Municipales 2026 : l’arsenal de Pierre-Édouard Stérin pour faire basculer des centaines de villes à l’extrême droite

Le 24 juin 2025, à Paris. Marion Marechal et Éric Ciotti, au Casino de Paris, pendant le « Sommet des Libertés », co-organisé par Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin.
© Denis Allard/Leextra via opale

 

L’ampleur exacte du phénomène ne se dessinera qu’a posteriori. Peut-être à l’occasion du contrôle de conformité sur les comptes de campagne, voire en cas de poursuites pour financement illégal de la vie politique… Ou quand les faux nez de certains candidats « sans étiquette » tomberont, au fil de l’eau, dans ces milliers de communes petites et moyennes.

Mais une chose est sûre : dans l’histoire politique récente de la France, les ingérences financières n’ont jamais joué un rôle aussi déterminant que dans ces municipales des 15 et 22 mars. Et elles consistent à aider directement à la victoire de l’extrême droite ou des droites extrêmes… Comme une forme de galop d’essai, décentralisé et sous les radars, des échéances déterminantes de 2027, présidentielle et législatives confondues.

« Préférence nationale », opposition au « wokisme »…

En parallèle de la machine de guerre médiatique que constitue l’empire de Vincent Bolloré, l’offensive doit beaucoup à Pierre-Édouard Stérin, propriétaire de Smartbox et milliardaire exilé fiscal en Belgique. À travers sa philanthropie mais aussi son officine politique, Périclès, dont l’Humanité avait dévoilé le projet visant, avec 150 millions d’euros sur dix ans, à faire gagner les droites extrêmes dans les têtes et dans les urnes.

Le document original faisait état d’un objectif précis : faire « gagner absolument 300 villes par le Rassemblement national (RN) aux municipales 2026 ». Les équipes de Stérin ajoutaient, à l’époque, vouloir « former et faire gagner en 2026 environ 1 000 maires de petites et moyennes communes » sur une ligne politique décrite par des valeurs très explicites : « préférence nationale », opposition au « wokisme » et au « socialisme », « famille, base de la société », « place particulière » donnée au christianisme, etc.

Deux ans plus tard, c’est donc un premier test à grande échelle que le plan Périclès de Stérin s’apprête à passer. Depuis son affichage dans le champ politique à l’extrême droite, la grande fortune catho identitaire a semé ses financements directs ou ses prêts dans tout le pays. Avec une stratégie, plus ou moins consciente, de dissémination générale et d’occupation des sols.

Ce sont les Nuits du bien commun, cofondées par l’homme d’affaires, qui permettent, au-delà des objectifs affichés de charité, de fédérer la frange la plus conservatrice du monde catholique. Ce sont les associations qui tentent de décourager le recours à l’IVG ou de lutter contre le divorce qui ouvrent des antennes sur le territoire. Ou encore des écoles privées hors contrat, des spectacles historiques, le label Les plus belles fêtes de France ou Le canon français. C’est le « passeport du civisme », le Réseau des parents, etc. Autant de jalons qui fournissent a minima des bases arrière dans la bataille politique.

Un essaim d’organisations au service des idées d’extrême droite

Dans le domaine strictement électoral, explicitement mis en avant par Périclès dès sa gestation, Stérin et ses cadres promettaient de mettre à disposition des « candidats alignés » « tous les outils nécessaires », comme du « big data », des « médias » et même des « ressources humaines » et du « financement ». En la matière, plusieurs entités financées par Périclès ont balisé le terrain depuis des mois.

Le lobby Transparence citoyenne, par exemple, a percé le mur des médias en affichant dans la capitale les notes de frais de la maire sortante, Anne Hidalgo. L’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID), laboratoire plus idéologique que scientifique, a fourni des « études » déclinables en kits, utilisés par le RN à Laon (Aisne). Aujourd’hui, C’est Nicolas qui vote, l’association satellite de Némésis, lancée notamment par la belle-sœur de Marion Maréchal Le Pen, arrive en renfort.

Dans la machinerie électoraliste de Stérin, deux entités se distinguent, nettement et, de toute évidence, elles carburent à l’approche des municipales : l’observatoire Hexagone qui commande des sondages – bien orientés sur ses préférences – aux instituts et, évidemment, l’école de formation des futurs maires Politicae.

L’an dernier, au cours de son audition devant la commission d’enquête sur l’organisation des élections en France – une commission qui, en bout de course, avait concentré ses travaux sur le plan Périclès et essuyé les refus d’y répondre de Pierre-Édouard Stérin –, Arnaud Rérolle, le bras droit qui chapeaute son projet politique, avait classé Hexagone et Politicae « parmi les cinq principaux bénéficiaires » des largesses du milliardaire. Il avait ajouté que Politicae disposait d’un « engagement pluriannuel » jusqu’aux municipales de « plusieurs centaines de milliers d’euros ». Et qu’avec Hexagone il avait « une réunion trimestrielle stratégique ».

Stérin au cœur du débat échevelé entre Estrosi et Ciotti à Nice

À Nice (Alpes-Maritimes), dans la bataille fratricide entre Christian Estrosi (Horizons) et Éric Ciotti (UDR-RN), le concours d’Hexagone est au centre d’une violente polémique. Dès la mi-février, le camp du maire a alerté la justice sur les liens supposés entre Stérin et son concurrent d’extrême droite, mais c’est le week-end dernier que, après la publication d’un sondage très favorable à Ciotti commandé par Hexagone, Estrosi a attaqué bille en tête lors d’un débat télévisé : « J’ai reçu des menaces et des violences de toutes parts de ce côté-là, je le dis très clairement : l’ultradroite de M. Pierre-Édouard Stérin qui parmi elle a des gens qui sont engagés dans la xénophobie, engagés dans l’antisémitisme, dans le racisme, dans la cybercriminalité. » Ciotti lui oppose sur le moment qu’il a inauguré une exposition temporaire sur les Vikings, déclinée à Nice par le groupe Cités immersives, lui-même lié à Stérin…

De son côté, le financier de Périclès n’a manifestement pas apprécié, et il a fait savoir, par la voix d’un de ses avocats, qu’il comptait bien poursuivre le candidat Horizons à Nice. « M. Estrosi a fait le choix de jeter en pâture le nom de M. Stérin dans un débat d’audience nationale, alors que ce dernier est totalement étranger au moindre de ces faits, a déclaré le conseil du milliardaire. M. Stérin déplore que le débat public soit alimenté par des procédés aussi lamentables. »

Dans le système organisé et financé par Périclès, c’est Politicae qui occupe naturellement la place la plus centrale. Cet institut de formation a été cofondé officiellement par deux maires : Antoine Valentin, Saint-Jeoire (Haute-Savoie), soutien de Zemmour en 2022, passé des LR à l’UDR, et Raphaël Cognet, à Mantes-la-Jolie (Yvelines). Et il s’est étoffé au fil des mois, avec des séminaires gratuits, puis des productions et prestations payantes. Il y a un an, Cash investigation avait dévoilé le contenu de ces formations, montrant, par exemple, comment Jordan Bardella tenant un bébé ou Éric Ciotti faisant des pâtes pouvaient servir de modèles à suivre.

À partir de recoupements, l’Humanité a pu identifier, outre le représentant du RN à Brionne, des dizaines de participants à ces séminaires : beaucoup sont candidats dissidents LR ou divers droite, un certain nombre sont liés à Reconquête ou au microparti – allié au RN – de Marion Maréchal, Identité libertés, et quelques-uns conduisent des listes ouvertement d’extrême droite, comme à Pau (Pyrénées-Atlantiques) et Saint-Lô (Manche).

De manière un poil cocasse : dans une banlieue chic de Lyon, l’une des deux sœurs de Pierre-Édouard Stérin, adjointe au maire et candidate sur une liste divers droite, sera confrontée à un concurrent, un peu plus radical, formé chez Politicae. Sur le site évaluant l’initiative, cet homme salue un « séminaire très bien organisé par des élus expérimentés ».

Pour les échéances futures, un nouvel « institut » est lancé

Pour Politicae en particulier, comme pour Périclès en général, la fin de la première étape approche, mais d’autres, plus cruciales, s’annoncent. Il y a quelques mois, Arnaud Rérolle a discrètement constitué une nouvelle entreprise, l’Institut de formation et de promotion de l’engagement local (Ifpel).

Selon les statuts que nous avons consultés, Antoine Valentin, devenu entre-temps député ciottiste de Haute-Savoie, devait en être le responsable. Contacté par nos soins, Arnaud Rérolle n’a pas confirmé que cette entreprise était destinée à prendre le relais de Politicae après les municipales. Idem pour Raphaël Cognet, le maire sortant de Mantes-la-Jolie (Yvelines), qui pourrait œuvrer dans ce nouveau projet, mais n’a pas répondu à notre sollicitation : la faute à la campagne électorale ou à l’embarras, on ne saura pas.


Cet article fait partie de la série

Pierre-Édouard Stérin, saint patron de l’extrême droite française (61 épisodes)


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