« Une seule peur, que la porte ne cède » : à Lyon, la stratégie de terreur des identitaires contre la gauche

L’affrontement ayant conduit à la mort de Quentin Deranque ne doit pas occulter l’implantation des groupuscules d’extrême droite à Lyon. Laboratoire des idées xénophobes, la capitale des Gaules est régulièrement le théâtre d’attaques à l’encontre des militants de gauche et progressistes.

Le contrôle de la rue fait partie de la stratégie de terreur des groupuscules lyonnais. ©PHOTOPQR/LE PROGRES/Maxime JEGAT

Lyon, envoyé spécial.

« Excusez-moi d’être méfiant, mais avez-vous une preuve d’appartenir à l’Humanité ? » Depuis le jeudi 12 février et la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, en marge d’une action des fémonationalistes de Némésis contre la venue de l’eurodéputée Rima Hassan, les étudiants de l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon redoublent de vigilance. « Un groupe Signal (une messagerie cryptée, NDLR) s’est fait pirater et des personnes ont tendu des guets-apens », confie l’un d’entre eux.

Dans la capitale des Gaules, la tension reste palpable. Les appels à la vengeance fleurissent sur les murs du Vieux-Lyon, quartier du 5e arrondissement où les groupes d’extrême droite radicale se sont installés depuis une quinzaine d’années. Plus loin, au cœur de la réputée progressiste colline de la Croix-Rousse, la mosquée Koba a été taguée dans le week-end, pour la quatrième fois en deux ans, quelques jours seulement avant le début du ramadan. « La vigilance est de mise, des consignes sont données aux camarades, comme d’aller aux rassemblements groupés, ne pas être trop identifié », confirme Benoît Roux, secrétaire fédéral du PCF dans le Rhône.

Dans le milieu étudiant, on est en vacances scolaires depuis samedi. « Pour autant, des étudiants ont peur de revenir à Sciences-Po ou de participer à une réunion politique. Ils craignent d’être fichés par l’ultradroite, que leurs visages soient diffusés sur les réseaux, confirme une personne présente lors du happening de Némésis. D’autant que des groupes rôdent autour de l’IEP. »

400 à 500 activistes d’ultradroite

Pour assouvir leurs pulsions vengeresses, ce samedi 21 février, les groupes identitaires, renforcés par la présence de groupuscules venus de toute l’Europe, prévoient une manifestation en direction de la rue Victor-Lagrange, à l’endroit même de la rixe.

Lyon est frappée d’un contraste. En 2022, au premier tour de la présidentielle, l’extrême droite obtenait 17,82 %, loin de ses scores nationaux. Pourtant, selon les renseignements territoriaux cités par le Progrès, la ville dénombre 400 à 500 activistes identitaires. Un chiffre grossi par des renforts venus de la banlieue et des départements avoisinants.

Militant contre ces groupuscules de longue date, Benoît Roux rappelle que Lyon est depuis longtemps « un centre de la réflexion d’extrême droite ». Selon le communiste, avant de se répandre, « la notion de « grand remplacement » a été popularisée par ces groupes depuis une vingtaine d’années ».

Les locaux syndicaux et politiques sont particulièrement ciblés. Le 17 février, un responsable du syndicat Solidaires, qui souhaite rester anonyme, constate les dégâts. Dans la nuit de samedi à dimanche, le local du 3e arrondissement, loin du Vieux-Lyon, a été attaqué à coups de barre de fer. « Dès le soir de la rixe et avant que le militant identitaire ne décède, Alice Cordier de Némésis a désigné Solidaires étudiants comme l’un des responsables des débordements », insiste-t-il. Constat d’un climat de peur, dès l’annonce du décès de Quentin Deranque, le syndicat avait pris ses précautions : « Nous nous attendions à une attaque. » En octobre, des dégradations avaient été constatées sur la serrure du local.

Comme d’autres, l’union syndicale ouvertement antifasciste subit régulièrement les descentes de l’extrême droite radicale. En décembre 2020, lors d’une campagne de solidarité à la Croix-Rousse lors de la crise du Covid, « deux militants ont été tabassés et envoyés à l’hôpital » par huit identitaires. Trois ans plus tard, un autre a été attaqué dans le Vieux-Lyon. « Ces agressions sont révélatrices du climat d’impunité. Le collectif Némésis est présent à chacune des manifestations féministes. Elles espèrent des débordements filmés pour se victimiser », mesure le syndicaliste.

Un local du PCF a dû fermer

En juin 2023, le PCF a d’ailleurs été contraint d’abandonner son local à la Croix-Rousse, à force d’être vandalisé par les groupes identitaires.

Face à ces violences, « aucune compagnie ne voulait assurer nos locaux », précise Benoît Roux. Tête de liste Front de gauche dans le 5e arrondissement aux municipales de 2014, le communiste est une cible identifiée. « On te chopera », avait été tagué sur ses affiches, agrémenté de croix gammées et celtiques. Contactés, les responsables de La France insoumise (LFI) à Lyon n’ont pas donné suite. La formation est prise pour cible depuis la mort du militant d’extrême droite.

Le contrôle de la rue fait partie de la stratégie de terreur des groupuscules lyonnais. En 2008, dans le quartier de Gerland, un premier lieu identitaire, le Bunker (sic), était ouvert. En réaction, la gauche riposte et lance le collectif Vigilance 69, et obtient la fermeture du local. Par la suite, les groupuscules se sont efforcés de s’implanter dans le Vieux-Lyon. La Traboule, un bar associatif et salle de sport qui se présente comme une « maison des jeunes (MJC) et de la culture alternative des patriotes », est le point névralgique de cette toile de lieux identitaires. Cette dernière comprend notamment un salon de tatouage et l’église fondamentaliste Saint-Georges, que fréquentait Quentin Deranque.

Juste en face du lieu de culte, en novembre 2023, dans la maison des passages, une dizaine d’identitaires s’étaient attaqués à une conférence de solidarité pour la Palestine, à coups de barre de fer. « Nous étions près de 150, dont des mères et des personnes âgées. Notre seule peur était que la porte ne cède, rapporte un des participants. Alors que le service d’ordre bloquait les entrées avec les tables, on entendait les tirs de mortiers. La fumée entrait à l’intérieur. Ces fascistes hurlaient « on va vous éclater ». » Prévenues par le collectif Palestine 69, les forces de police mettront dix minutes à intervenir. « La préfecture nous a indiqué ne pas envoyer n’importe qui sur ces opérations. » À la suite de cette attaque, le participant, qui souhaite rester anonyme, s’est fait une promesse : « Ne plus mettre les pieds dans le Vieux-Lyon. »

Lyon-III, un « bastion » à défendre

Les facultés lyonnaises n’échappent pas à ces chasses à l’homme. Après Mai 68, l’université de Lyon est éclatée. Les matières scientifiques sont confiées à Lyon-I. Mais la séparation entre Lyon-II, classée à gauche, et Lyon-III, est motivée par des fondements idéologiques. Cette dernière a longtemps été un bastion identitaire. L’ex-eurodéputé du FN Bruno Gollnisch y exerçait comme professeur en langue et civilisation japonaises. Au point qu’en 2001, le ministère de l’Éducation nationale lançait une commission « sur le racisme et le négationnisme au sein de l’université ».

Depuis, l’administration de Lyon-III affiche une tolérance zéro. Traditionnellement, c’est devant un site de l’université, la Manufacture des tabacs, que les manifestations syndicales s’élancent. Le 31 mars 2016, le GUD, depuis devenu Bastion social, tombait sur des lycéens arrivés avant les cortèges syndicaux. Plusieurs dizaines de mineurs ensanglantés furent pris en charge par les militants d’organisations de jeunesse.

Deux ans plus tard, en 2018, Marion Maréchal a installé son école de cadres, l’Issep, entre Rhône et Saône. Et à Lyon-III, l’extrême droite est incarnée par deux syndicats étudiants : l’Uni et la Cocarde. « Sinisha Milinov, ancien président de la Cocarde, a été condamné à six mois de prison ferme après une agression raciste au couteau qui a défiguré une victime », rappelle un cadre de l’Union étudiante.

Le 5 février dernier, aux derniers jours des élections du Crous, la Cocarde s’est abattue sur des militants de l’Union étudiante, sur le campus des Quais, à Lyon-III. Malgré l’intervention des vigiles de la faculté, plusieurs étudiants ont été matraqués. « La confrontation est permanente. La Cocarde dispose de nos noms et de nos visages. Cela nous oblige à la prudence pour se protéger, poursuit le syndicaliste étudiant. Dimanche, des militants sont allés au stade la peur au ventre. »

Au Groupama Stadium, depuis la sortie du Covid, les dérives racistes se multiplient. Certes, des noyaux d’extrême droite tiennent depuis longtemps les tribunes. Mais, jusque-là, les débordements étaient contenus. Le Kop Virage Nord, fort de 5 000 adhérents, le plus important de l’Hexagone, est à l’image de la diversité de la métropole. Mais le « noyau dur » – les Bad Gones – multiplie les dérapages. Avant le coup d’envoi contre Nice, dimanche, une banderole « Repose en paix Quentin » était déployée.

En 2024, un groupe ouvertement cosmopolite, les 69 Pirates (SNP), tente de s’implanter dans les travées du stade. Les 26 septembre, puis le 6 octobre, lors des matchs contre l’Olympiakos et Nantes, les SNP sont victimes de guets-apens à la sortie du stade. « Deux d’entre nous ont été plantés », rapporte un ex-membre. Le groupe s’est depuis dissous. En parallèle, la South Side Lyon (SS Lyon, sic) a pris place dans le virage Sud.

Benoît Roux alerte : « Le RN n’est pas le seul à se mettre dans une dynamique de prise du pouvoir. Ces mouvances aussi. »

 


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