Marine Le Pen condamnée mais candidate forcenée

Piétinant l’exigence morale qu’elle prônait jadis, la responsable d’extrême droite a décidé de forcer le passage jusqu’à l’élection présidentielle. En pariant sur la complaisance des juges de la Cour de cassation, qui pourraient donner leur décision avant avril prochain.

Marine Le Pen en déplacement à La Flèche (Sarthe), au lendemain de sa condamnation pour de détournement de fonds publics en appel, le 8 juillet 2026.
© Charles Bury/SIPA

La justice, les électeurs et la probité, tous méprisés d’un seul mouvement. En déclarant sa candidature quelques heures après sa condamnation pour détournement de fonds publics par la cour d’appel de Paris, et malgré plusieurs doutes juridiques, Marine Le Pen a choisi mardi de passer en force.

Tout sourires, la désormais quadruple candidate à la présidentielle n’a pas attendu pour lancer sa campagne, avec un déplacement dès mercredi matin à La Flèche (Sarthe), terre d’élection de sa sœur Marie-Caroline et de Philippe Olivier, son conseiller spécial, époux de Marie-Caroline et ex-beau-père de Jordan Bardella. Ce dernier n’a pas manqué la photo de famille.

Le président du RN, contraint de renoncer à la course à l’Élysée, n’avait jusqu’ici émis aucune parole publique depuis le passage de son mentor devant le 20 Heures de TF1, laissant présager une déception, voire des tensions à venir. Face aux caméras, il n’a guère été plus prolixe, se contentant de déclarer être « extrêmement heureux que nous puissions entrer en campagne avec Marine ».

« J’ai une éthique, une morale, et je m’y tiens »

Accueillie par un concert de casseroles et le slogan « Pas de délinquants au gouvernement ! », lancé par des militants de gauche, Marine Le Pen a donné le ton de sa campagne en tentant de rejeter les questions qui fâchent : « La cour m’a rendu mon éligibilité. Je suis innocente et j’effectue un pourvoi en cassation pour démontrer mon innocence. (…) Je ne vais pas passer la campagne présidentielle à vous faire des analyses juridiques. »

Qu’importe si deux tribunaux l’ont reconnue coupable de « faits graves » en tant qu’« instigatrice » d’un « système » ayant permis de détourner 2,8 millions d’euros d’argent public pour développer son parti, selon les mots de la présidente de la cour d’appel. Pour le député RN Jean-Philippe Tanguy, cela ne compte pas : « Marine Le Pen est la mieux placée pour savoir si elle est innocente ou coupable. »

Qu’aurait pensé la Marine Le Pen de 2013 qui réclamait « l’inéligibilité à vie pour tous ceux qui ont été condamnés pour des faits commis à l’occasion de leur mandat », tout en clamant « j’ai une éthique, une morale, et je m’y tiens » ?

Le pari d’un lent calendrier judiciaire

En se pourvoyant en cassation, afin de suspendre sa peine d’un an de prison ferme et éviter de faire campagne avec un bracelet électronique, Marine Le Pen a également menti à ses électeurs, à qui elle assurait dans le magazine d’extrême droite Causeur, en novembre, qu’elle ne soumettrait pas sa candidature à un pourvoi…

Pour faire campagne jusqu’au bout, en étant « libre », le RN et sa patronne ont donc pris plusieurs paris. Le premier a été révélé mercredi matin par les cadres du parti, répétant le même élément de langage : pour eux, la Cour de cassation ne doit pas se prononcer avant l’élection présidentielle.

Pratique. « Faites comme pour tout Français », a ainsi enjoint le directeur de campagne, Julien Sanchez, sur RTL, en insistant sur le fait que « le délai classique pour aller en cassation, en général, c’est douze, quinze mois ». « Elle n’a pas à se prononcer plus rapidement que d’habitude », a insisté sur France Inter l’avocat de Marine Le Pen, Me Rodolphe Bosselut.

La défense de la prévenue était pourtant bien heureuse de bénéficier d’un traitement de faveur lorsque, au printemps 2025, la cour d’appel de Paris a annoncé qu’elle ferait en sorte de rendre sa décision « à l’été 2026 ». Un régime de faveur qui a permis à la prévenue d’être à nouveau éligible, grâce à la clémence de la cour d’appel, mettant en avant le principe de « liberté de candidature » pour réduire la peine d’inéligibilité à quinze mois ferme (ainsi que trente avec sursis).

« Marine Le Pen sera candidate jusqu’au bout »

Pourtant, en décembre dernier, le premier président de la Cour de cassation avait évoqué la possibilité que la plus haute instance judiciaire se prononce autour de la fin de l’année 2026. Mais, au summum de la mauvaise foi, Me Bosselut a estimé, mercredi matin, que le besoin de trancher rapidement n’existait plus : « Il avait été évoqué une accélération du calendrier parce que, au moment où le président de la Cour de cassation l’avait évoqué, il y avait l’exécution provisoire. L’exécution provisoire n’est plus du tout d’actualité. »

Ce pari pourrait-il fonctionner ? Mercredi après-midi, la Cour de cassation a annoncé qu’elle « pourrait » se prononcer « au plus tard début avril 2027 ». Tout en précisant que le calendrier « est susceptible d’évoluer en fonction des facteurs procéduraux », comme le nombre de pourvois formés, le délai de dépôt des mémoires, le dépôt d’une question prioritaire de constitutionnalité, etc. Des outils dont pourrait se saisir la défense de Marine Le Pen pour jouer la montre…

Trois hypothèses sont possibles en cas de décision rendue avant la présidentielle. Si aucun moyen soulevé par la défense (ou le parquet général s’il se pourvoit en cassation également) n’est retenu, la Cour de cassation va confirmer l’arrêt de la cour d’appel, et donc la peine de trois ans de prison dont un ferme.

Dès lors, Marine Le Pen sera convoquée dans les semaines qui suivent par un juge d’application des peines pour la pose de son bracelet électronique avec lequel elle devra, selon les dates, finir la campagne électorale. Elle pourrait dans ce cas tenir sa promesse de ne pas concourir à l’Élysée dans de telles conditions et céder la place à Jordan Bardella. Hypothèse exclue mardi soir par le mariniste Jean-Philippe Tanguy : « Marine Le Pen sera candidate jusqu’au bout », a-t-il tranché.

Les deux autres hypothèses existent dans le cas où la Cour de cassation casse l’arrêt de la cour d’appel et renvoie le procès à une nouvelle juridiction (qui ne pourra pas se réunir avant plusieurs mois). Dès lors, soit toutes les peines infligées jusque-là sont suspendues, auquel cas la candidate d’extrême droite pourra terminer la campagne en étant libre de tout mouvement.

Soit la haute juridiction considère, comme dans sa jurisprudence de 1993, que dans ces conditions une exécution provisoire prononcée en première instance s’applique. Marine Le Pen serait donc considérée comme inéligible, à quelques semaines, voire quelques jours du scrutin. Un cataclysme qui obligerait le RN à la remplacer au pied levé par Jordan Bardella ou, si les délais ne le permettaient pas, à n’avoir aucun représentant à l’élection.

Un retour de l’exécution provisoire est jugé « improbable » par Jean-Philippe Tanguy sur LCI. Car, depuis la décision de la cour d’appel, le camp Le Pen a fait le plein de confiance, persuadé que, désormais, aucune juridiction n’osera priver les électeurs d’une candidate, qui plus est peu de temps avant l’élection.

Après avoir sali, insulté, méprisé la justice et les magistrats depuis dix ans, Marine Le Pen compte désormais sur leur sollicitude.

 


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