Les chiffres des inégalités sont frappants : 72,1 % des élèves en SEGPA et 80 % des élèves en ULIS sont issus de milieux défavorisés. ATD Quart monde a rendu compte d’un travail de 6 ans sur la pauvreté lors d’une riche journée à l’Académie des sciences samedi 24 janvier.
Des militant.es, des enseignant.es, des chercheur.es et deux ancien.nes ministres socialistes de l’Education nationale, Vincent Peillon et Najat Vallaud Belkacem, et leur ancien Dgesco Jean-Paul Delahaye, étaient réunis. Une image forte et un message politique : la pauvreté non seulement affichée mais invitée là où elle est habituellement absente. Et c’est une histoire de système et non d’individus.
La science et l’école face à la pauvreté
« L’histoire de l’école, c’est comme l’histoire des guerres, elle n’est jamais racontée que par les seuls vainqueurs. D’où la difficulté à réformer ensuite l’école dans le sens d’un meilleur accompagnement des fragilités » commence l’ancienne ministre Najat Vallaud Belkacem, rappelant en creux le rôle du système éducatif élitiste dans la reproduction des inégalités.
Produire des savoirs suppose du temps, des ressources, des réseaux, de la reconnaissance et de la confiance. Or ces éléments font précisément défaut aux personnes en situation de grande pauvreté. Alors que la recherche est de plus en plus compétitive, la science demeure socialement sélective. Yann Wimard pose alors une question centrale : peut-on faire de la science autrement ? Une science moins centrée sur la compétition individuelle et davantage sur le partage, capable de prendre le temps et d’accepter de se laisser interroger par celles et ceux qu’elle exclut. La science ne peut ignorer la pauvreté. Et cela interroge nécessairement l’école. Et la politique éducative menée.
Reconnaître la dignité des savoirs transmis
L’astrophysicien Pierre Léna interroge également les sciences et le système éducatif, citant la fable de La Fontaine « Le laboureur et ses enfants ». « Gardez-vous de vendre l’héritage de vos parents. Un trésor est caché dedans. » et ce trésor, ce n’est pas l’argent – « d’argent, il n’en avait point », mais le travail, les savoirs transmis et le courage. L’école dont il rêve serait capable de faire une place à cette diversité, en reconnaissant les savoirs académiques et les « les savoirs empiriques ».
Une recherche co-construite avec les premiers concernés
Pour Marie-Aleth Grard aussi, présidente d’ATD Quart Monde, il est impossible de penser l’école sans celles et ceux qui vivent la grande pauvreté. Pendant six ans, enseignants, chercheurs et militants Quart Monde ont travaillé ensemble dans une démarche de recherche-action participative, qui reconnaît les personnes concernées comme co-chercheuses. Ce travail a abouti en 2022 à la publication de l’ouvrage Égalité, dignité des invisibles. Les récits d’exclusion y sont nombreux : parents démunis face aux injustices scolaires, enfants peu écoutés, découragés : dans les milieux pauvres, les parents manquent souvent des moyens et des codes nécessaires pour lutter contre les inégalités scolaires. L’écoute, la confiance et l’encouragement apparaissent alors comme des leviers essentiels, tout comme une connaissance plus sensible, qui ne se limite pas à l’intellectuel.
Retisser le lien entre l’école et les familles
La coéducation apparaît comme un enjeu central. Pour Catherine Hurtig-Delattre, accompagnatrice au CIPES, une coéducation active, lucide et volontaire suppose des actions construites et l’acceptation des obstacles. Pascale Mermet-Lavy, psychologue et membre de l’AGSAS, insiste sur la dimension humaine de la relation éducative : reconnaître la parole de chacun, sans jugement, dans une logique d’égalité et d’empathie, permet d’améliorer le climat scolaire. Les séances d’analyse de pratiques offrent un espace pour exprimer son ressenti, comprendre les logiques à l’œuvre et changer de regard sur les situations rencontrées.
Valoriser les savoirs des familles
Plusieurs actions concrètes sont présentées pour reconnaître les savoirs des familles. Il s’agit notamment d’affirmer que les enfants arrivent à l’école avec des connaissances déjà acquises, de mettre en place des démarches collaboratives comme le « marché des connaissances » ou encore de recenser les langues parlées dans les familles. Il ne s’agit plus de parler de barrière de la langue, mais de richesse plurilingue. La question des devoirs à la maison est également vivement critiquée. Pour de nombreuses familles, ils constituent une source de découragement, de honte et de conflits, en particulier lorsque la langue n’est pas maîtrisée ou que les conditions de logement sont précaires.
L’Ecole face aux inégalités
« En France l’école ne corrige pas les inégalités sociales ? or quand l’école exclut les enfants les plus pauvres, ne leur permet pas de réussir, c’est le pacte républicain qui est en danger. Il y a bien là un enjeu démocratique », c’est le constat et l’analyse de Marie-Aleth Grard, présidente honoraire d’ATD Quart monde. Les chiffres des inégalités sont frappants : 72,1 % des élèves en SEGPA et 80 % des élèves en ULIS sont issus de milieux défavorisés. Le directeur de recherche LaPsyDE Grégoire Borst rappelle que les inégalités apparaissent très tôt, dès la maternelle, notamment en langage et en mathématiques. Il faut donc former les enseignants aux inégalités.
Le stress chronique, plus fréquent dans les milieux populaires, affecte la mémoire, la régulation émotionnelle et les apprentissages. Il appelle à repenser l’évaluation, trop souvent source d’anxiété, et à développer les compétences psychosociales fin d’aider tous les enfants à mieux gérer le stress. La formation a été identifiée comme un manque : « il faut professionnaliser la question de la relation aux familles » dans « une parité d’estime » juge Catherine Hurtig Delattre, en externe comme en interne à l’école avec les différents métiers.
Former à la fraternité, à l’égalité
Lors des échanges, des militant.es d’ATD Quart Monde prennent la parole : « Je ne suis pas là pour faire des confidences, mais pour faire avancer la recherche. » dit l’une des participant·es qui insiste sur l’importance d’un cadre sécurisant : on peut parler sans être obligé de raconter sa propre histoire. Émilie évoque la nécessité de « casser les jugements et les idées toutes faites », d’informer mais surtout d’écouter. « Une maîtresse qui sourit, ça change tout. » Franck, lui, insiste sur la nécessité de donner envie et de donner confiance, sans préjugés ni a priori
Tous et toutes dénoncent le mépris mais surtout la méconnaissance dont les familles pauvres sont victimes. Ces propos sont corroborés par les enseignantes des écoles impliquées dans le projet. Elles confient avoir appris et compris la situation de leurs élèves au contact des militants d’ATD et des chercheurs.
Exclusion scolaire : une violence silencieuse
« Faire la paix avec l’école », « ne plus avoir peur de l’école » sont les mots et vœux de Franck, et de nombreux parents, militants d’ATD quart monde, qui parlent du « gouffre » entre l’école et les familles pauvres dont les professeurs ne peuvent pas avoir conscience. Des paroles d’enfants évoquant la pauvreté comme un fardeau ont résonné avec force.
Les chiffres sont alarmants : plus de deux millions d’enfants vivent dans la précarité en France, et une grande partie d’entre eux ne se sentent pas bien à l’école. Face à ce constat, l’académicienne Laure Saint Raymond appelle à partir de ce que les enfants sont et savent, plutôt que de leurs manques. Elle souligne l’importance de laisser du temps aux apprentissages et de former les enseignants à la réalité de la grande pauvreté.
« L’heure est à la résistance », lance l’historienne Laurence De Cock, grand témoin de cette journée car « sur le tri social plane en plus maintenant le risque du tri national ». Un message s’impose avec force : « l’éducation est une vraie richesse qui ne se marchande pas ».
Jean-Paul Delahaye avait rappelé dans son allocution que le Conseil supérieur des programmes avait été fondé dans ce lieu, à l’Académie des sciences. La grande témoin de la journée, de conclure à l’issue des différents témoignages et analyses, qu’il serait temps de les refonder avec toutes les propositions qui ont émergé. Un programme pour 2027 a été esquissé. « Il ne s’est malheureusement pas passé grand-chose sur ce sujet du côté des pouvoirs publics mais quel bonheur de voir que vous vous avez avancé, vous, dans votre bonne connaissance du sujet » a glissé l’ancienne ministre Najat Vallaud Belkacem aux militant.es ATD Quart monde, aux chercheur.es, aux enseignant.es présent.es. Une bonne connaissance, source d’inspiration pour les responsables politiques, absent.es des bancs de l’Académie des sciences.
Djéhanne Gani
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