« Bolloré a infusé la haine raciale dans l’espace public », alerte l’historien du journalisme Alexis Lévrier

Le réseau des Relay, arme de distribution massive dont s’est emparé le milliardaire d’extrême droite, lui offre champ libre pour distiller ses idées dans la vie quotidienne des Français, estime l’historien Alexis Lévrier.

« Ce qui est frappant dans le cas de l’empire Bolloré, c’est qu’il y a des concentrations à la fois horizontales et verticales. Les activités sont complémentaires les unes des autres : un empire de presse, un empire d’édition et, avec Relay, un empire de distribution », analyse l’historien.
© Corre S/Alpaca/Andia.fr

Devenus une vitrine pour les auteurs de la bollosphère, les Relay sont le reflet du caractère cohérent de l’offensive réactionnaire menée par le milliardaire breton, à la tête de Lagardère, affirme Alexis Lévrier. Le spécialiste de l’histoire du journalisme déplore « l’étrange défaite » politique qui a conduit cet empire médiatique à avoir le champ libre dans sa guerre idéologique. Au risque d’un effondrement démocratique.

Comment Vincent Bolloré a-t-il réussi à étendre son empire au réseau des magasins Relay ?

Alexis Lévrier, Historien du journalisme

 

 

Il a profité de la crise structurelle de la presse, accélérée par le Covid, et du désengagement d’un certain nombre d’acteurs pour prendre pied très fortement dans la presse écrite, avec d’abord Prisma, mais aussi au même moment avec Lagardère qui, lui, a multiplié les mauvais choix. S’il est animé par un combat idéologique, Vincent Bolloré n’en fait pas moins des choix rationnels économiquement.

Juste avant le Covid, Lagardère avait décidé de tout miser sur le réseau Relay, et plus généralement sur le commerce dans les gares et les aéroports, estimant qu’il y aurait toujours besoin de prendre l’avion et le train. À peine quelques semaines plus tard, le confinement s’est imposé et il n’y avait plus ni avion ni train. C’est là un choix tragique, qu’il ne pouvait pas anticiper. Cela révèle en tout cas la façon dont des prédateurs comme Bolloré savent se saisir d’opportunités pour conquérir des parts en vue d’étendre un empire. Et sans doute savait-il, dès cette époque-là, qu’il allait pouvoir créer ensuite des convergences entre ses différentes activités.

Selon quel mode opératoire oriente-t-il ses activités au service de son offensive idéologique ?

Sa stratégie repose sur un choix récurrent qui consiste à garder, au sein d’un groupe, des titres prestigieux pour les détourner de leur propre histoire et en faire des relais de l’extrême droite. C’est ce qu’il a fait avec Fayard pour l’édition, avec le Journal du dimanche et Europe 1, qu’il a mis au service de son offensive idéologique.

Ce qui est frappant dans le cas de l’empire Bolloré, c’est qu’il y a des concentrations à la fois horizontales et verticales. Les activités sont complémentaires les unes des autres : des chaînes de télévision, des radios ; un empire de presse, avec Prisma d’un côté, le JDD de l’autre ; un empire d’édition, avec Hachette, et, avec Relay, un empire de distribution.

Il y avait au départ un choix fondé sur la rentabilité mis partiellement au service de l’offensive idéologique. Désormais, à mesure qu’il se radicalise et entre dans une offensive politique, tout le groupe, y compris des marques qui avaient été laissées un peu de côté, comme les journaux de Prisma, est sommé de travailler au service de l’idéologie de Bolloré et de sa conquête du pouvoir.

Le but de Bolloré est de renverser la démocratie.

Quelle place occupent les Relay dans cette stratégie ?

Les Relay sont en quelque sorte le reflet de la cohérence de cette offensive réactionnaire. Le fait que cela se passe dans un lieu de vente inscrit dans la vie quotidienne des gens rend la chose d’autant plus spectaculaire. Alors que les kiosques disparaissent les uns après les autres, l’empire Bolloré s’est donné avec les Relay cette capacité sidérante d’être présent dans la vie quotidienne et d’infuser la haine raciale dans la vie des Français.

Le but de Bolloré est de renverser la démocratie. Ce qui est frappant, c’est que ce n’est pas tout le groupe Hachette qui y est mis en valeur, ce sont surtout les titres de Fayard et, parmi les titres de Fayard, sont privilégiés les auteurs au service de l’offensive, à savoir Zemmour, Bardella

Avec, en arrière-fond, toujours cette rationalité : les figures promues au sein de Fayard sont celles qu’on valorise aussi ailleurs dans le groupe, à savoir des gens qu’on voit sur CNews, qu’on entend sur Europe 1. Il y a un effet de circularité médiatique qui est induite par ces concentrations verticales.

La situation actuelle fait écho à lÉtrange Défaite, de l’historien Marc Bloch. Il dresse dans ce livre le panorama de cette époque-là (les années précédant la défaite de la France, en 1940, NDLR), avec cette interrogation : comment la démocratie a-t-elle pu se saborder aussi rapidement ?

Alors qu’il reste un an et demi avant la présidentielle, qu’on est face à un mouvement presque irrésistible qui amène l’extrême droite vers le pouvoir, tout le monde continue à se coucher devant cet empire, qui s’est construit grâce à la mansuétude de l’État.

 


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