Comment Lucien Sève renouvelle le marxisme 

Les Éditions sociales publient Personnalité, individualité et biographie, recueil de textes épuisés ou inédits du penseur qui permettent de comprendre comment il s’est employé à rompre avec l’économisme stalinien et à renouer avec le projet émancipateur de Marx.

« À la fin de sa vie, Lucien Sève polémique de façon plus ouverte et plus subtile avec les sciences du cerveau et la conception de l’individualité sous-jacente au libéralisme, qui occultent les maltraitances infligées aux personnes par le capitalisme Floé Riffaud, éditrice aux Éditions sociales.
© francine bajande /Local Caption 

 

Personnalité, individualité et biographie. Un parcours marxiste en psychologie, de Lucien Sève, éclaire l’apport du philosophe marxiste à la psychologie. Floé Riffaud des Éditions sociales, Benoit Lépinat et Théo Favre-Rochex, coauteurs de l’introduction de l’ouvrage, nous présentent son œuvre et sa tentative de refondation du marxisme en renouant avec sa visée émancipatrice de l’individu.

Comment cette anthologie a-t-elle vu le jour ?

Floé Riffaud, Éditrice aux Éditions sociales

 

 

La genèse de ce livre remonte à une discussion en 2016 entre Lucien Sève et son éditeur Richard Lagache à propos de Marxisme et théorie de la personnalité. C’est un ouvrage clé de son œuvre. Vendu à plus de 30 000 exemplaires, il a été traduit en 20 langues. Pourtant, à chaque réédition, Lucien Sève rappelait que ce livre ne représentait qu’un moment de sa réflexion, largement prolongée depuis.

L’idée a donc germé d’englober cette réédition dans une anthologie permettant de suivre le cheminement de sa pensée depuis ses 27 ans, à travers des articles, des livres, des interventions orales, des recherches inédites, des lettres… Son décès ne lui a pas permis d’aller au bout de ce projet, mais les Éditions sociales ont souhaité lui rendre hommage en le menant à son terme.

Pourquoi s’intéresser à la trajectoire de Lucien Sève ?

Floé Riffaud

Cette anthologie montre un philosophe à l’œuvre, qui réinterprète la psychologie à partir de Marx, tout en revisitant le « marxisme » à partir du développement individuel. On y voit une façon d’argumenter qui se déplace avec son époque. Comment faire place à l’individu, au sein d’un matérialisme qui voit la politique comme une affaire de « masse », mais refuse aussi tout « individualisme » ? Vaste question.

Dans les années 1950, Sève doit asséner de longues citations de Lénine pour justifier une approche sociale du fait individuel et psychologique, contre le « réductionnisme » physiologique porté par le psychologue soviétique Pavlov et l’idéologie stalinienne d’alors. À la fin de sa vie, il polémique de façon plus ouverte et plus subtile avec les sciences du cerveau et la conception de l’individualité sous-jacente au libéralisme, qui occultent les maltraitances infligées aux personnes par le capitalisme.

Il est aussi intéressant d’observer un philosophe qui écrit en militant et rend compte d’une « révolution biographique », réponse implicite à la crise du militantisme qui va frapper le PCF, dont il fut membre.

En quoi Sève se démarque-t-il très tôt des autres intellectuels, dont les communistes Louis Althusser et Roger Garaudy ?

Benoit Lépinat, Professeur de philosophie et doctorant

 

 

Des ruptures interviennent dès les années 1950. La première concerne l’interprétation de la psychologie de Pavlov et la doctrine officielle du parti sur la psychologie. À l’instar de Georges Politzer et d’Henri Wallon, Sève est critique de la théorie de Pavlov et de la prédominance donnée au schéma stimuli-réponse. S’il faut souligner l’importance de Pavlov pour dépasser toutes les psychologies spiritualistes, l’approche comportementaliste de Pavlov est insuffisante, notamment pour comprendre le rôle du milieu social.

La question du don est l’occasion d’une autre rupture avec la doxa de l’époque, y compris dans le milieu communiste. Lucien Sève soutient que les dons n’existent pas et que le développement des capacités des individus est lié à des éléments non individuels, situés en dehors des individus et ensuite intériorisés.

Cette idée qu’il n’est pas d’inégalité naturelle entre les individus rencontre de nombreuses résistances, notamment dans le monde enseignant. La publication de Marxisme et théorie de la personnalité intervient en 1969, mais l’opposition, y compris avec Althusser, se construit progressivement et va se cristalliser sur la querelle de l’humanisme et le statut de la question anthropologique dans l’œuvre de Marx. Sève entend dépasser dialectiquement l’humanisme de Garaudy et l’antihumanisme théorique d’Althusser.

Théo Favre-Rochex, Doctorant en philosophie

 

 

La querelle de l’humanisme est en effet structurante dans le parcours théorique et militant de Lucien Sève. Elle constitue l’occasion pour lui de prendre position politiquement et théoriquement vis-à-vis des autres intellectuels de son époque. Son point de départ est la critique de l’humanisme marxiste, tel qu’il émerge à la fin des années 1950 et s’impose dans la décennie suivante.

Après le XXe congrès du PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique – NDLR) et la dénonciation des crimes de Staline, cet humanisme entend prendre le contre-pied de l’économisme stalinien en revenant aux textes du jeune Marx comme les Manuscrits de 1844. En France, Roger Garaudy, philosophe officiel du PCF, apparaît alors comme le représentant principal de ce courant. En dehors du marxisme, Sève dénonce également l’humanisme chrétien et celui de Sartre.

Il reproche à l’humanisme de faire de l’homme à la fois le principe premier et le point d’arrivée de l’analyse : il existerait ainsi une essence humaine qui se réaliserait progressivement dans l’histoire. Or nulle essence de l’homme ne peut être déterminée a priori, et Marx lui-même a rompu avec cette conception dèsl’Idéologie allemande. Mais Sève critique aussi radicalement la position adverse, l’antihumanisme théorique d’Althusser, que celui-ci développe à partir de 1965. Pour ce dernier, il faudrait abandonner les concepts d’homme et d’essence humaine, qui ne seraient que des abstractions, et acter une rupture radicale entre le jeune Marx préscientifique et celui de la maturité, qui relèverait d’un matérialisme scientifique.

Ainsi, pour Sève, l’« humanisme scientifique » qu’il défend n’est pas une simple voie médiane, mais constitue une position originale dans ces débats. Selon lui, s’il est possible de parler d’essence humaine, c’est à la condition de ne pas la penser comme la réalisation progressive de l’homme, mais comme « l’ensemble des rapports sociaux ». Son essence est donc toujours extérieure à l’homme, « excentrée », leçon que Sève tire de la sixième des Thèses sur Feuerbach de Marx.

Pouvez-vous l’expliquer ?

Benoit Lépinat Lucien Sève accepte le principe de la rupture défendu par Louis Althusser. Il estime qu’à partir de 1845, avec la publication de l’Idéologie allemande, on assiste bien à une coupure dans l’œuvre de Marx et d’Engels, mais il refuse l’idée althussérienne selon laquelle la question de l’homme ou de l’aliénation ne serait pas présente dans le Capital. Au contraire, il soutient que les textes publiés après 1846 permettent de fonder une nouvelle anthropologie dont la matrice théorique est la sixième thèse sur Feuerbach, selon laquelle « l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu pris à part » mais, « dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports sociaux ».

Devenir humain, ce n’est pas seulement poursuivre un développement biologique ou génétique, ce n’est pas participer à des idéaux humanistes abstraits, c’est s’approprier par une grande diversité de moyens le patrimoine humain. Ce patrimoine humain, historique, culturel, économique, social est extérieur à l’individu et Lucien Sève nomme son appropriation par l’individu « biographie ».

Floé Riffaud

Je voudrais ajouter que Marxisme et théorie de la personnalité – comme l’œuvre de Sève en général – mélange différents niveaux de discussion très différents, difficiles à distinguer aujourd’hui. Dans les années 1950 se pose la question d’un bilan du stalinisme, avec lequel le projet d’émancipation individuelle propre à Marx s’est peu à peu effacé. C’est avec cette conception du marxisme au service d’une raison d’État que veut rompre Lucien Sève, pour y revaloriser les enjeux démocratiques.

Mais, de différents côtés du champ intellectuel et politique, se formule le reproche plus général d’un oubli de « l’homme » par le marxisme. Donc, lors de la querelle sur l’humanisme, ce qu’il critique aussi à travers Althusser ce serait le risque d’un isolement politique, tandis que Garaudy s’ouvrirait tellement qu’il perdrait en direction et en consistance profondément communiste.

C’est au travers de tout cela que sa réponse révèle son originalité, alors qu’elle se concentre à première vue sur une critique de la psychologie. Cela me semble important à souligner, non pas pour réduire sa réflexion à un positionnement politique, mais pour valoriser le fait que cet engagement stratégique nourrit une lecture exigeante de Marx et se nourrit d’elle en retour.

Est-ce une façon de dépasser l’opposition entre déterminisme et subjectivisme ?

Théo Favre-Rochex

Sève tente toujours d’articuler ces deux dimensions. En tant que matérialiste, il s’agit de penser la manière dont les individus sont en partie déterminés par un ensemble de logiques matérielles, biologiques, économiques et sociales. Mais son matérialisme n’est pas dogmatique : à rebours de tout réductionnisme, il montre comment la personnalité des individus compose avec ces logiques, de manière originale et singulière.

Benoit Lépinat

Il y a chez Sève l’idée d’une singularité des existences dont il faut rendre compte. La compréhension de toutes les structures économiques, sociales, culturelles, symboliques ou langagières ne parvient pas encore à parfaitement rendre compte de l’individualité, c’est-à-dire de la particularité de l’appropriation des productions humaines dans des formes historiques déterminées.

Chaque biographie est un « pli », comme le dirait Bernard Lahire. Comme l’a dit Floé précédemment, il y a chez Sève en tant qu’il est un philosophe marxiste un parti pris de l’émancipation que l’on retrouve dans tous ses textes. Si l’essence humaine n’est pas une abstraction de l’individu pris à part, mais l’ensemble des rapports sociaux, cela veut dire que l’émancipation des individus passe par la réappropriation collective des ensembles sociaux et économiques qui sont producteurs des individualités.

On ne peut pas être entièrement déterministe quand on est marxiste dans la mesure où ce qu’on vise est justement l’émancipation. La biographie est un objet théorique, il faut comprendre le cheminement individuel dans des formes déterminées. C’est aussi un objet politique : lutter contre tout ce qui participe à la dégradation des parcours individuels et empêche l’appropriation de nouvelles capacités. En un mot, « le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous », comme l’écrit Marx dans le Manifeste.

Théo Favre-Rochex

Penser l’émancipation, c’est aussi comprendre en quoi les logiques capitalistes nous aliènent, nous empêchent de devenir pleinement nous-mêmes. Sève retravaille dans ce cadre le concept marxiste d’aliénation pour montrer notamment que l’aliénation n’est pas seulement objective et économique. Elle est multidimensionnelle, s’inscrivant dans tous les champs de la société investis et pervertis par le capitalisme, sans pour autant se réduire à la question du travail. Toutes les dimensions de l’individu peuvent être aliénées.

Il s’agit alors de penser l’aliénation et l’émancipation de manière historique. L’aliénation n’est qu’un moment de l’histoire et peut donc être dépassée par la lutte. Selon une expression qui revient souvent, pour « changer la vie », il faut d’abord « transformer le monde » : tel est au fond l’horizon émancipateur de l’anthropologie sévienne.

En quoi cela bouscule-t-il les sciences humaines et sociales ?

Benoit Lépinat

Dire que l’essence humaine, c’est l’ensemble des rapports sociaux, c’est dire que l’ensemble des rapports sociaux détermine la manière dont les individus sont formés. C’est l’immense apport du marxisme à la psychologie et c’est d’ailleurs un point de friction avec la psychologie et la psychanalyse puisqu’elles ont plutôt tendance à expliquer les comportements et les affects individuels par des éléments individuels.

Sève reconnaît à Freud le mérite de chercher la genèse de notre psychisme, notamment dans le développement affectif initial, mais il estime qu’il pèche par idéalisme quand il prétend en faire le facteur explicatif unilatéral des comportements individuels et collectifs.

Avec sa théorie de la personnalité, Lucien Sève met sous les yeux du marxisme français un nouvel objet, mais il montre aussi comment le marxisme, quand il est débarrassé de son dogmatisme stalinien, peut contribuer à libérer les sciences sociales de leurs œillères idéologiques.

Floé Riffaud

Lucien Sève n’étant pas dans le champ universitaire, il échappe au morcellement disciplinaire, et la visée émancipatrice de Marx lui permet de prendre du recul pour formuler une critique d’ensemble de la psychologie, de la psychanalyse comme de la sociologie.

Comme l’expliquait Benoit Lépinat, étudier une biographie, c’est refuser une simple réduction de l’individu au groupe social auquel il appartient, refuser un « sociologisme » mécanique. Cela demande une pensée ouverte au changement, aux bifurcations, et c’est ce que souligne Bernard Lahire dans sa postface. Cela laisse ouverte la possibilité de se construire une trajectoire, mais aussi de s’engager pour l’émancipation.

Mais que chacun ait sa propre façon d’être déterminé par le monde social ne veut pas dire que les contraintes matérielles et sociales n’existent pas ! C’est en cela que changer la vie pour la majorité ne peut se faire qu’en transformant le monde au fil de l’histoire.


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