Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ? « Les interdictions (en vigueur en Australie) en projet en cette nouvelle année 2026 pour les moins de 15 ans nous semblent s’inscrire dans cette habitude des pouvoirs fragiles qui préfèrent interdire qu’éduquer et discerner » écrit Bruno Devauchelle dans ce texte qui interroge la notion de « réseau ».

Les « réseaux sociaux » : un amalgame qui empêche de penser

Quand on parle des « réseaux sociaux », on oublie toujours de spécifier la dimension numérique. Car les réseaux sociaux sont une composante de la vie humaine en société et cela depuis fort longtemps. On entend souvent dans les médias l’expression « sur les réseaux sociaux » sans jamais davantage de précision autre que d’ajouter le nombre de vues, de suiveurs et le nom de quelques personnes dites influentes qui seraient au coeur de ces réseaux numériques. Cause ou conséquence, les réseaux sociaux numériques sont de bons boucs émissaires, alors qu’il faudrait s’interroger plus globalement sur la relation que nous humains entretenons entre nous et quels moyens ou dispositifs techniques nous utilisons pour gérer nos interactions.

Malheureusement cet amalgame entre toutes les formes de réseaux et toutes les manières de les utiliser ne permet pas de penser au-delà de la seule dimension symbolique et médiatique. C’est pourquoi les projets d’interdiction (en vigueur en Australie) en projet en cette nouvelle année 2026 pour les moins de 15 ans nous semblent s’inscrire dans cette habitude des pouvoirs fragiles qui préfèrent interdire qu’éduquer et discerner.

Se mettre en réseau, à l’origine d’un réseau social

L’usage courant de l’expression « réseau social » semble se concentrer autour des réseaux essentiellement technologiques. Mais une approche plus sociohistorique nous amène à nous interroger sur la manière dont les humains organisent leurs relations entre eux. Le terme « social » réduit la notion de réseau à sa dimension humaine, alors que la notion de réseau ( diktyologie et réstistique – source Wikipédia) est plus générale, plus englobante par rapport aux mondes qu’elle représente. Les réseaux sont présents dans le vivant et marquent fortement les relations entre les parties du vivant, végétal, animal, humain…

On peut donc penser que la notion de réseau est intrinsèquement liée à l’idée de développement et de vie. Les humains, de par la conscience explicite qu’ils ont de leur condition, ont rapidement développé cette idée de réseau, au-delà des simples groupements humains. C’est alors que la dimension sociale puis sociétale se construit. La première, la reliance humaine, n’étant pas effacée par la seconde, l’organisation en société.

De la messagerie aux forums, la mise en réseau sur le numérique

Dès l’apparition d’Internet, dans sa version initiale, la possibilité de mise en réseau est centrale. A partir d’une architecture basée sur cette idée de mise en réseau (Arpanet), vont alors se développer les services en permettant l’usage : forums, messageries, espaces de partage. Est-ce que ce que nous voyons maintenant est vraiment différent ? Oui pour l’accessibilité, l’ergonomie, la démocratisation ; non pour le modèle sous-jacent de mise en relation.

Pour ceux qui ont connu les réseaux numériques des années 1980, il est aisé de repérer les éléments constants : rappelons par exemple les « trolls » (ces personnes qui provoquent et polémiquent en ligne), la dynamique des échanges, le partage, l’entraide, la socialisation renouvelée, la médiation par la médiatisation, etc. Ce qui a vraiment été en évolution depuis, c’est le multimédia permis par des appareils informatiques plus puissants. Du coup, l’image, la vidéo et l’audio ont été totalement intégrés et mis à disposition. Le questionnement actuel vient surtout des algorithmes sous-jacents qui incitent à l’usage « immodéré » voire à l’addiction de ces contenus.

De plus, certains se laissent entraîner dans le flot rapide et permanent des séquences courtes, principalement vidéo, qu’ils consultent davantage qu’ils n’y participent. Car une des évolutions des réseaux sociaux numériques c’est le contraire même de la philosophie de réseau, « la consommation passive ». Si certains sont amenés à déposer leurs propres vidéos sur ces espaces ce n’est pas dans un souci d’échange, mais plutôt de diffusion, d’image de soi. Certes les commentaires et appréciations sont nombreuses, mais c’est une forme particulière du réseau dont l’enjeu principal est la popularité et l’extimité ou encore l’extension du « je ».

Les usages multiples et raisonnés des réseaux

Revenons à ces différents réseaux numériques pour évoquer leurs usages. On constate que de nombreux utilisateurs des réseaux numériques (dit sociaux) sont surtout dans le prolongement de leurs réseaux humains. Le plaisir d’être en lien fréquent, voire permanent pour certains, avec des humains que l’on connait dans le monde réel, est une motivation importante et s’appuie sur des usages dont la forme n’a rien à voir avec ce que l’on peut voir avec certains réseaux dits sociaux numériques. Entre passer un temps à long à consulter des vidéos courtes et à les commenter, parfois, et passer du temps à gérer des activités de loisir ou professionnelle au travers des réseaux, les deux formes sont bien différentes.

Malheureusement la médiatisation de la première forme fait disparaître la deuxième. Messagerie, espaces d’échanges et autres partages sont très courants et n’ont absolument pas un caractère « dangereux » en soi. Il semble bien que certaines formes particulières de fonctionnement de certains services numériques dits réseaux sociaux visent un autre objectif basé sur des algorithme ayant pour objectif de « manipuler » l’utilisateur. On pourra approfondir cette question en lisant le livre de Laurent François Cracker l’algorithme, Réenchanter les réseaux sociaux, (L’Aube et Obsoco édition 2025.)

Interdire ou pas, Eduquer ou pas

La tendance actuelle est la recherche du contrôle « d’en haut ». Pour le dire de manière plus ordinaire, les dirigeants et autres responsables politiques économiques et intellectuels développent leur manière de penser, leurs conceptions, en tentant de les imposer à la société. Ils sous-entendent souvent que puisque la population ne sait pas se contrôler, nous allons leur imposer le contrôle tel que nous le pensons. Ainsi en est-il depuis longtemps de ces déclarations d’interdictions dont celle des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans est la dernière mise en avant.

Le problème de ces dirigeants c’est qu’ils n’ont en réalité peu de levier d’action alors qu’ils tiennent par ailleurs le double discours « il faut du numérique, mais il faut le contrôler ». Du coup l’école, parfois « bonne à tout faire » de la république, est le dernier lieu où ils peuvent penser avoir un effet sur les jeunes et indirectement sur leurs parents. En renonçant à éduquer, les décideurs laissent la place libre aux « influenceurs » de toutes sortes. Ce sont eux les gagnants de ces politiques alors qu’une véritable éducation critique pourrait permettre de faire d’Internet, du web et des réseaux, l’espace social et sociétal rêvé (utopie ?) par certains, ceux qui en sont à l’origine en particulier.

Éduquer aux réseaux, au social, au numérique

Alors que le Sénat mène des auditions à propos du masculinisme, de nombreuses questions sont posées sur la place des réseaux sociaux dans ces phénomènes. Alors que les réseaux sociaux sont mis en cause, la page web du Sénat consacrée à une de ces auditions révèle que cette assemblée est présente, aussi sur les réseaux sociaux. Cela confirme bien que plusieurs formes d’usages coexistent, mais qu’une partie seulement d’entre eux fait problème, à l’image de nos sociétés humaines face aux déviances de toutes natures.

Ne peut-on profiter des côtés positifs des réseaux socio-numérique pour promouvoir une éducation à ces usages positifs mais aussi à la prévention face aux usages négatifs? En se restreignant à une limitation, une interdiction, on perd la force de l’éducation qui doit amener à discerner.

L’exercice des réseaux humains est une bien vieille histoire qu’il ne faudrait pas oublier. A ce sujet on pourra consulter cette page web de l’Université de Poitiers qui a abordé cette question bien avant que les réseaux sociaux d’aujourd’hui n’occupent l’espace médiatique de manière importante. Car c’est cet équilibre entre les deux types de réseaux qui peut permettre de penser « autrement » et donc de trouver des pistes d’éducation pour les jeunes comme pour les adultes.

Avec cette évolution qu’il ne faut pas négliger et que Laurent François nomme « l’algofluence », il est bien sûr essentiel que les responsables de tous niveaux s’interrogent sur ces manipulations « automatisées » qui enferment jeunes et adultes dans des usages incontrôlés des « RSN ».

A suivre et à débattre

Bruno Devauchelle