Treize communes de France ont à leur tête un représentant du Rassemblement national. Toutes appliquent le même projet politique et se veulent les « vitrines » du parti lepéniste. Le bilan parle de lui-même : des services publics mis au régime sec, des associations et syndicats maltraités, une politique culturelle sacrifiée au profit du divertissement et du folklore identitaire. Et des affaires judiciaires…

Avec 650 listes annoncées, le Rassemblement national (RN) compte sur les prochaines municipales pour s’offrir un ancrage local. Pour y parvenir, candidats et futurs élus d’extrême droite ont des modèles à suivre : la douzaine de communes dirigées par des élus RN depuis 2014 ou 2020, présentées comme des « laboratoires » du projet lepéniste, suivent toutes des schémas similaires.
Une priorité donnée à la communication, des services publics dégradés, des syndicats et des associations ciblés, une politique culturelle axée sur les traditions et le divertissement… Des « exemples », comme l’assume Jordan Bardella, qui, même à l’échelle locale, en disent long sur le projet du parti à la flamme.
Tout pour la com
La mairie d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) a retrouvé sa blancheur d’antan. Sur le parvis, les parterres fleuris forment un décor propret, précisément la priorité de Steeve Briois dès son premier mandat, en 2014. « Il cherche à choyer ses administrés en misant tout sur les concerts gratuits de Jenifer, les fleurs dans les rues et la rénovation de la mairie », observe Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes et conseillère municipale d’opposition.
Marine Le Pen souhaitait faire des mairies RN des « vitrines » de son parti, les élus l’ont prise au mot. Partout, l’accent est mis sur la propreté, le fleurissement et la communication pour soigner l’image – avec des budgets en hausse comme à Perpignan (Pyrénées-Orientales), Beaucaire (Gard) et Hayange (Moselle).
« L’action de la mairie est basée uniquement sur la communication qui sera faite, dénonce, à Moissac (Tarn-et-Garonne), la tête de liste d’opposition Estelle Hemmami. Un nid-de-poule rebouché est présenté comme un triomphe, une galette des rois comme un événement. » À Beaucaire, « il faut qu’une photo d’une route défoncée circule sur les réseaux pour que la mairie se décide à agir », constate Frédéric Anselme, coordinateur CGT des territoriaux du Gard.
Dans cette commune dirigée par Julien Sanchez puis par Nelson Chaudon depuis 2024, la publicité passe aussi par la « bonne santé financière » vantée par la mairie, même si elle mensongère puisque sa dette a augmenté de 2 millions d’euros entre 2014 et 2024, selon les chiffres du ministère de l’Économie.
« Des investissements de paraître et du laisser-aller catastrophique sur l’entretien des réseaux d’eau, l’assainissement, la voirie », déplore Luc Perrin, qui mène la liste de rassemblement de gauche aux municipales. La gestion « à la petite semaine » de la mairie a donné lieu à des retards de paiement de facture, entraînant des pénuries de papier toilette dans les écoles, de couches dans la crèche, un contentieux avec un santonnier local et même un défaut d’assurance entraînant l’immobilisation, en 2015, des véhicules municipaux.
Le social et les services publics délaissés
Pour tenir ses comptes, les élus RN de Beaucaire ont aussi tapé dans la politique de la ville, dont le budget est passé de 59 501 à 25 000 euros en dix ans. Si la promesse formulée par Marine Le Pen en 2014 de « ne pas augmenter les impôts » est globalement tenue, les édiles d’extrême droite sabrent en priorité les services publics et le social pour équilibrer leurs comptes.
« À Perpignan, le RN met le paquet sur la sécurité et la communication, et cherche à dégager des moyens sur tout le reste », constate Bénédicte Vincent, cosecrétaire de SUD CT66 (collectivités territoriales des Pyrénées-Orientales). Le système scolaire en souffre particulièrement.
Alors que Louis Aliot, le maire de la ville, a engagé 76 000 euros en 2024 pour l’expérimentation du port de l’uniforme, « de nombreuses écoles de Perpignan sont vétustes et sous-dotées, beaucoup sont de véritables passoires thermiques », remarque la CGT des territoriaux de Perpignan. L’élu RN a aussi décidé la privatisation d’une des plus grandes crèches de la ville, comme Steeve Briois à Hénin-Beaumont, qui a également confié au privé le funérarium et la piscine, dont le tarif a depuis augmenté de 60 %.
Au Pontet (Vaucluse), c’est le centre communal d’action sociale (CCAS) qui a vu ses dotations baisser, tandis qu’à Moissac « Romain Lopez l’a vidé de ses missions, raconte l’opposante Estelle Hemmami. La partie petite enfance a basculé à la mairie, avec moins de personnel et beaucoup moins d’attention sociale portée sur les problématiques spécifiques aux jeunes enfants ».
Contacté, le maire indique que « la petite enfance a été administrativement intégrée à la mairie par souci de cohérence et d’efficacité afin de réunir les services municipaux pour créer un unique pôle enfance, jeunesse, petite enfance, temps scolaires et périscolaires ».
Peur sur la ville
Outre les habitants, les employés municipaux sont les premiers à subir la gestion financière des élus RN. Avec des baisses d’effectif (60 postes supprimés à Perpignan, une quarantaine à Beaucaire) et des conditions de travail souvent dégradées. « Beaucoup n’osent pas parler par peur des représailles, mais j’accueille des collègues qui au bout d’un quart d’heure se mettent à pleurer à cause de leur travail, de leur chef qui les maltraite, les menace », insiste le Perpignanais Bouabdallah Aïcha de SUD CT 66, qui dénonce une « impunité des chefs » et « la disparition du dialogue social ».
L’attaque contre les syndicats est allée encore plus loin à Hénin-Beaumont, où en 2025 le maire Steeve Briois a demandé la révocation d’un élu syndical SUD, Djelloul Kheris, pour « conflit d’intérêts entre ses multiples activités associatives et son travail ». Il a été désavoué, le 12 janvier, par un conseil de discipline qui, constatant l’absence de fondement, s’est prononcé contre la sanction.
Dans quasiment toutes les villes RN, les mots « omerta », « verticalité » et « autorité » reviennent dans les bouches des élus d’opposition et responsables syndicaux. « Les agents ne peuvent pas apporter d’idées, de propositions. Même s’ils bâtissent un projet, tout doit venir du maire », détaille Estelle Hemmami en parlant de Moissac.
Elle dénonce « la concentration du pouvoir dans les mains d’un seul homme », Romain Lopez, qui « fait taire l’opposition » en conseil municipal et s’est octroyé des pouvoirs propres, comme le choix des tarifs municipaux pour les cantines, le périscolaire ou l’école de musique, en les augmentant sans l’aval des autres élus. L’intéressé précise que cela est conforme au cadre légal et décidé par délibération du conseil municipal.
Il ajoute que « l’opposition peut s’exprimer à loisir lors des conseils municipaux, monsieur le maire reste néanmoins chargé de la police de l’assemblée, comme tout président d’un exécutif, et peut mettre fin aux débats lorsqu’il estime que ceux-ci sont épuisés ».
Museler les voix dissonantes est une caractéristique des communes d’extrême droite, qui n’hésitent pas à attaquer la presse locale. Les journaux satiriques l’Empaillé et l’Arlésienne dénoncent des procédures bâillons engagées respectivement par Perpignan et Beaucaire tandis que, à Hénin-Beaumont, la mairie a lancé un bras de fer avec la Voix du Nord, matérialisé par les plus de 160 droits de réponse envoyés depuis 2014.
Les associations attaquées
La volonté de réduire la voilure sur le social et de faire taire les oppositions a naturellement conduit les mairies RN à cibler certaines associations. À l’image de Fabien Engelmann, qui dans sa ville, Hayange, a coupé le gaz et l’électricité au Secours populaire français, puis baissé la subvention à l’association, au prétexte qu’elle serait « noyautée par le Parti communiste et pro-migrants ».
La liste est longue : Steeve Briois a retiré local et financement à la Ligue des droits de l’homme à Hénin-Beaumont ; Julien Sanchez a supprimé la subvention de Beaucaire à la Ligue de l’enseignement et fait fermer le Relais jeunes ; Louis Aliot a baissé celle du Fil à métisser, association de psychologues proposant des accompagnements vers les soins et des groupes de parole dans les quartiers gitans de Perpignan. « Tout ce qui crée du lien et de la solidarité est perçu comme inutile ou trop politisé », regrette Françoise Attiba, coprésidente de la Ligue des droits de l’homme des Pyrénées-Orientales.
Le divertissement plutôt que la culture
Les associations culturelles sont également touchées. Surtout quand elles ont le malheur, comme la Compagnie Okkio à Morières-lès-Avignon (Vaucluse) en 2024, de signer une tribune contre l’extrême droite. Résultat : l’espace culturel alloué par la mairie à la troupe n’a pas été renouvelé.
Contacté par l’Humanité, le maire, Grégoire Souque, conteste cette version, arguant que « la convention d’occupation n’a pas été renouvelée afin de pouvoir donner la possibilité, à d’autres associations, de bénéficier de cet espace ». « Elle n’entrait de toute façon pas dans la vision de la culture de la mairie, qui a aussi abandonné ses partenariats avec une association de photographie ou le festival du rire de Cavaillon », estime Annick Dubois, élue d’opposition PS.
Une certaine vision, étriquée, des traditions et du folklore est préférée à l’éducation culturelle et aux arts. Des concours de miss ont fleuri à Hayange, Hénin-Beaumont, Moissac, Bruay-la-Buissière (Pas-de-Calais) tandis que, dans le Gard, les courses taurines se multiplient.
Pour mieux marquer leur territoire, plusieurs maires RN ont choisi de prendre la place de certaines associations. Comme le centre dramatique l’Escapade à Hénin-Beaumont, qui a vu la mairie mettre fin à son bail après des années de conflit. Son ancien directeur, Jean-Yves Coffre, s’était opposé à certaines pressions de la mairie cherchant à imposer des « comédies de boulevard plutôt amateur ou du classique assez mal joué », a-t-il expliqué à France Culture. Steeve Briois a ainsi pris la main sur le lieu et sa programmation pour en finir avec le « théâtre où on doit réfléchir ».
Aux racines de l’extrême droite
Si l’échelon municipal n’est pas forcément le plus adapté à la mise en application de l’idéologie raciste et violente de l’extrême droite, les maires RN trouvent des solutions pour flatter les instincts identitaires. Pour cela, Hayange est allé jusqu’à créer sa « fête du cochon » tandis que Morières-lès-Avignon et Beaucaire ont fait supprimer les repas de substitution (à destination des élèves ne mangeant pas de porc, notamment) dans les cantines. Chaque année, le maire de la commune gardoise joue également la provocation en installant une crèche de Noël dans la mairie, au mépris de la loi sur la laïcité.
Les symboles religieux se sont aussi invités sur le nouveau logo de Perpignan, où un élu RN, Georges Puig, a organisé en 2023 et 2024 une procession religieuse en l’honneur de saint Gaudérique, pour « faire tomber la pluie ». Le mandat de Louis Aliot est par ailleurs marqué par la sollicitation de l’imaginaire nostalgique de l’Algérie française : subvention de 100 000 euros allouée au Cercle algérianiste, exposition sur les victimes du FLN, esplanade renommée Pierre-Sergent, du nom d’un ancien chef de l’OAS. Mais aussi par ses policiers municipaux, armés de Flash-Ball, qui visent particulièrement, selon une enquête de Blast en 2023, les SDF, les Gitans et les quartiers populaires.
Fidèle à ses racines, le RN municipal verse aussi dans l’antisémitisme. À Moissac, où Romain Lopez a l’habitude de citer l’antisémite Charles Maurras, le maire n’a pas jugé utile d’effacer le tag « Raus » (dehors en allemand), accompagné d’une étoile jaune, sur un mur de la commune en 2023. Et que dire de David Rachline et de ses saluts nazis quotidiens pour accueillir son chef de cabinet ?
De la mairie au tribunal
En 2014, ce même David Rachline promettait d’en finir avec le « système corruptif » de son prédécesseur de droite à la mairie de Fréjus (Var) Élie Brun. En septembre 2026, il sera jugé pour favoritisme, soupçonné d’avoir avantagé la société de sécurité d’un de ses proches dans l’attribution de marchés publics.
Les affaires impliquant le maire sont loin de s’arrêter là, à en croire le livre-enquête les Rapaces, de Camille Vigogne Le Coat (les Arènes, 2023). La journaliste y détaille la relation trouble, « exclusive, régulière, et composée en partie de cadeaux », qu’il entretient avec un puissant entrepreneur local ou encore ses dépenses fastueuses en liquide et la priorité d’accès à certains postes et aux logements sociaux pour les proches du « clan ». L’ensemble de son œuvre a poussé Marine Le Pen et Jordan Bardella, jadis très proches de David Rachline dont ils prônaient « l’exemplarité », à ne pas l’investir pour les municipales 2026.
La justice s’est aussi intéressée ces dernières années à Louis Aliot (condamné en première instance dans l’affaire des assistants parlementaires du FN) et à Marc-Étienne Lansade, maire de Cogolin (Var). Élu sous l’étiquette RN en 2014 et en 2020 avant de rejoindre Reconquête, il a fait l’objet de 11 mises en examen en dix ans, pour favoritisme, prise illégale d’intérêts, détournement de fonds publics, abus de faiblesse, corruption et escroquerie en bande organisée. En 2025, il est condamné en appel pour favoritisme et rendu inéligible, coupable d’avoir fait signer une procuration à une personne hospitalisée pour mener à terme la vente d’un bien immobilier.
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Florent LE DU