« L’antifascisme n’est pas une posture radicalisée. C’est une responsabilité politique qui nous incombe comme citoyens tout autant qu’un devoir moral, dans la mesure où le fascisme est un effondrement de l’éthique et une atteinte à l’humanité ».
Sa tribune.
La mort du jeune militant néo-fasciste Quentin Deranque le 14 février dernier a servi l’opportunisme des nouvelles alliances dans un jeu de recomposition de la cartographie politique.
La situation n’est pas sans faire écho aux stratégies d’alliance avec l’extrême droite des libéraux conservateurs de l’Allemagne de 1932 telles que les décrit J. Chapoutot : « la condamnation des « extrêmes », avec la précision que certains sont plus extrêmes que d’autres (…) identifiant un danger à gauche, celui de la résistance antifasciste et des actes terroristes qui l’accompagneraient ». Un renversement incroyable des valeurs fait que c’est l’antifascisme qui reçoit l’anathème et se trouve disqualifié.
De fait, un cran est franchi dans la normalisation du discours fasciste et sa diffusion dans la société. Ce déferlement délirant retourne les normes du jugement et empoisonne la conscience politique des citoyens.
Dira-t-on que ces préoccupations sont déconnectées des enjeux de l’Ecole et des questions qui intéressent nos métiers ? Au contraire, nos pratiques professionnelles et nos conceptions éducatives sont prioritairement concernées.
Faire vivre à l’École les valeurs émancipatrices…
Les valeurs qu’incarne le service public d’éducation font de l’Ecole un lieu de transmission tout autant qu’un espace où se construisent des manières d’être ensemble, où les élèves apprennent à reconnaître la légitimité des autres, à travailler collectivement et à s’inscrire dans un monde commun.
L’Ecole transmet les principes d’une société inclusive, attachée au refus de toutes les formes de domination. Elle lutte contre les inégalités liées aux « capacités », à la classe sociale, à la « race » ou au genre.
Elle s’attache à donner sens à la fraternité républicaine en conduisant l’action éducative dans le souci de rendre l’égalité réelle. L’égalité se traduit dans le refus que les professionnels consacrent dans leurs pratiques le tri social et les hiérarchies de fait. Elle est davantage que l’« égalité des chances » d’une méritocratie tronquée qui sanctionne dans les faits les principes du darwinisme social.
Elle valorise les savoirs fondés sur la raison, en les distinguant des croyances et des formes de relativisation de la vérité qui fragilisent la compréhension du monde. Cela suppose de veiller à l’élargissement des horizons d’une pensée en formation, en la protégeant des séductions de la manipulation comme des pièges de l’autoritarisme.
Dans un monde confronté à des défis écologiques majeurs, il lui revient aussi d’assurer une prévention active contre le climato-relativisme et les discours qui légitiment la prédation des ressources communes. En transmettant les connaissances scientifiques relatives aux transformations environnementales, elle encourage la conscience citoyenne nécessaire à une démocratie sociale, écologique et solidaire.
Sa vigilance s’étend aux dérives identitaires ainsi qu’aux dévoiements et aux instrumentalisations du principe de laïcité. Loin d’être un outil d’exclusion ou de stigmatisation, la laïcité constitue un cadre garantissant la liberté de conscience et l’égalité de tous devant la loi ; il appartient à l’école d’en transmettre le sens et la portée dans une perspective d’émancipation.
Enfin, l’éducation aux valeurs républicaines place au premier plan les droits humains, la lutte contre les impérialismes, le rejet des génocides et la défense de la paix. En inscrivant les apprentissages dans la dimension critique d’une réflexion sur l’histoire, les conflits et les valeurs universelles qui fondent la dignité humaine, l’Ecole contribue à former des citoyens conscients des responsabilités collectives dans la préservation d’un monde plus juste et plus pacifique.
Rien, dans cette énumération, n’est particulièrement singulier ou détonant : elle décrit, à travers les pratiques en cours, les valeurs classiquement rattachées aux missions de l’Ecole républicaine. Pourtant, chacune d’entre elles est mise à mal par la menace d’une fascisation de notre société.
… et faire face, comme éducateurs, à la fascisation de la société
C’est en effet la destruction du cadre républicain et des droits qui fondent notre démocratie qui est en jeu alors que l’extrême droite est chez nous aux portes du pouvoir. Car la République est d’abord la démocratie fondée sur l’État de droit, soit tout autre chose que le populisme fasciste, qui est une corruption de la démocratie.
Ces verrous de l’Etat de droit sautent à mesure que s’élargit l’acceptabilité politique du fascisme : mise en accusation de la justice, atteintes à la dignité humaine dans un discours raciste décomplexé, corruption du débat public par les médias d’extrême droite… La situation française entre en résonance avec un contexte international dominé par une version trumpiste du fascisme, qui donne libre cours à un néo‑impérialisme brutal, discrédite le droit international, mine les contre‑pouvoirs, affaiblit la valeur de la vérité et banalise à la fois le climato‑scepticisme, le masculinisme et le suprémacisme racial et social. Nous ne sommes pas épargnés par la vague identitaire, xénophobe et autoritaire qui prend de plus en plus d’ampleur dans des sociétés qui se brutalisent.
L’Ecole est éminemment concernée par la remise en cause de principes qui sont ceux-là mêmes qu’elle a la charge de transmettre.
Est-il abusif et déplacé de coller l’étiquette du fascisme à ce qui ne serait qu’une banale droitisation des courants de pensée dominants ? Il serait pour le moins excessivement complaisant de nommer autrement « une vision du monde faite d’obsession du déclin démographique et de la décadence morale, un mélange d’ultra autoritarisme et de nationalisme extrême, une paranoïa civilisationnelle-raciale dont procède une xénophobie et un racisme obsessionnels » (U. Palheta). C’est bien le visage du fascisme qui nous fait face.
Et avec lui, une toute autre idée de l’école, telle qu’on la voit se profiler dans les programmes politiques qui projettent une conception patrimoniale des savoirs assujettie à l’emprise des idéologies, l’enterrement de l’esprit critique sous le traditionnel « lire, écrire, compter », une vision éducative réduite à l’ordre sécuritaire et à la disciplinarisation des consciences, les détournements du principe de laïcité…
La lutte contre le fascisme n’est pas une option idéologique à l’égard de laquelle, à l’Ecole, le principe de neutralité serait de mise.
Célestin Freinet, dans un texte de 1934 intitulé Contre le fascisme à l’école, écrivait : « c’est à dessein que le régime a essayé jusqu’à ce jour de cantonner l’instituteur dans la seule fonction scolaire (…) : il importe (…) que, entre les quatre murs de la classe, [il] ne regarde pas, ne voie pas plus loin que ses livres, ses tableaux et ses cartes (…). Nous avons dit, nous, au contraire, qu’il ne peut pas y avoir de véritable pédagogie sans un élargissement et un approfondissement de cet horizon ».
L’Ecole, en effet, n’est pas seulement un lieu où on acquiert des « habiletés cognitives et affectives ». Son rôle est plus profond que ce à quoi la réduit aujourd’hui une idéologie qui favorise une approche psychologisante des enjeux de la scolarité. Elle est d’abord l’apprentissage de la société, et à ce titre l’action éducative répond à l’enjeu éminemment politique de préparer ceux qui feront la Cité de demain.
L’antifascisme n’est pas une posture radicalisée. C’est une responsabilité politique qui nous incombe comme citoyens tout autant qu’un devoir moral, dans la mesure où le fascisme est un effondrement de l’éthique et une atteinte à l’humanité.
Edmond Porra
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