Une note destinée aux encadrants de la RATP, signée par Jean Castex en juillet 2025, incite à contrôler les pratiques religieuses des agents et prestataires, pour respecter la « neutralité » et la « laïcité » du service public. Au prix de graves atteintes aux libertés individuelles.

Lorsque Myriam1 apprend que, dans certains sites de la RATP, les bouteilles en plastique dans les toilettes devront être contrôlées, retirées et remises aux chefs par les travailleurs des sociétés de nettoyage, elle éclate de rire. « Les bouteilles d’eau ne servent pas que pour les ablutions, c’est aussi juste pour être propre derrière… On ne peut même pas se laver les fesses ? » ironise-t-elle.
En dix-huit ans, c’est la première fois que la sexagénaire entend parler de ces consignes au sein de la régie. Musulmane pratiquante, elle faisait ses prières dans les vestiaires destinés aux travailleurs de la société de sous-traitance en compagnie de collègues. Elle portait également la casquette de l’entreprise, sous laquelle elle glissait ses cheveux. « Je n’ai jamais eu de problème », assure-t-elle.
Ce changement de règles s’inscrit dans le cadre d’une note interne de la RATP, signée par son PDG de l’époque, Jean Castex, et datée du 16 juillet 2025, que l’Humanité a pu consulter. Composée d’une lettre de quatre pages, suivie d’une annexe de trois pages, le document a provoqué de nombreuses critiques en interne. Pour Ahmed Berrahal, syndicaliste et machiniste à la RATP, ce document organise « une véritable chasse aux musulmans ».
La RATP plaide ne « vise (r) aucune croyance »
Intitulé « Mise en œuvre du plan ”Travailler ensemble” », testé au sein de « sites pilotes », le document délivre des instructions afin de contrôler les pratiques religieuses des agents et des prestataires, comme l’avaient révélé le Média et Révolution permanente à l’automne. Parmi la vingtaine de sites visés, figurent les lignes 10 ou 13, ou encore le dépôt de bus Belliard, dans le 18e arrondissement parisien, pour une période de juin à fin décembre 2025.
Légalement, les agents travaillant pour le service public ne doivent pas pratiquer leur culte durant leurs fonctions, à l’inverse des entreprises privées. L’extension – qui figure dans la note – de l’obligation de neutralité d’agents du service public à des prestataires trouve son fondement juridique dans la loi du 24 août 2021 « confortant le respect des principes de la République », dite « loi séparatisme », portée par le premier ministre de l’époque, Jean Castex.
Mais lors des débats parlementaires de 2021, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin avait pris l’exemple d’une femme de ménage travaillant pour une mairie, indiquant qu’elle ne serait pas concernée par l’obligation de neutralité si elle intervenait hors accueil du public. « Ici, on applique la neutralité à des prestataires qui n’exécutent pas une mission de service public », déplore Clara Gandin, avocate spécialisée en droit de la non-discrimination et des libertés au travail.
Contactée par l’Humanité, la RATP plaide que « le respect du principe de laïcité au sein du groupe RATP ne vise aucune croyance, mais encadre les comportements sur le lieu de travail, conformément au droit ».
« Un grand plan de surveillance de chaque instant »
Pour l’avocate Clara Gandin, l’ensemble de la note est « indigne au regard de l’objectif de « vivre-ensemble » qu’elle prétend chercher à atteindre. Elle se prévaut de la laïcité et de la neutralité pour justifier un grand plan de surveillance de chaque instant, jusque lors des pauses-café, les jours de fêtes religieuses. »
La RATP précise : « La note qui est mentionnée est une note qui rappelle les règles et cite les pratiques et fêtes religieuses qui peuvent donner lieu à des demandes d’aménagements horaires. Toutes les religions principalement pratiquées en France sont citées ».
Par ailleurs, la note impose aux cadres de rappeler aux travailleurs des sociétés sous-traitantes de nettoyage qu’ils doivent « porter une attention particulière à tout ce qui peut apparaître comme un marqueur de pratique religieuse sur le lieu de travail ». À savoir : tout « livre religieux, bouteilles d’eau dans les sanitaires, cartons pliés pouvant servir à la réalisation de prières, tapis, stickers à connotation politique ». Une directive contestée par Clara Gandin. « Ces contrôles ne font pas partie de leurs missions. Et une telle consigne ne peut pas venir de la RATP, mais seulement de l’employeur de ces prestataires », estime l’avocate.

La pratique de retirer les bouteilles d’eau serait déjà en cours dans d’autres sites qui ne sont pas visés par la note. Par exemple, dans le dépôt de bus de Flandre, à Pantin. Reda (1) est un chauffeur de bus sanctionné pour avoir prié en salle de repos en dehors des heures de travail – l’obligation de neutralité imposée aux agents du service public permet à la direction d’interdire la prière, même sur les temps de pause.
L’agent confie : « Les bouteilles d’eau sont systématiquement enlevées des toilettes. Alors, je fais mes ablutions avec un gobelet en carton destiné au café. » Le texte rappelle en outre l’interdiction des prières, en mentionnant « les prières chrétiennes ou juives régulières, parfois récitées de manière silencieuse ». Mais l’annexe de la note renvoie, pour les prières musulmanes, vers un lien du site de la Mosquée de Paris, permettant de télécharger les horaires en format PDF, sans doute afin d’effectuer une surveillance particulière lors de ces créneaux.

« En réalité, on ne pourra jamais sanctionner une prière silencieuse, reconnaît Clara Gandin. La consigne est impossible à mettre en œuvre, donc on voit bien que ces règles ciblent clairement les pratiques visibles, donc majoritairement celles des musulmans. »
Autre consigne : l’obligation pour les prestataires de parler français. Une instruction également présente dans le module de formation à la « neutralité », que l’Humanité a pu consulter. « C’est une discrimination directe », tranche l’avocate. « La loi du 27 mai 2008 est claire : on ne peut interdire à des personnes de parler une autre langue tant qu’ils s’adressent en français aux usagers et à la hiérarchie. Là, c’est de la chasse aux étrangers. »

« L’islamophobie et le racisme à la RATP, ça ne date pas d’hier »
« L’islamophobie et le racisme à la RATP, ça ne date pas d’hier », affirme Farid Boukhenfer, militant à Solidaires, dans l’entreprise depuis treize ans. Il se souvient que l’homme qui l’avait recruté l’a interrogé, lorsqu’il l’a recroisé, sur son choix de porter une barbe. « J’ai été obligé de me justifier alors que c’était juste une barbe de quelques jours », rapporte-t-il aujourd’hui.
« C’est dans la continuité de ce qu’on a dénoncé 15 000 fois », abonde François-Xavier Arouls, secrétaire du syndicat Solidaires. La CGT de la ligne 13 avait également dénoncé la note en septembre 2025, ainsi que le syndicat FO. « Le prosélytisme, ça existe, mais là, la direction l’instrumentalisme complètement pour diviser les travailleurs », dénonce un conducteur de métro et syndicaliste CGT, qui souhaite rester anonyme.
« Il y a bien de l’entrisme à la RATP, un entrisme du Printemps républicain »
En octobre, une réunion de présentation du plan « Travailler ensemble : Laïcité et neutralité » à la RATP est menée par le délégué à l’éthique et à la conformité, Medji Jamel, et le directeur des ressources humaines, Jean Agulhon. L’occasion pour Bertrand Hammache, secrétaire général de la CGT RATP, de critiquer ce plan : « Sous couvert d’identifier toute forme de prosélytisme, la fréquence et l’étendue des contrôles – dans les vestiaires ou les salles de repos, par exemple – sont disproportionnées. Surtout, ils ciblent spécifiquement des pratiques religieuses, avec un risque de fichage ou de stigmatisation. » « On peut être défenseur de la laïcité et ne pas accepter ce genre de chasse », déplore-t-il.
Le syndicaliste rapporte également qu’un an plus tôt, Jean Agulhon avait proposé de « créer une sorte de club non officiel sur la laïcité, hors du dialogue social », en faisant intervenir des personnes comme Caroline Fourest. « On a évidemment refusé », indique Bertrand Hammache. « La direction a une obsession pour l’entrisme islamiste. Mais s’il y a un entrisme à la RATP, c’est plus celui du Printemps républicain », ironise-t-il.
Certains évoquent comme point de départ de cette obsession la révélation par le parquet en 2015 que l’un des tireurs du Bataclan, Samy Amimour, était un ancien chauffeur de bus de la RATP. Une délégation générale à l’éthique a été créée fin 2015. Et, quelques mois plus tard, le premier plan « Travailler ensemble à la RATP » voyait le jour. « Cette note vise très clairement les personnes musulmanes ou assimilées », estime Louisa Lamour. Mais l’avocate, représentant plusieurs agents de la RATP et syndicalistes, tient à rappeler que le document s’inscrit dans un contexte plus large : « L’ouverture à la concurrence, qui conduit à une attaque sans précédent des droits des travailleurs et de leurs conditions de travail. »
- Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés ↩︎
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