Le Haut Conseil à l’égalité sonne l’alerte au sujet du masculinisme : « Il s’agit de mouvements politiques fédérés par la haine des femmes et des féministes »

Cette année, le baromètre annuel du Haut Conseil à l’égalité alerte sur la montée de la haine des femmes, des féministes, des trans… leur consacrant un focus à part entière. Un enjeu de sécurité nationale que confirme la chercheuse Laura Verquère.

« Il y a aussi le contexte de la montée des extrêmes droites en Europe et dans le monde. Une des caractéristiques spécifiques d’aujourd’hui est l’intersectionnalité des haines », analyse la chercheuse. Getty Images/iStockphoto

Le rapport annuel du Haut Conseil à l’égalité (HCE) alerte sur un sexisme hostile qui peut désormais s’inscrire dans des mobilisations idéologiques collectives. Il invite les pouvoirs publics à prendre en compte les risques sécuritaires qui en découlent en créant des formations, en régulant l’espace numérique, en élaborant une stratégie nationale de prévention et de lutte et en créant un observatoire national du masculinisme et des radicalisations sexistes.

Travaux au Sénat, focus du rapport annuel du HCE : le masculinisme constitue-t-il une appréhension nouvelle des institutions ?

Laura Verquère, Maîtresse de conférences à l’université de Lille en sciences de l’information et de la communication, spécialiste des masculinités

Il y a un regain d’attention récent assez fort sur les masculinismes, surtout depuis la tentative d’attentat d’un jeune garçon en juillet 2025 à Saint-Étienne. La médiatisation a été importante et on a commencé à parler notamment de la communauté incel (des célibataires involontaires), à laquelle il appartenait.

À chaque événement, il y a une attention médiatique, puis politique. On retrouve ce même circuit au Royaume-Uni après la diffusion de la série télévisée Adolescence. Elle a beaucoup été commentée dans les médias, puis un débat s’en est suivi au Parlement. Ce regain a été soudain, or je pense qu’il faut trouver un équilibre, entre prendre le sujet au sérieux et lui accorder une surattention.

Comment définissez-vous le mouvement masculiniste, ou plutôt sa nébuleuse ?

C’est bien de le qualifier comme mouvement, car les masculinistes n’expriment pas seulement des idées misogynes. Si on y retrouve une haine des femmes dans le quotidien, le masculinisme renvoie à des mouvements structurés autour d’idéologies avec un projet de combattre les femmes qui défendent leurs droits.

Il s’agit de mouvements politiques, qui se structurent hors ligne, comme les mouvements de pères autour de la revendication de la garde alternée, ou en ligne, avec des communautés aux intérêts variés mais fédérés par la haine des femmes et des féministes. On parle des masculinistes, au pluriel, et de manosphère. C’est un ensemble d’espaces hétérogènes qui peut prendre des formes et des revendications assez variées.

Comment expliquer la montée en puissance du mouvement ?

Nous sommes dix ans après MeToo. L’historienne Christine Bard dit que les antiféminismes, le masculinisme en est un, s’inscrivent toujours en réaction aux mouvements féministes. Ils anticipent même le mouvement qui va arriver et qu’il faut contrer. Il y a aussi le contexte de la montée des extrêmes droites en Europe et dans le monde. Une des caractéristiques spécifiques d’aujourd’hui est l’intersectionnalité des haines.

On y retrouve les questions racistes, classistes, homophobes. Les réseaux sociaux numériques donnent enfin une capacité de circulation de ces idées beaucoup plus importante. X et Meta, possédés par Musk et Zuckerberg, utilisent des logiques algorithmiques leur donnant de la visibilité. Ce sont des choix politiques opérés pour mettre en avant certaines idées plutôt que d’autres.

Quel lien peut-on faire entre masculinisme et extrême droite ?

Le masculinisme, c’est dominer les femmes à travers un schéma qui réinvestit la conception traditionnelle et conservatrice de la famille, où chacun doit retrouver son rôle, sa place. Il y a déjà cette vision conservatrice de la famille. Il y a aussi une hiérarchisation entre hommes : ça croise d’autres rapports de domination de classe, de race, de sexualité. Le mâle alpha aura tendance à être blanc, hétérosexuel, cisgenre. Typiquement, Trump incarne bien ce croisement des haines entre des politiques transphobes, antigenres et anti-immigration.

Le masculinisme, comme le dénonce le HCE, constitue-t-il une menace d’ordre public et un enjeu de sécurité nationale ?

Oui. Il y a déjà eu des actes terroristes masculinistes. Le premier a eu lieu le 6 décembre 1989 au Canada dans l’école polytechnique de Montréal. Mais on sous-estime le nombre de ces actes. Comme les féminicides, nous allons en requalifier à rebours, maintenant que nous possédons cette grille de lecture masculiniste.

La question masculiniste fait partie des priorités des luttes antiterroristes. En revanche, des hommes qui tuent des femmes parce que ce sont des femmes, il y en a plus de 100 par an… Pour moi, il n’y a pas de raison d’isoler le problème, ça reste des meurtres commis dans le cadre de l’adhésion à l’idéologie patriarcale.

Il y a un continuum dont parle bien le rapport du HCE, qui évoque la porosité entre sexisme hostile et radicalisation masculiniste. Il ne faut pas uniquement se focaliser sur quelques hommes radicalisés.

Ce sont les bons boucs émissaires : des hommes, jeunes, sur les réseaux sociaux. C’est le triplé gagnant pour que tout le monde s’inquiète de façon très consensuelle.

 


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