« Protéger l’école,  c’est reconnaître que la violence que nous voyons dans les établissements est le symptôme d’une violence plus large dans notre société – une violence qui, si elle n’est pas traitée à sa racine, continuera à sévir » écrit Yannick Trigance, conseiller régional (PS).

L’agression atroce dont a été victime une enseignante au collège La Guicharde à Sanary-sur-Mer le mardi 3 février – poignardée par un élève de 14 ans, son pronostic vital engagé – nous glace d’effroi. Mais ce drame ne doit pas rester un événement isolé dans nos mémoires et dans nos discours : il est l’expression d’un malaise profond, structurel, et largement documenté.

La violence à l’école n’est pas un phénomène récent, encore moins confiné aux murs des établissements scolaires. Elle est présente dans notre société, dans nos familles, dans les espaces publics et numériques. Elle traverse notre vie collective. L’école n’est pas une bulle hors du monde : elle en est le reflet même. Et ce qui s’y joue est, malheureusement, le symptôme d’une violence bien plus vaste.

Les chiffres sont là pour en témoigner : selon un récent sondage, 87 % des enseignants déclarent avoir été témoins ou informés d’au moins un fait de violence dans leur établissement au cours de l’année scolaire 2024-2025 – qu’il s’agisse d’insultes, de menaces ou d’agressions physiques.   L’Autonome de Solidarité Laïque relève ainsi près de 2 500 agressions physiques ou verbales déclarées contre des personnels éducatifs lors de la seule année scolaire 2024-2025, un niveau “stable à un niveau élevé” qui traduit l’ampleur du phénomène.

Et ce qui vient de se passer à Sanary-sur-Mer n’est pas un cas isolé. D’autres agressions d’enseignants ou de personnels d’éducation ont marqué ces dernières années, parfois tragiquement : Samuel Paty en 2020, Agnès Lassalle en février 2023, Dominique Bernard en octobre de la même année, Mélanie Grapinet en juin 2025 et enfin l’enseignante de musique gravement blessée à Benfeld en septembre 2025.

Ce constat alarmant doit nous pousser à regarder la réalité en face : l’école ne peut plus être le seul lieu où l’on espère contenir des tensions sociales et familiales sans les moyens humains et institutionnels nécessaires.

Car derrière ces violences, il y a des jeunes en souffrance. La santé mentale des enfants et des adolescents est aujourd’hui un enjeu majeur : une récente étude de Santé publique France révèle qu’environ 13 % des enfants de 6 à 11 ans présentent un trouble probable de santé mentale,15% des adolescents présentent un risque élevé de dépression et près de 24 % des lycéens déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des 12 dernières mois.

Ces chiffres ne peuvent être ignorés ou minimisés : ils révèlent une détresse profonde qui trouve parfois une expression violente faute d’être prise en charge en temps utile.

Or, précisément là où la prévention devrait être la plus active – dans les établissements scolaires – les moyens font défaut. En France en 2022 on comptait environ 900 médecins scolaires dont un tiers de plus de 60 ans (soit un médecin pour 13 000 élèves) avec près de 40 % de postes vacants, 9 300 infirmiers et infirmières scolaires (dont 1800 contractuels) pour plus de 12 millions d’élèves (soit une infirmière pour plus de 1 800 élèves), 7 000 psychologues de l’Éducation nationale (un psychologue pour 1500 élèves) et 3 200 assistantes sociales (une assistante sociale pour 4000 élèves) : des effectifs notoirement insuffisants face aux besoins croissants et des concours de recrutement dans ces métiers qui, loin s’en faut, ne font pas le plein.

Dans de nombreux établissements, cela se traduit par l’absence de professionnel·le·s de santé et de prévention disponibles pour repérer les signes de souffrance, orienter les familles, accompagner les élèves ou désamorcer les tensions avant qu’elles ne deviennent dramatiques. En nombre insuffisant, ces personnels sont débordés face aux situations de mal-être d’une partie de plus en plus importante de notre jeunesse.

Cette carence de personnels compétents s’ajoute à des délais souvent trop longs pour que de jeunes en souffrance puissent être pris en charge hors de l’école par les services de santé mentale. Les listes d’attente pour des consultations spécialisées dépassent fréquemment plusieurs mois -parfois une année avant d’obtenir un rendez-vous dans un Centre médico-psychologique ! – ce qui signifie que des enfants fragiles restent sans soutien adapté pendant des périodes critiques de leur développement.

On ne peut pas continuer à plaider pour l’autorité ou la sécurité sans investir en même temps dans une politique éducative et sociale qui donne à chaque jeune les moyens de se construire, de s’exprimer, de se faire accompagner. L’école ne peut être un sas de sécurité lorsqu’autour d’elle tout se délite : familles fragilisées, services sociaux saturés, structures de santé mentale débordées.

Protéger l’école, ce n’est pas la transformer en ghetto hyper-surveillé : c’est lui redonner les moyens humains pour prévenir, écouter, soutenir et accompagner. C’est articuler enfin éducation, prévention sociale et soins.

Protéger l’école,  c’est reconnaître que la violence que nous voyons dans les établissements est le symptôme d’une violence plus large dans notre société – une violence qui, si elle n’est pas traitée à sa racine, continuera à sévir.

Et à briser des vies.

Yannick Trigance