Alors que dans beaucoup d’établissements les enseignant·es sont en train d’informer les bulletins de premier semestre, une nouvelle note consacrée aux inégalités de genre à l’école, publiée par le pôle éducation de l’IPP (Institut des politiques publiques), alerte sur le caractère très souvent genré des appréciations scolaires. Prenant appui sur « l’étude statistique des bulletins scolaires remis à plus de 600 000 lycéens de terminale scientifique au cours de la période 2013-2017 », les deux autrices de la note, Pauline Charousset (IPP) et Marion Monnet (Université Bourgogne-Europe, IPP) montrent combien ces appréciations reproduisent certains stéréotypes toujours bien ancrés. « A niveau égal, appréciation égale ? » : pas vraiment ! Une invitation à prendre conscience de cet impensé sexiste pour combattre les biais genrés.

Les filles et l’orientation scientifique

Malgré toutes les politiques menées depuis une quarantaine d’années pour promouvoir les filières scientifiques auprès des filles, force est constater que celles-ci y restent sous-représentées. L’école n’est pas seule responsable de cet échec, mais elle en porte sa part. Les autrices de la note rappellent que des travaux de recherche ont ainsi récemment mis à jour « l’existence d’un certain nombre de pratiques pédagogiques dans l’enceinte de l’école susceptibles de contribuer aux inégalités de genre » : filles moins interrogées que les garçons en classe de mathématiques ; moins incitées, « à profil scolaire pourtant comparable », à se diriger vers les filières scientifiques…

Dans quelle mesure les appréciations scolaires dans les matières scientifiques reflètent-elles, elles aussi, « des différences de traitement selon le genre des élèves » ? Emploie-t-on, le même vocabulaire quand on s’adresse à une fille ou un garçon ? L’étude montre qu’il n’en est rien, en particulier en mathématiques, discipline dont les filles d’ailleurs « se détournent davantage au fil de leur scolarité ». Alors qu’elles représentent 54 % des élèves  en terminale générale, elles ne sont en effet que 47 % à opter pour une terminale scientifique, « et seules 19 % d’entre elles choisissent la spécialité mathématiques, contre 27 % des garçons » dans la période d’étude retenue.

Aux filles le comportement, aux garçons les compétences ?

L’étude statistique des appréciations de ces 600 000 bulletins d’élèves de terminale scientifique a permis aux deux chercheuses de dégager 60 termes associés en mathématiques de manière récurrente plutôt à un sexe qu’à un autre. Et cette typologie fait clairement apparaitre de forts biais genrés, concernant tant les comportements que les compétences. A tel point que « le vocabulaire utilisé dans les appréciations scolaires permet de prédire le sexe de l’élève », en particulier « dans les matières à prédominance masculine (mathématiques, physique-chimie) ». C’est moins le cas « dans les disciplines scientifiques à prédominance féminine (sciences de la vie et de la terre) ».

En ce qui concerne le comportement, les connotations positives l’emportent largement pour les filles alors que les prédicteurs négatifs sont beaucoup plus nombreux quand il s’agit des garçons. Souvent jugés puérils, ceux-ci sont fréquemment repris pour leur immaturité : des termes comme « s’amuse », « brouillon », « dilettante », « endormi » (ou « agité ») leur sont fréquemment associés. En revanche, les filles, décrites comme « studieuses » et « appliquées », sont souvent félicitées pour leur sourire ( ?) et leur comportement, « exemplaire » et « irréprochable ». On les encourage à poursuivre leurs efforts, à « persévérer » et à ne pas baisser les bras.

En revanche, quand il s’agit de compétences, cette tendance s’inverse. Les termes à connotation positive sont quasi inexistants pour qualifier les filles, et les appréciations relatives à leurs lacunes, « hésitations », « failles », « fragilités », « difficultés » nombreuses. A contrario, cette fois, les aptitudes des garçons sont fréquemment mises en valeur. Ils font preuve de « curiosité », ont de l’ « intuition », des « possibilités », manifestent de « l’intérêt ». Et le constat se confirme quand « on étend l’analyse qualificative aux 100 meilleurs prédicteurs de chacun des deux sexes », expliquent les autrices, puisque « parmi les termes qualifiant les compétences, seuls 6 % ont une tonalité positive pour les filles, contre 52 % pour les garçons de même niveau scolaire (…) et à l’inverse s’agissant des prédicteurs relatifs au comportement, 71 % des termes sont négatifs pour les garçons, tandis que 64 % sont positifs pour les filles ».

Le poids des stéréotypes de genre

Une différenciation aussi marquée des appréciations, adressées pourtant à « des élèves de niveau comparable en mathématiques » mérite d’être interrogée. En ce qui concerne le comportement, elle peut en partie « refléter des écarts de maturité entre filles et garçons à l’adolescence ». Il est possible aussi que certain·es enseignant·es cherchent par ce vocabulaire genré à mieux s’adapter pédagogiquement à leurs élèves. La recherche montre en effet que « les filles et les garçons ne réagissent pas de la même manière aux retours qui leur sont faits », des enseignants « conscients de ces réactions différenciées pourraient chercher à les exploiter pour accompagner au mieux la progression de leurs élèves ».

Cette hypothèse est certes recevable mais ne convainc qu’à la marge. Une telle différenciation dans les appréciations, en particulier lorsqu’elles concernent les aptitudes et des compétences, se fonde avant tout sur « l’existence de stéréotypes selon lesquels les filles seraient moins susceptibles d’être talentueuses, particulièrement en mathématiques et en sciences physiques », matières à prédominance masculine… Dans ces mêmes bulletins, le recours à un vocabulaire genré disparait d’ailleurs dans les disciplines à prédominance féminine – qu’elles soient littéraires (philosophie, langues vivantes) ou scientifiques (sciences de la vie et de la terre) – qui utilisent des termes similaires pour décrire « les compétences des filles et des garçons de même niveau scolaire ».

L’article invite, en conclusion, à prendre conscience de cette différenciation genrée porteuse de stéréotypes discriminants et forme le vœu que cette prise de conscience soit « encouragée par des actions de sensibilisation et de formation ». Car si l’étude montre que, limitées à la classe de terminale, ces appréciations ont peu d’impact sur les performances et l’orientation, en revanche cumulées sur toute une scolarité, quels en sont les effets ? Quelle estime ou mésestime de soi construisent-elles, sur la durée, chez les un·es comme chez les autres ?

Claire Berest

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