaré : « On ne va pas financer des événements pour découvrir la culture des Papous ! »…
  • Les maires lepénistes s’attaquent aussi à de nombreux symboles, comme la cérémonie du 1er Mai en mémoire des mineurs morts à Liévain (Pas-de-Calais) ou celle de commémoration de l’abolition de l’esclavage à Vierzon (Cher).

Aux municipales de mars, le Rassemblement national et ses alliés de l’Union des droites pour la République (UDR, le parti d’Éric Ciotti), ont conquis 62 communes. Marine Le Pen, qui maintient sa candidature à l’élection présidentielle malgré sa condamnation en appel le 7 juillet, prétendait en 2022 défendre une augmentation du pouvoir d’achat, la défense de « notre modèle social » et de « services publics de qualité ». Or, ces promesses sont d’ores et déjà mises à mal à l’échelle locale. Continuer la lecture de Culture, associations, travail attaqués : le bilan en carte des 100 jours des maires d’extrême droite In Basta

« Médiévales de Moissac » : quand l’histoire devient décor de propagande Par J. Gettliffe

✋ Ces jours-ci, l’affiche des « Médiévales de Moissac » s’étale partout : Jeanne d’Arc, fleur de lys au vent, chevaliers en combat sous un ciel de feu (voir image ci-dessous).
Pour la mairie RN de Moissac, le Moyen-âge se résume à une suite de guerres et de conflits — une vision qui, hasard des temps, peut illustrer le combat politique du bloc des droites UDR-RN-Reconquête.
Les historiens le savent : « l’histoire n’est jamais un décor innocent, c’est un champ de bataille » (Nicolas Offenstadt, historien médiéviste contemporain).
👉 Depuis le 19e siècle, les réactionnaires puisent dans le Moyen-âge un idéal : une société figée, hiérarchisée, où chacun aurait eu sa place assignée — une vision fausse, qui oublie la réalité historique faite de jacqueries, de communes libres, de métissages culturels.
Béziers en est un exemple particulièrement frappant. Les spectacles « son et lumière » de la municipalité Ménard, inspirés du Puy du Fou, ne sont pas du folklore populaire neutre.
Ces spectacles font partie d’une stratégie culturelle et politique méthodique, menée par le bloc des droites ultra-conservatrices de Stérin et Bolloré (depuis 2025, Moissac est membre du label Stérin, « Plus belles fêtes de France »).
👆 Que Moissac s’engage aujourd’hui dans cette voie n’est pas un hasard. En effet, derrière les armures à fleur de lys se cache la vision du monde portée par l’extrême-droite :
  • l’ordre social doit être immuable et « naturel » (contre le «wokisme», contre les progrès sociétaux, contre la modernité politique…)
  • la hiérarchie sociale remplace la liberté et la démocratie
  • le Moyen-âge et l’Ancien régime l’emportent sur la République — cette construction politique patiemment édifiée par les révolutionnaires de 1789 et leurs successeurs, et que le RN rêve aujourd’hui d’abolir.
Pourtant, il existe une autre lecture, bien plus fidèle aux travaux des historiens et à l’histoire qui est enseignée aujourd’hui — c’est notamment celle de Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris (1831), merveilleux roman qui donne à voir un Moyen-âge vivant, foisonnant, bigarré, où la vie triomphe des carcans.
👉 Le Moyen-âge mérite mieux que d’être réduit à une caricature ultra-réactionnaire.
🙌 Les progressistes et les humanistes portent, eux, une histoire populaire, complexe et vraie — celle des enseignants, des chercheurs, des véritables fêtes populaires et des amoureux de l’histoire.

J. G.

Tâches théoriques, tâches pratiques par Franck Marsal

article header cover image

In Histoire et société

Le récent 40ème congrès du PCF a prix deux orientations majeures: d’abord, il a conclu de l’évolution des 50 dernières années la nécessité de l’établissement d’une société socialiste pour sortir la France de l’ornière capitaliste, ensuite, il a décidé de prendre toute sa place dans la vie politique de notre pays et en particulier, de défendre ses idées et ses propositions en présentant un candidat, Fabien Roussel, son secrétaire national étant proposé, à la prochaine élection présidentielle en France.

Publié par franck Marsal

Ces deux décisions sont donc bien liées. Les deux découlent d’une volonté de se placer dans le temps long, celui de la période historique de profondes transformations mondiales et nationales que nous traversons. Elles vont au bout de la démarche engagée par le 38ème congrès, en 2018 et confirmée par le 39ème en 2023 : la (re)construction d’un parti communiste, capable d’unir le prolétariat, le peuple et la nation française pour eux-mêmes, dans le rétablissement de la souveraineté, de la paix, de la modernisation du pays et de ses capacités productives. Continuer la lecture de Tâches théoriques, tâches pratiques par Franck Marsal

Les révolutions Star Trek: Relations interraciales, abolition des richesses et de l’aliénation du travail, refus de la colonisation… In l’Humanité

Lancée en septembre 1966, puis sauvée in extremis par sa première communauté de fans fin 1967, la série culte continue d’être enrichie jusqu’à ce jour dans le respect de l’univers de son créateur, et surtout, de ses valeurs progressistes, anticapitalistes, pacifistes et désormais écologistes.

0:00 / 10:50
En trois saisons, « Star Trek : The Original Series » (TOS) va poser des questions fondamentales en leur donnant une tournure positive : et si l’humanité survivait à ses propres barbaries ? Et si l’argent n’était pas l’alpha et l’oméga ?
© Desilu Production / NBC Television / Paramount Television

 

1966 : les États-Unis s’engagent toujours plus dans la guerre du Vietnam. La ségrégation raciale sévit encore et les mouvements pour les droits civiques s’élargissent et se radicalisent. Les arsenaux nucléaires menacent la planète et la conquête spatiale sert de vitrine à la guerre froide.

C’est dans ce climat anxiogène qu’apparaît le 8 septembre, sur NBC, la forme si particulière du vaisseau « Enterprise NCC-1701 ». À son bord, un équipage qui dynamite les préjugés de l’époque : une femme noire occupe un poste stratégique, un pilote japonais navigue vingt ans après Hiroshima, un jeune Russe est aux commandes tactiques en plein conflit Est-Ouest, sans oublier un drôle d’alien aux oreilles pointues et un capitaine qui use de diplomatie avant de faire parler la poudre. Continuer la lecture de Les révolutions Star Trek: Relations interraciales, abolition des richesses et de l’aliénation du travail, refus de la colonisation… In l’Humanité

Marine Le Pen condamnée mais candidate forcenée

Piétinant l’exigence morale qu’elle prônait jadis, la responsable d’extrême droite a décidé de forcer le passage jusqu’à l’élection présidentielle. En pariant sur la complaisance des juges de la Cour de cassation, qui pourraient donner leur décision avant avril prochain.

Marine Le Pen en déplacement à La Flèche (Sarthe), au lendemain de sa condamnation pour de détournement de fonds publics en appel, le 8 juillet 2026.
© Charles Bury/SIPA

La justice, les électeurs et la probité, tous méprisés d’un seul mouvement. En déclarant sa candidature quelques heures après sa condamnation pour détournement de fonds publics par la cour d’appel de Paris, et malgré plusieurs doutes juridiques, Marine Le Pen a choisi mardi de passer en force.

Tout sourires, la désormais quadruple candidate à la présidentielle n’a pas attendu pour lancer sa campagne, avec un déplacement dès mercredi matin à La Flèche (Sarthe), terre d’élection de sa sœur Marie-Caroline et de Philippe Olivier, son conseiller spécial, époux de Marie-Caroline et ex-beau-père de Jordan Bardella. Ce dernier n’a pas manqué la photo de famille. Continuer la lecture de Marine Le Pen condamnée mais candidate forcenée

Trump et le communisme

La bataille frontale est engagée et les signes se multiplient de la manière dont la lutte des classes, l’anti-impérialisme apparait comme ce qui structure les camps. Même le vote contre le blocus témoigne du fait que désormais le vote a un sens nouveau, il n’est plus simplement formel : on vote et après on se conforme à la loi extraterritoriale instaurée dans le mépris de la légalité internationale. Il n’y avait alors que deux opposants Les Etats-Unis et Israël, ils sont une trentaine dont bien sur l’Ukraine, l’Argentine mais aussi ceux dont les gouvernements acceptent la loi de la jungle. Est-ce que c’est un affaiblissement : oui si on choisit le sectarisme, une manière de marquer les camps mais c’est exactement le contraire si on constate le nombre de ceux qui même sans s’abstenir ont tenu bon sur la base du droit international. C’est là que l’on a besoin du communisme et pas de l’étroitesse gauchiste, Trump le désigne comme l’adversaire, relevons le défi en France et dans le monde en faisant comme la Chine, comme Cuba en constituant ce terrain de rassemblement contre la guerre et contre le fascisme. Ne nous marginalisons pas appuyons nous sur le refus majoritaire de la guerre et des politiques d’austérité et de répression qui vont avec. Ne nous trompons pas d’adversaires (note et traduction de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

Trump redécouvre l’anticommunisme, mais à des fins intérieures.

Par  Francesco Piccioni

Toutes les contradictions de l’Amérique de Trump en une seule journée : le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance de l’Angleterre. Continuer la lecture de Trump et le communisme

Le congrès du PCF en direct vidéo (LILLE 2026)

Suivez les débats, les prises de paroles, les moments forts du 40ème congrès du Parti Communiste Français

« Racisé », un terme polémique ?

Utile au combat antiraciste ? Essentialisant et réducteur ? Le débat autour de l’usage de ce mot entré dans le dictionnaire en 2010 révèle des conceptions et des approches différentes dans le travail de recherche et les stratégies militantes.

La notion de « racisé », adjectif ou substantif, dérange lorsqu’elle est perçue comme visant une personne dont l’identité se réduit à cette caractéristique.
© Julien Mattia / Le Pictorium 

Utile aux universitaires et au combat antiraciste pour les uns, essentialisant, réducteur ou humiliant pour les autres, le terme « racisé » divise et fait débat, au-delà du champ sémantique. La notion de « racisé », adjectif ou substantif, dérange lorsqu’elle est perçue comme visant une personne dont l’identité se réduit à cette caractéristique. Pourtant, entrée dans le dictionnaire en 2010, elle définit une personne victime de racisme et de discrimination. Continuer la lecture de « Racisé », un terme polémique ?

The Guardian : Aux portes de l’apocalypse. A lire d’urgence…

Aux portes de l’apocalypse : pourquoi l’un des plus grands penseurs du monde croit-il que nous approchons d’un cataclysme nucléaire ?Dans un ouvrage glaçant, le physicien théoricien Carlo Rovelli affirme que nous sommes de nouveau au bord du précipice – et que, cette fois, nos dirigeants sont cruellement dépourvus de la clairvoyance de Kennedy et Khrouchtchev. Alors, pourquoi s’oppose-t-il au réarmement ?

Stuart Jeffries

Dans un ouvrage glaçant, le physicien théoricien Carlo Rovelli affirme que nous sommes de nouveau au bord du précipice – et que, cette fois, nos dirigeants sont cruellement dépourvus de la clairvoyance de Kennedy et Khrouchtchev. Alors, pourquoi s’oppose-t-il au réarmement ?

Les membres européens de l’OTAN devraient-ils se réarmer face à la menace russe ? Et si non, je pose la question à Carlo Rovelli : pourquoi ?

Le physicien théoricien italien semble bien placé pour répondre à ces questions, d’autant plus que son récent ouvrage, « 85 secondes avant minuit », paraît à point nommé et porte le sous-titre « L’argument d’un physicien contre le réarmement ».

Rovelli, 70 ans, les yeux bruns, affable, avec une chevelure grise d’une abondance enviable, retire ses lunettes avant de répondre.

«L’idée que l’armée russe puisse constituer une menace pour l’Europe est ridicule. La Russie est même incapable d’atteindre Kiev! Il y a quelques années, la Russie représentait 4 % des dépenses militaires mondiales, contre 40 % pour l’OTAN. »

Hiroshima, c’était le gorille américain qui se frappe la poitrine, affirmant à la forêt qu’il est le plus fort.

Cependant, la Russie possède plus de 4 000 ogives nucléaires, ce qui en fait le plus grand arsenal nucléaire au monde. « Nous ne pouvons donc pas neutraliser la Russie », explique Rovelli, « car elle réagirait. » Parmi les trois superpuissances nucléaires – la Russie, les États-Unis et la Chine – seule la Chine s’est engagée à ne pas devenir une première puissance nucléaire. La Russie, comme les États-Unis, se réserve le droit de répondre à des attaques conventionnelles par des frappes nucléaires.

Le véritable problème, selon Rovelli, réside dans la peur mutuelle. « Nous sommes prisonniers d’un manque de confiance réciproque. Nous suivons passivement ce schéma où chacun s’arme et devient plus agressif. » Il cite l’exemple de ce qui s’est passé il y a quelques semaines à Saint-Pétersbourg. « Avec des armes de l’OTAN, les Ukrainiens ont bombardé Saint-Pétersbourg et ont tenté de bombarder Moscou. Ainsi, un pays doté de l’arme nucléaire est « bombardé » par les Britanniques. Ce ne sont pas eux qui appuient sur le bouton, mais les bombes proviennent de Grande-Bretagne, ainsi que d’Allemagne et de France, et dans une moindre mesure des États-Unis. »

« Je suis italien, nous nous souvenons que le fascisme s'est développé avec l'idée que la guerre est belle »… Rovelli.
« Je suis italien – nous nous souvenons que le fascisme s’est développé sur l’idée que la guerre est belle »… Rovelli. Photo : Graeme Robertson/The Guardian

Pourquoi cela effrayait-il autant Rovelli ? « C’est la première fois qu’une superpuissance dotée de l’arme nucléaire est réellement bombardée. Avant, si vous aviez l’arme nucléaire, vous n’étiez pas envahi. Vous n’étiez pas bombardé. C’est fini. »

Rovelli m’invite à réfléchir à la manière dont ce bombardement est perçu du point de vue du Kremlin. Moscou craint depuis longtemps une agression occidentale, affirme-t-il. Un moment décisif survint en 1962 lorsque les Américains déployèrent des missiles nucléaires en Turquie. Selon lui, cela incita le dirigeant soviétique de l’époque, Khrouchtchev, à installer des armes nucléaires à Cuba, alors proche des États-Unis.

Certes, la crise des missiles de Cuba a été désamorcée par Khrouchtchev et le président américain Kennedy, mais la crainte d’une invasion occidentale persiste en Russie. C’est pourquoi, selon Rovelli, Poutine redoute tant l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN : cela permettrait à l’Occident d’y déployer des armes nucléaires. D’où, toujours selon Rovelli, l’invasion à grande échelle lancée par Poutine il y a quatre ans.

Rovelli estime que cette agression russe a provoqué une vague de craintes et de demandes de réarmement en Europe occidentale.

«Le gouvernement français déclare que les Français doivent se préparer à nouveau à sacrifier leurs enfants ; le gouvernement britannique affirme que nous devons nous préparer à la guerre car elle pourrait éclater ; le gouvernement allemand prétend que ce sentiment pacifiste dans les écoles est néfaste et qu’il faut réformer l’éducation pour rendre la guerre plus acceptable. Tout cela est motivé par l’idée que la Russie envahit l’Europe. C’est absurde. »

Mais n’est-il pas parfois justifié d’avoir peur ? La Seconde Guerre mondiale ne nous enseigne-t-elle pas que les pays d’Europe occidentale auraient dû se réarmer plus tôt pour contrer un démagogue expansionniste ?

« Je pense que tout le monde devrait lire Mein Kampf », répond-il, en référence à l’autobiographie et au manifeste d’Adolf Hitler, publiés en 1925. « Mein Kampf ne dit pas : “Nous sommes allemands, nous sommes les plus forts, nous allons dominer le monde, nous sommes grands, nous sommes blancs, nous sommes aryens, etc.” Il dit : “Nous sommes faibles. Et notre seule chance de survie est de devenir plus forts et de vaincre les autres.” C’est donc la peur qui a alimenté la violence du nazisme. »

Le conflit actuel au Moyen-Orient repose sur des fondements similaires, affirme Rovelli. « La peur alimente l’agressivité d’Israël. La peur alimente l’agressivité du Hamas. Ils vont nous anéantir à Gaza si nous ne réagissons pas de manière agressive. Répondre à la peur par la peur, envenimer la situation, me paraît répugnant. »

Mais n’est-ce pas naïf ?

Poutine n’agit certainement pas seulement par peur, mais est poussé par une conception déformée du destin historique à revendiquer l’Ukraine. « C’est absurde. Vous créez des récits qui alimentent une idéologie tribale. Et c’est précisément ce que nous voulons éviter. Je ne crois pas que quiconque ait un droit historique naturel sur quoi que ce soit. »

Pourquoi devrions-nous écouter ce que les physiciens théoriciens ont à dire sur le réarmement ?

Certes, Rovelli est la référence en matière de gravité à boucles, ce cadre théorique qui fusionne la mécanique quantique et la théorie de la relativité générale d’Einstein. Il excelle également dans la vulgarisation d’idées complexes, notamment grâce à des ouvrages comme *Sept brèves leçons de physique* et *L’Ordre du temps*. Mais lorsqu’il s’agit de guerre et de realpolitik, les physiciens théoriciens se sont souvent révélés d’une ineptie flagrante.

« Nous, les physiciens », concède Rovelli, « avons bel et bien créé cette chose [les armes nucléaires]. C’est notre cadeau empoisonné à l’humanité.

Mais historiquement, la voix des scientifiques – qui a sensibilisé le public au risque nucléaire – a porté ses fruits. » C’est grâce à la sagesse des scientifiques et autres intellectuels, affirme-t-il, que Gorbatchev et Reagan ont été convaincus de signer le Traité de réduction des armements stratégiques (TAR) de 1991, aujourd’hui caduc.

Il est tout aussi vrai que les physiciens théoriciens ont eu des conséquences désastreuses pour l’humanité. Rovelli cite son compatriote Enrico Fermi qui, en 1934, a trouvé le moyen de briser les noyaux atomiques, offrant ainsi à l’humanité une nouvelle source d’énergie. « Mais ce don est trop grand », écrit Rovelli. « Une infime quantité d’uranium peut libérer une énergie suffisante pour raser des villes, brûler vifs des millions d’êtres humains et anéantir la civilisation elle-même. »

Il convient également de considérer ce qui s’est passé à Copenhague en 1941, lors de la rencontre de deux grands physiciens théoriciens : le Danois Niels Bohr et l’Allemand Werner Heisenberg. Bohr, qui fut rapidement exfiltré aux États-Unis après cette rencontre, repartit convaincu que l’Allemagne nazie fabriquait une bombe nucléaire pour gagner la guerre.

Rovelli poursuit le récit : « Une fois aux États-Unis, Bohr a dit : “Regardez, voici un croquis d’une bombe atomique que m’a donné Heisenberg. » Or, il n’en était rien. C’était le croquis d’un réacteur nucléaire pacifique. L’une des conséquences de cette erreur fut que le projet Manhattan fut motivé par la croyance, totalement infondée, que l’Allemagne nazie était sur le point de se doter de l’arme nucléaire. »

La conséquence imprévue, comme l’écrit Rovelli dans son livre, fut « la mort par le feu de 200 000 hommes, femmes et enfants à Hiroshima et Nagasaki ». Non pas, comme certains l’ont prétendu, pour accélérer la fin de la guerre, mais comme une immense démonstration de la puissance américaine – ou, comme il le dit : « Le cri du gorille qui se frappe la poitrine et clame à la forêt qu’il est le plus fort. »

Il y avait certainement d’autres justifications, peut-être même meilleures, pour le largage d’armes nucléaires sur le Japon. Je rappelle à Rovelli une conversation qu’il avait eue à Princeton avec son ami et mentor, le regretté théoricien de la relativité John Wheeler, qui avait travaillé sur le projet Manhattan. Wheeler estimait que le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki était justifié pour épargner le nombre considérable de vies américaines qui seraient perdues lors d’un débarquement sur le continent.

« John était l’une des personnes que j’admire le plus, et la moitié de ma réflexion s’inspire de son travail », se souvient Rovelli avec un rire triste.

« C’est lui qui a reconnu mon travail le premier. » Mais lorsque Wheeler invita le jeune Rovelli à Princeton, leur conversation se porta sur Hiroshima et Nagasaki. « J’ai trouvé son argument – ​​qu’il est acceptable de tuer des centaines de milliers de civils japonais pour sauver la vie de quelques jeunes Américains – absolument répugnant. Il ne s’agissait pas de quelques jeunes Américains vivant leur vie en Amérique, mais de ceux envoyés conquérir une île qui n’est pas américaine. Le Japon avait déjà perdu la guerre. »

Les premières années de Rovelli permettent de comprendre son aversion pour le réarmement. Étudiant, il fut emprisonné en Italie pour avoir refusé d’être enrôlé. « Je suis Italien et nous nous souvenons que le fascisme s’est nourri de l’idée que la guerre est belle. La guerre est ce qui nous rend grands. La guerre est fantastique. »

Parlons de l’Iran, suggérai-je. N’a-t-il pas le droit de posséder l’arme nucléaire si Israël et les États-Unis en possèdent une ?

« Je ne pense pas qu’il faille raisonner en termes de droit absolu », déclare Rovelli. « Nous devons vivre ensemble, et donc trouver des compromis. Si l’Iran ne se sentait pas menacé, il n’éprouverait probablement pas le besoin de se doter de l’arme nucléaire. »

Le titre du livre de Rovelli est tiré de l’édition 2026 du Bulletin des scientifiques atomistes, qui fixait l’horloge de l’apocalypse à 85 secondes avant minuit, soit le moment le plus proche jamais atteint d’une catastrophe nucléaire. Pour Rovelli, la stupidité de nos dirigeants a accru ce risque. Il estime que tous – de Trump, Poutine et Netanyahou aux dirigeants de l’OTAN et de l’Iran – sont dépourvus du bon sens dont ont fait preuve Khrouchtchev, Kennedy, Gorbatchev et Reagan, qui, selon lui, ont tous contribué à éviter l’apocalypse.

Alors que nous terminons, Rovelli me demande : « Quel homme politique a le courage de dire : “Plutôt que de rendre mon propre pays plus fort, je veux rendre l’humanité meilleure” ? »

Peut-être n’est-ce pas seulement mes lacunes, mais la nature même du sort de l’humanité en 2026 qui fait que personne ne me vient à l’esprit.

Le roman « 85 Seconds to Midnight » de Carlo Rovelli est publié par Penguin (9,99 £). Pour commander votre exemplaire, rendez-vous sur guardianbookshop.com . Des frais de livraison peuvent s’appliquer.