À Lyon, dans des échanges internes datant de l’automne dernier, que l’Humanité dévoile aujourd’hui, les fémonationalistes et d’autres groupuscules d’extrême droite planifiaient, en toute décontraction, de véritables traquenards visant à attirer les militants antifascistes dans des guet-apens.

Ce mardi-là, vers midi, Némésis planifie sa séquence hebdomadaire d’agit-prop à Lyon, qui pourra, comme de coutume, alimenter les réseaux sociaux. Nous sommes le 14 octobre 2025. La semaine précédente, quelques-unes de ses militantes ont fait un tractage sur le campus Carnot de l’université catholique de Lyon (Ucly) et, satisfaites, elles envisagent d’y retourner le soir même. Sur un canal sécurisé, une cadre du mouvement fémonationaliste local, désignée sous le nom d’Ornella, fait le point avec ses complices.
Entre blagues et forfanteries s’ouvre alors une conversation de 154 messages, que l’Humanité est en mesure de révéler aujourd’hui. Elle éclaire d’une lumière crue tout ce que les narrations fabriquées à l’extrême droite ont jusqu’ici pu occulter depuis la mort de Quentin Deranque, le 14 février.
Rien d’extraordinaire, peut-être, sur le moment mais, en creux, tout le mal de cette banalité, avec la routinière co-production d’un traquenard par Némésis et des néofascistes. De quoi voir, au-delà des costumes et des masques, plus ou moins tenus, samedi dans les rues de Lyon, les vrais visages de celles et ceux qui cherchent à imposer leurs récits et, plus encore, leurs options politiques au pays.
« On peut être deux, trois filles à tracter là où vous voulez les choper, un peu pour faire l’appât »
Les échanges démarrent par un texto de la responsable de Némésis dans la capitale des Gaules : « On a une militante qui étudie à l’Ucly Carnot. Elle a dit à ses copines qu’on comptait faire une grosse action ce soir, même heure même endroit. Ses copines l’ont répété à une autre amie, grosse anarchiste. » Donc, tout le monde est au courant, avertit-elle.
Mais détrompez-vous, ce n’est pas un problème, en fait… Pas du tout : « Il y a des proches ou même militants de la Jeune Garde dans ceux qui nous ont pris à partie la dernière fois. Donc il est fort probable qu’ils aient prévu notre venue et mobilisé des gauches. »
Dans cette boucle Telegram ultra-confidentielle – elle ne compte que cinq membres –, Calixte Guy, dirigeant du groupuscule « nationaliste révolutionnaire » Audace Lyon– qui a repris le flambeau, après la dissolution du Bastion social et de Lyon populaire –, lui répond du tac au tac : « On t’a expliqué ce que je pensais prévoir ? » Ornella regrette, mais non.
« C’est grave, interroge-t-il, si vous décalez votre action dans un autre endroit ? Vous allez à Lyon-II ou Lyon-III faire votre action… Nous, on monte une équipe sur place pour choper les gauches. » L’organisatrice de Némésis tente : « Mais tu ne penses pas qu’ils seront plus mobilisés à Carnot ? »
Dans le flux, la figure de la mouvance néonazie lyonnaise propose de couper la poire en deux : « Si vous voulez absolument le faire, tu peux juste décaler à jeudi. Nous, on se mobilisera et on se planquera [dans un bar de la place Carnot – NDLR]… Au moindre signe de violence des gauches, on casse tout ! »
Tout ça n’arrange pas les affaires d’Ornella. « On a une autre action prévue jeudi à Lyon-II, déplore-t-elle. Je pense qu’on va annuler et reporter, c’est trop risqué, les filles ne sont pas assez solides s’ils sont vraiment préparés et que ça part… » Quelques secondes plus tard, elle ajoute néanmoins une offre de service. Très explicite : « Mais on peut être deux, trois filles à tracter là où vous voulez les choper. Un peu pour faire l’appât, et on ne revendiquera pas Némésis… »
« Il ne vous arrivera rien en tant que meufs ! »
Au bout du compte, Calixte Guy se ravise : « Franchement, faites l’action, n’oubliez pas que c’est le moment de faire une visu [vidéo – NDLR]. Il ne vous arrivera jamais rien en tant que meufs… Et on sera là ! » La dirigeante de Némésis Lyon s’enquiert tout de même sur le mode rigolard : « Vous serez assez nombreux s’ils se sont mobilisés de leur côté ? T’es sûr ? Je ne veux pas que vous vous fassiez éclater pour nous, parce qu’on ne pourra pas vous aider, MDR [mort de rire – NDLR]. Parce que si c’est pour que le visu de notre action, ça soit de se prendre des œufs et de la farine, on n’aura aucune aura, PTDR [pétée de rire – NDLR]. »
S’ensuivent de longs échanges de bonshommes sur le nombre utile de gros bras. « Pas besoin d’être trop nombreux si on est sélectifs », estime un des sbires. Calixte Guy, qui promet de faire la « revue d’équipe » au sein d’Audace et de la section Karcher – un autre groupe sur lequel il a la main –, tranche : entre « huit et dix » gars, ça suffira et c’est atteignable, « large MDR »…
Ce n’est qu’après ces échanges que la nature même de l’action sera déterminée en vitesse – ce qui laisse penser à un pur prétexte pour un guet-apens, là encore : il s’agira simplement d’un modeste « stickage », soit recouvrir les autocollants des autres avec du matériel de Némésis.
Ce sont les messieurs qui décident de toute façon : « Fais venir toutes les filles qui veulent pour un stickage et un bar », intime l’un des membres à Ornella. À l’heure prévue, les militantes sont à la bourre. « Essayez de faire vite SVP ! Si ça se trouve, ils sont là, mais ils vont se barrer en pensant qu’il n’y a rien », aboie un des nervis planqués dans le coin. « Dites-moi si vous voulez que je passe devant eux ou quoi ! » réclame celle qui insiste pour servir de leurre.
Quelques dizaines de minutes plus tard, la déception perce. « On a stické ce qu’on pouvait dans le périmètre… Maintenant on fait quoi ? » Un des types, dépité que ça ne morde pas à l’hameçon, encourage à « se rapprocher un peu de la fac. » Mais Calixte Guy siffle : « Tout le monde rentre ! » Fin en fiasco, cette fois, pour les brutes épaisses.
Un an avant de parader dans Lyon, Calixte Guy participe à une attaque des Hussards à Paris
Cela ne doit rien au hasard. Si ces échanges, issus du téléphone du chef du groupuscule ouvertement néofasciste Audace Lyon, prennent tout leur sens aujourd’hui, c’est aussi parce qu’ils renvoient à un autre précédent aux conséquences qui auraient pu être tragiques…
Un an avant de parader, ce samedi, en tête du cortège lyonnais en hommage à Quentin Durenque – un « camarade bien connu de nos militants » dont Audace Lyon a salué la mémoire à travers un communiqué fustigeant la « droite parlementaire et sioniste » –, Calixte Guy avait participé à l’attaque, bien planifiée, le 16 février 2025, à Paris par les Hussards – nouveau label du GUD (Groupe union défense) et des Zouaves après leur dissolution – contre la projection d’un film de Costa-Gavras par l’organisation de jeunesse Young Struggle.
Une descente concertée qui s’était soldée par le tabassage en règle, à 20 contre 1, d’un militant cégétiste et antifasciste, avec coups de casque, de pied dans la tête et tessons de verre… Puis, alors que la victime gisait au sol, cette chevauchée – enregistrée en vidéo – sur laquelle on entend les néofascistes hurler : « Paris est nazi » et « Lyon est nazi aussi ! ».
Dans cette affaire toujours en cours d’instruction – 25 participants à l’attaque ont, à cette date, été mis en examen pour violences aggravées en réunion –, Calixte Guy a, d’après nos informations, bien été identifié par les enquêteurs comme l’un des assaillants ayant porté des coups à la tête de la victime tombée au sol. Le néofasciste lyonnais réfute vigoureusement, puis finit par s’excuser « pour le coup de pied » dont il devra sans doute répondre devant la justice.
De nombreuses armes découvertes chez Calixte Guy
Parmi les effets de Calixte Guy, fils d’une ex-candidate RN aux municipales de Lyon en 2020 et dont les deux frères jouissent d’une grosse renommée dans les milieux néofascistes ou maurrassiens, les perquisitions ont mis au jour un petit arsenal : 13 couteaux, une hachette, des bombes lacrymogènes, une matraque télescopique, une réplique de pistolet pour l’airsoft (activité de loisir avec de fausses armes à feu) mais plus vraie que nature…
Sur le téléphone de celui qui présente mordicus Audace comme un « mouvement d’aide sociale », une conversation intitulée « Dossier gauche » mentionne et identifie des membres de la Jeune Garde, avec des informations sur leurs domiciles et immatriculations de véhicule. Guy revendique ses « exploits » contre ces derniers. Une affiche promet encore de la vraie marave dans ces pseudo-maraudes : « Antifa, te casse pas la tête, Audace s’en chargera. » Peut-être le slogan devrait-il être complété à présent : avec Némésis pour appât.
Des identitaires toujours en contact sur Snapchat malgré leur contrôle judiciaire
Marc de Cacqueray-Valmenier, Gabriel Loustau, Calixte Guy… Ils ont défilé dans le cortège des « gentils », samedi, à Lyon. Mais comme le démontre l’attaque du 16 février 2025 par les Hussards à Paris, ces leaders des groupuscules néofascistes les plus en vue entretiennent des relations très étroites. Des liens matérialisés notamment par des virements bancaires entre eux.
Mais ça n’est pas tout : ils peuvent aussi se retrouver sur des groupes confidentiels où se laisser gravement aller et montrer leurs visages de bêtes immondes. Sur un Snapchat à travers lequel certains des mis en examen continuent de communiquer malgré l’interdiction liée à leur contrôle judiciaire, quelques-uns évoquent ainsi le dossier en parlant de leur « Shoah à eux ». Avant d’éclater de rire en s’imaginant tatouer leurs matricules judiciaires sur leurs avant-bras…
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