« Ils ont tout perdu en quelques heures » : les agriculteurs livrés à eux-mêmes face aux incendies et à la sécheresse

Face aux incendies et à la sécheresse, les agriculteurs sinistrés dénoncent les failles de l’assurance-récolte privée et le désengagement de l’État. Le député Julien Brugerolles propose une refonte : la création d’un régime public d’assurance et de prévention face au réchauffement climatique.

En pleine troisième canicule, la France traverse une sécheresse historique. Les feux ravagent plusieurs départements. En quelques heures, les agriculteurs voient leurs cultures et le travail d’une vie partir en fumée. Rien n’échappe au feu.

Dans les Pyrénées-Orientales, l’heure est au recensement des dégâts pour la Confédération paysanne. Certains bâtiments agricoles et des cultures ont été réduits en cendres. « Les agriculteurs sont désemparés. Ils ont tout perdu en quelques heures, déplore François Douville, porte-parole départemental du syndicat. On se dit que demain ça sera peut-être mon tour, qu’on peut disparaître d’un moment à l’autre. »

« Plus rien n’est sous contrôle, tout brûle »

Touché de plein fouet par ces crises cumulées, le monde agricole subit une période d’une « gravité exceptionnelle », confirme Frédéric Mazer, coprésident du syndicat agricole et des exploitations agricoles, le Modef. Au-delà de l’urgence immédiate, c’est la récurrence de ces catastrophes qui inquiète. « Les mesures du gouvernement vont à l’encontre des recommandations du GIEC, estime François Douville, de la Confédération paysanne. Dès l’année prochaine, ces canicules n’auront plus rien d’exceptionnel. »

En déplacement début juillet, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a pourtant assuré que face à cette crise « l’État a été au rendez-vous du premier jour au dernier hectare » et que « la situation est sous contrôle ». Une affirmation contestée par le Modef : « Plus rien n’est sous contrôle, tout brûle ».

Le ministère a annoncé une série de mesures d’urgence et d’anticipations, notamment des prêts pour aider les éleveurs à adapter leurs bâtiments aux fortes chaleurs. « Cela concerne l’élevage intensif, mais pas les petits éleveurs », regrette François Douville. Les ministères de l’Économie et de l’Agriculture ont également réuni début juillet les assureurs pour accélérer les procédures d’indemnisation. Pour les syndicats, ces mesures sont insuffisantes face à un système à bout de souffle.

L’assurance-récolte : un système inefficace

Face aux pertes matérielles et au risque de faillite, les paysans se retrouvent seuls. « L’État se désengage et renvoie les agriculteurs vers les assurances privées », dénonce un adhérent de la Confédération paysanne.

Depuis 2023, le dispositif des calamités agricoles a été remplacé par l’assurance-récolte multirisque climatique. La gestion des risques est déléguée aux assurances privées en incitant les agriculteurs à s’assurer. Pourtant, sur le terrain ce système patine. La Confédération paysanne affirme que seulement « 18 % des fermes sont couvertes par l’assurance-récolte en France ».

En cause, des contrats trop chers ou inadaptés. C’est une double peine pour les petits producteurs. « La valeur des cultures retenue par les assureurs se base sur les barèmes d’une agriculture standardisée et productiviste », explique Johann Lecocq, maraîcher et viticulteur dans l’Aude, qui a perdu une vigne et 200 oliviers début juillet. « Je vais perdre entre cinq à dix années de récoltes et il est difficile de prouver le sinistre climatique auprès des assureurs. »

Nombre d’exploitants agricoles engagent leurs propres experts pour décrypter les contrats d’assurances. Ulrike Erdmann, vigneronne, a perdu plus de huit hectares de vignes lors du mégafeu d’août 2025 dans le massif des Corbières (Aude). Son expert a chiffré les pertes à 285 000 euros, avant qu’elle ne découvre que ses parcelles n’étaient en réalité pas couvertes. Depuis un an, elle dénonce un défaut de conseil et bataille avec son assureur – un grand groupe qui s’affiche premier assureur pour les agriculteurs – pour obtenir une indemnisation.

Pour les cultures non assurées, l’État verse une Indemnisation de Solidarité Nationale (ISN), mais le déclenchement est soumis à des seuils stricts (à partir de 30 % de pertes pour l’arboriculture et 50 % pour les grandes cultures). L’an dernier, le gouvernement a débloqué 8 millions d’euros pour soutenir les agriculteurs sinistrés dans les Corbières. « Les annonces d’aides exceptionnelles tiennent de l’effet d’annonce, il n’y a pas de réel soutien derrière », estime Johann Lecocq.

Pour les sinistrés, la priorité doit changer de cible. « Si l’État ne veut pas payer les dégâts, il doit au moins les prévenir », s’insurge un paysan de l’Aude. Manu, une éleveuse locale sinistrée, abonde : « Les Canadairs coûtent plus cher que la prévention ».

Vers une refonte du système d’assurance ?

Face à ce constat, le député (PCF) du Puy-de-Dôme, Julien Brugerolles va déposer une proposition de loi la semaine prochaine à l’Assemblée nationale visant à refondre le système. Il prône la création d’un régime public d’assurance et de prévention des risques climatiques. Ce fonds serait financé par des cotisations obligatoires et par la contribution sur les revenus financiers des grands groupes agroalimentaires et des assureurs. L’objectif est d’adapter « un système qui ne répond pas aux enjeux face à la multiplication des risques climatiques », explique-t-il.

De son côté, la Confédération paysanne réclame un retour à l’élevage extensif et au pastoralisme notamment dans les friches abandonnées pour limiter les incendies. « C’est l’agriculture paysanne qui va protéger des incendies à venir, explique François Douville, porte-parole du syndicat, il faudrait des troupeaux dans chaque village. » En nettoyant les sous-bois, les bêtes éliminent la matière inflammable. Intégrer les paysans et le pastoralisme dans la politique de prévention permettrait de créer des pare-feu naturels. Ces propositions alternatives à l’agriculture intensive pourraient être une solution d’avenir.

 


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