Le premier ministre peine à convaincre les syndicats d’agriculteurs, mobilisés sur plusieurs fronts, en particulier contre la gestion par l’exécutif de la Dermatose nodulaire contagieuse et la signature annoncée par l’Union européenne du traité de libre-échange avec les pays du Mercosur. Les interdictions faites aux engins agricoles de circuler sont loin de ramener le calme. Après les rendez-vous à Matignon, Sébastien Lecornu promet des annonces d’ici vendredi, selon la FNSEA.

© ROMAIN PERROCHEAU / AFP
Malgré l’opération déminage de la colère paysanne engagée par Sébastien Lecornu, le gouvernement a réussi à mettre le feu aux poudres. L’étincelle ? Non seulement une salve de rencontres à Matignon qui n’a pas convaincu, mais aussi la décision prise par plusieurs préfectures d’interdire la circulation des convois de tracteurs et engins agricoles sur les axes routiers jusqu’à jeudi 8 janvier, alors qu’un appel à reprendre cette semaine la mobilisation a été lancée par différents syndicats, de la Confédération paysanne à la Coordination rurale (CR) en passant par la FNSEA.
« On montera » porter les « doléances » des agriculteurs à Paris, de façon « pacifique » et « même si la moitié doit finir en garde à vue », a ainsi réagi Bertrand Venteau, président de la CR, à la sortie de son rendez-vous avec le premier ministre lundi. Des convois sont d’ailleurs partis mardi de Dordogne, des Landes, de Gironde, de Corse ou encore du Lot-et-Garonne et mercredi le blocage de Toulouse s’organisait comme une première étape.
Si la neige sert en partie de prétexte – les « dégradations climatiques actuelles » étant évoquées – la liste des « enjeux majeurs » dressée, par exemple, par le préfet de la région Nouvelle-Aquitaine pour justifier son arrêté, ne laisse aucun doute : « prévenir les risques liés aux appels à blocage de la circulation routière », « anticiper les perturbations liées aux appels à manifestation annoncés en région Île-de-France émis par certaines organisations syndicales pour la journée du 8 janvier 2026 », ou encore « préserver l’activité économique », peut-on lire sur le site de la préfecture.
« Ce chiffon rouge que représente le Mercosur »
En clair, il s’agit d’entraver la mobilisation des agriculteurs dont le mouvement est parti en décembre de la contestation de la gestion par l’exécutif de la crise de la Dermatose nodulaire contagieuse (DNC), notamment sur la politique d’abattage total des troupeaux, et auquel d’autres revendications se sont greffées. En particulier, le refus du traité de libre-échange avec le Mercosur dont la signature par l’Union européenne pourrait intervenir dans les prochains jours après la volte-face, rapportée lundi par l’agence Bloomberg, de l’Italie qui y était jusque-là opposé.
Selon des sources diplomatiques citées par l’AFP, une réunion des ministres de l’Agriculture prévue mercredi pourrait d’ailleurs être le prélude à un vote des États membres de l’UE vendredi sur l’accord avant une signature officielle qui pourrait avoir lieu dès la semaine prochaine.
« Ce chiffon rouge que représente le Mercosur en fin de semaine pourrait être de nature à des mobilisations plus importantes », a prévenu mardi matin sur TF1 Arnaud Rousseau, dont le syndicat appelle pour l’heure « à des actions en territoire ».
Avant sa rencontre avec le premier ministre, le patron de la FNSEA a mis en garde Sébastien Lecornu : « Il y a une forme d’incompréhension et de défiance vis-à-vis de la parole publique. Ce dont nous avons besoin, ce sont des actes, des décisions qui se voient dans les cours de ferme », a-t-il déclaré. La tonalité est la même chez ses alliés des Jeunes agriculteurs, reçus lundi à Matignon, qui ont promis un rassemblement le 19 janvier devant le Parlement européen à Strasbourg en cas de signature.
Après son rendez-vous à Matignon, Arnaud Rousseau a fait savoir que son interlocuteur du jour a promis d’annoncer d’ici à vendredi « les mesures qu’il entend très concrètement mettre en place ». Et de mentionner les dossiers sanitaire, de la viticulture, de la taxe carbone aux frontières, mais aussi les décrets d’application de la loi Duplomb… « Nous lui avons rappelé ce qui compte aujourd’hui, ce ne sont plus les mots, mais les actes », a également de nouveau lancé le président de la FNSEA.
Deal avec von der Leyen sur le Mercosur ?
Depuis ce week-end, le locataire de Matignon – qui a réuni mardi en fin de matinée les ministres concernés par les questions agricoles – tente de prendre les devants avec la volonté de faire coller les revendications paysannes à sa politique libérale. Dans une lettre ouverte, il s’en prend ainsi au poids des « charges administratives » mais promet aussi de mesures contre les importations d’Amérique du Sud, comme les avocats ou les pommes, contenant des résidus de substances interdites en Europe.
L’arrêté, dans un premier temps attendu mardi pour concrétiser la promesse, a finalement été publié au Journal officiel du jour ce mercredi. Reste qu’il doit être validé par Bruxelles dans les 10 jours. « La Commission européenne va disposer de dix jours pour l’analyser, donc il rentre en vigueur indépendamment de ces dix jours. Et à l’issue, la Commission européenne va soit ne pas s’y opposer et donc le laisser vivre, soit elle peut également le généraliser à tout le reste de l’Union européenne (…) et elle peut également s’y opposer », détaille le ministère de l’Agriculture.
Fera-t-il dès lors partie de la monnaie d’échange qui servira à l’exécutif pour justifier d’un éventuel ralliement à l’accord du Mercosur ? Les négociations vont en tout cas bon train. Ursula von der Leyen a ainsi mis sur la table mardi une rallonge budgétaire dans la future politique agricole commune (la PAC) de l’Union, en débloquant de façon anticipée 45 milliards d’euros dès 2028.
Sébastien Lecornu, loin de convaincre
Alors que Sébastien Lecornu temporise dans la perspective des échéances européennes, la Confédération paysanne, qui a également rencontré le premier ministre mardi, estime l’entreprise de l’exécutif de « répondre à la liste de courses de la FNSEA » à côté de la plaque. « Les lourdeurs administratives existent. Nous passons beaucoup de temps à remplir des déclarations très complexes pour toucher les aides de la politique agricole commune, par exemple. Mais il ne faut pas se tromper de combat : le gouvernement prend prétexte du poids de la paperasse pour s’en prendre aux normes en général. Or, ces normes protègent les paysans, comme celles sur les pesticides », résume Thomas Gibert, son porte-parole national.
D’ores et déjà, le syndicat a appelé à la « reprise massive des mobilisations » dès la première semaine de janvier, « avec un jour privilégié d’actions le 7 janvier ». « Pour la gestion de la DNC comme pour la signature de l’accord UE-Mercosur, nous appelons à de véritables politiques de protection et de relocalisation de l’agriculture plutôt qu’à la dépendance de nos fermes aux injonctions des marchés internationaux », explique l’organisation proche de la gauche dans un communiqué.
Mardi matin, la gendarmerie dénombrait au moins cinq blocages d’autoroutes (A75, A64, A51N dans la zone Sud, A65 dans le Sud-Ouest et A84 dans la zone Ouest). Mercredi à la mi-journée, Toulouse était au centre de la mobilisation. Malgré les arrêtés du préfet de la région Occitanie et de la Haute-Garonne, des agriculteurs, à l’appel de la FDSEA de Haute-Garonne, des JA, de la CR et de la Confédération paysanne, ont perturbé dès l’aube la circulation du nord au sud de la commune. À l’aide de tracteurs, de bottes de paille et de fumier, ils ont érigé une dizaine de barrages dans la matinée sur les principaux axes autour de la ville rose, malgré un déploiement important des forces de police.
Ce ne pourrait être qu’un début. Certains sont déterminés à gagner Paris jeudi, malgré la neige et les interdictions.
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Julia Hamlaoui