Municipales 2026 : le Rassemblement national au révélateur local

Après des scores record aux dernières européennes et législatives, le RN aborde les municipales avec plus d’ambition que jamais. Son objectif : gagner des villes pour nourrir son récit de conquête pour la présidentielle 2027, et pousser toujours plus l’union des droites. Le parti d’extrême droite souffre cependant d’un manque d’ancrage local, qui crée de l’incertitude sur le nombre de communes qu’il pourrait conquérir les 15 et 22 mars.

Même des lieutenants du parti, comme sa porte-parole Laure Lavalette, candidate à Toulon, mettent le logo de la flamme en sourdine. © Alain ROBERT/SIPA

Cette fois, le Rassemblement national ne se risque pas à donner des objectifs chiffrés. À une époque où les narratifs politiques comptent plus que les faits, et à un an de la présidentielle, le parti d’extrême droite veut avant tout éviter que ces municipales 2026 soient perçues comme un échec. Comme en 2020, lorsque les ambitions brunes ne se sont pas concrétisées dans les urnes. Quelques mois après des élections européennes qui l’avaient déjà placé en tête, le parti à la flamme espérait alors « une percée » avec 50 communes visées, il n’en a gagné que 13 (deux de plus qu’en 2014).

Les élections locales ne reflètent donc pas totalement les élections nationales, et le RN ne peut pas seulement se reposer sur ses cartons électoraux de 2024 pour espérer l’emporter là où il était majoritaire. Il y aurait d’ailleurs matière à s’inquiéter : lors des dernières européennes, la liste de Jordan Bardella est arrivée en tête dans plus de 32 000 communes. En 2022, déjà, lors du second tour de la présidentielle face à Emmanuel Macron, Marine Le Pen avait obtenu la majorité dans 18 100 villes et villages.

« Intégrer les conseils municipaux » et poser les bases d’un futur ancrage

Des chiffres qui donnent le tournis, et ajoutent une forte incertitude sur ce scrutin à part, pour lequel le RN a annoncé investir plus de 600 listes. « Les municipales, ce sont 35 000 cas particuliers, développe la géographe Béatrice Giblin, fondatrice de l’Institut français de géopolitique à l’université Paris-VIII. Tout dépend de la situation locale à chaque fois singulière, de la popularité du maire sortant, des événements locaux récents, des forces politiques qui investissent le terrain depuis des années… C’est par nature l’élection qui se joue le moins sur des enjeux nationaux, les prévisions sont donc quasiment impossibles. »

Pourtant, dans le passé, des « vagues », tantôt bleue, rose, voire rouge ou verte, ont pu s’observer, sous l’effet de dynamiques politiques nationales. « Mais, contrairement à ce qu’avaient la droite ou le Parti socialiste, le RN souffre toujours d’un manque d’ancrage local », ajoute Béatrice Giblin. Un handicap qui ne l’a pas empêché d’obtenir son record de députés en 2024.

L’extrême droite aura sans doute des difficultés à ravir des grandes municipalités, « la sociologie électorale des villes de plus de 30 000 habitants jouant en sa défaveur », indique Luc Rouban, politologue au Cevipof. Elle en vise tout de même quelques-unes, justement dans des territoires où elle est déjà implantée. Comme à Marseille.

Et à Toulon (Var), dirigé par le FN entre 1995 et 2001, dans un département qui compte sept députés RN sur huit. La candidate lepéniste Laure Lavalette devrait avoir comme principale adversaire Josée Massi, qui a succédé au patriarche Hubert Falco (encore très populaire malgré sa condamnation pour détournement de fonds publics en 2023), dans un scrutin qui s’annonce serré.

À Nice, la place a été laissée à l’allié Éric Ciotti (UDR) pour un duel annoncé face à Christian Estrosi, qu’il devance dans les sondages. Ces candidats d’extrême droite dans ces deux villes bénéficient d’une large médiatisation, mais cela compensera-t-il la prime aux sortants ? « C’est aussi très difficile d’anticiper quel sera l’ampleur d’éventuels barrages républicains dans ces villes, observe Luc Rouban. À Toulon et Nice, les électeurs de gauche vont-ils voter pour les sortants de droite qu’ils combattent depuis des années ? »

Dans le reste des grandes villes – outre Perpignan, où Louis Aliot est favori à sa succession –, l’objectif de Jordan Bardella est surtout d’« intégrer les conseils municipaux » et de poser les bases d’un futur ancrage. La fameuse implantation locale susceptible de créer un effet de boule de neige électoral. Le RN en possède une certaine sur le littoral méditerranéen et son arrière-pays, où il pourrait enregistrer plusieurs victoires.

Pour cela, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont poussé certains de leurs cadres à se présenter dans des villes comme Nîmes (Julien Sanchez) et Menton (Alexandra Masson) en plus de figures locales à Tarascon, Agde, Aubagne, La Seyne-sur-Mer, communes où le mouvement a enregistré plus de 50 % au premier tour des législatives en 2020.

Préparer les élections sénatoriales

Dans une moindre mesure, dans le Pas-de-Calais, Hénin-Beaumont et de Bruay-la-Buissière, anciennes cités minières, pourraient faire tache d’huile et contaminer Lens, Calais, ou même Douai, Cambrai et aussi Denain dans le Nord. Des territoires où le sentiment de déclassement (sur lequel surfe l’extrême droite sans y apporter de solutions) est très fort et où les candidats mobilisent des députés médiatiques, comme Marine Le Pen et Sébastien Chenu.

Dans le Grand-Est, en Nouvelle-Aquitaine, en Bourgogne, dans l’Eure, la Haute-Savoie, les Ardennes, où il a obtenu plusieurs députés en 2024, le RN espère aussi brandir sa flamme et poser des bases pour la suite. Car, pour l’extrême droite, les municipales ne sont d’ailleurs pas une finalité en soi mais « une marche supplémentaire à franchir avant l’accession au pouvoir », a déclaré Jordan Bardella en déplacement à Carcassonne (Aude), le 7 février. « Il est important pour nous de s’investir sur les municipales, pour continuer à faire nos preuves, préparer les élections sénatoriales et avoir des points d’ancrage pour les élections présidentielle et législatives qui viennent », a reconnu Marine Le Pen en décembre.

Le corps électoral des sénatoriales étant composé à 95 % de conseillers municipaux, c’est principalement en mars prochain que vont se jouer les prochaines élections de la Chambre haute (lesquelles auront lieu en septembre 2026 pour la moitié, en 2029 pour l’autre). Le premier objectif du mouvement lepéniste sera de constituer un groupe parlementaire (dix sénateurs sont nécessaires, le parti en a actuellement trois) et augmenter son poids progressivement dans sa quête du pouvoir.

Pour cela, le RN ne mise pas seulement sur ses 600 listes investies. D’une part, la centaine de candidats ciottistes d’UDR qu’il soutient pourrait lui apporter de précieuses voix – mais aussi quelques victoires dans le giron du bloc d’extrême droite, avec des vues sur Montauban et Joigny notamment. Plus encore, le RN mise sur les futurs élus « sans étiquette » afin de démultiplier l’exemple de la Seine-et-Marne en 2023, département dans lequel il n’avait aucun élu mais où il a réussi à glaner un sénateur.

L’enjeu réside surtout dans les petites communes, où le RN doit composer avec une faible présence militante et où il préfère avancer masqué. « Souvent, il vaut mieux faire oublier son parti, qui renvoie au national et se focaliser sur de petites problématiques locales, estime la géographe Béatrice Giblin.

Ce qui n’empêche pas d’afficher ses convictions, ses idées d’extrême droite pendant leur campagne, en fonction de leur auditoire. »

Le parti a lancé en décembre dernier une « charte d’engagement politique » pour les candidats qui ne sollicitent pas l’investiture du parti mais « souhaitent obtenir son soutien ». Pour cela, 13 contreparties sont réclamées. La plupart sont programmatiques, et reprennent les priorités de l’extrême droite : « faire de la lutte contre l’insécurité une priorité », « armer toute police municipale », « rejeter toute subvention aux associations incitant à l’immigration »… Mais il leur est aussi exigé, « lors des élections sénatoriales, (de) s’engager à soutenir et appeler à voter pour la liste soutenue par le Rassemblement national ».

Toujours des « brebis galeuses »

Parmi les « sans étiquette » soutenus par le RN, certains surprennent, comme Louis Aliot à Perpignan ou Laure Lavalette à Toulon. Dans la métropole varoise, qui a connu la gestion désastreuse de Jean-Marie Le Chevallier entre 1995 et 2001, le logo du FN-RN reste un stigmate que la députée lepéniste préfère masquer. À moins qu’il ne s’agisse de faire oublier son propre passé, ses années étudiantes à militer auprès du GUD (Groupe union défense) ou ses positions anti-IVG et anti-LGBT +.

Un profil « pur jus » qui n’a rien d’une exception. Avant même la publication des listes, le 27 février, près d’une centaine de candidats investis par le RN ont été épinglés pour leurs propos racistes, antisémites, sexistes ou homophobes.

Les tweets racistes du candidat de Carpentras, Christian Richaud Simoni, et de celui de Belfort ont poussé le RN à les désinvestir. En revanche, à Chambéry, malgré sa quenelle (geste devenu antisémite popularisé par Dieudonné), Brice Bernard n’a pas été ennuyé par son parti, qui n’a rien trouvé à redire non plus à Nathalie Aubert, tête de liste à Colmar, déjà remarquée aux précédentes législatives pour avoir publié une photo d’un bateau de migrants titrée « Le Congo chez Tintin ». La stratégie de dédiabolisation a ses limites. Avec plus de 600 listes investies, l’ADN profond du parti d’extrême droite rejaillit naturellement.

 


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