TotalEnergies, profiteur de guerre, fait du chantage pour ne pas être taxé

Le PDG de TotalEnergies menace les automobilistes de revenir sur le plafonnement des prix à la pompe si jamais le gouvernement cherchait à taxer les profits de guerre réalisés par la multinationale. De quoi susciter une indignation dans une partie de la classe politique.

Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, rencontrait l’émir du Qatar, Tamim bin Hamad Al Thani, le 23 avril 2026.
© IMAGO / APAimages

Oubliez le profiteur de crise, dont l’entreprise engrange des milliards de dollars depuis le début de la guerre en Iran : en réalité, le patron de TotalEnergies est un bienfaiteur de l’humanité, dont le sens du dévouement n’a d’égal que l’attachement à notre souveraineté. C’est (à peine caricaturé) l’improbable récit opposé par le PDG du pétrolier à ceux qui voudraient lui demander des comptes.

« Quand les raffineries perdent de l’argent, personne ne vient proposer de nous les subventionner, alors même qu’elles contribuent directement à la souveraineté énergétique nationale », répond le PDG, interrogé sur les 5,8 milliards de dollars (4,96 milliards d’euros) de résultat net au premier trimestre, en hausse de 51 % par rapport à la même période l’année précédente.

Tollé dans la classe politique

Et le dirigeant de vanter les mérites du plafonnement des prix à la pompe dans ses 3 300 stations-service françaises, mis en place depuis le 8 avril (1,99 euro le litre d’essence et 2,25 euros le litre de diesel), « une décision forte, généreuse et solidaire », ose-t-il. Avant de laisser planer une menace : si jamais le gouvernement s’avisait de taxer ses profits mirifiques, il ne pourrait « pas maintenir » ledit plafonnement.

De quoi déclencher un tollé dans la classe politique. « Si un groupe comme Total impose sa loi au gouvernement français, c’est très inquiétant pour notre pays, met en garde le communiste Léon Deffontaines, joint par l’Humanité. Si le gouvernement se refuse au blocage des prix du carburant, c’est bien parce que le groupe lui met la pression : cela plaide pour qu’on reprenne la main sur le secteur. »

« Patrick Pouyanné est tout bonnement irresponsable », tacle, en écho, le socialiste Pierre Jouvet qui qualifie les propos du PDG « d’antipatriotes ».

Des arguments bidon

Les arguments de TotalEnergies ne résistent pas longtemps à l’analyse. D’abord, parce que le plafonnement des prix se fait à un niveau élevé. Pour mémoire, le litre de diesel s’achetait autour de 1,70 avant la guerre en Iran, soit 55 centimes de moins que le prix désormais en cours chez Total.

*Ensuite, parce que le plafonnement relève moins d’un acte de charité que d’un plan de com savamment mis en place : « C’est une opération promotionnelle, résume Thierry Bros, expert en énergie. Le PDG du groupe a gagné du temps d’antenne et de nouveaux clients, donc il n’a pas fait une mauvaise affaire. Et puis, cela a donné des arguments au gouvernement pour ne rien faire pour les Français durant les deux premiers mois de la guerre. »

Enfin, parce qu’on a du mal à croire que ce plafonnement pèse fortement sur les comptes du groupe. En 2022, TotalEnergies avait décidé d’un rabais sur les prix dans ses stations essence, sur fond de guerre en Ukraine. En septembre 2022, le groupe avait chiffré le manque à gagner à 170 millions d’euros.

« Personne ne peut imaginer que le groupe soit actuellement en train de vendre à perte, grince Thierry Defresne, secrétaire CGT du CE européen de TotalEnergies. Le surprofit du raffinage sur le premier trimestre s’élève à 600 millions de dollars en comptant le trading, auxquels il faut ajouter 800 millions de surprofit dans l’exploration-production ! Donc ce ne sont pas quelques dizaines de millions d’euros qui vont changer la donne. »

Des pays se mobilisent pour la taxe

Le groupe aurait largement les moyens d’absorber une taxation exceptionnelle. La réticence du premier ministre français interroge d’autant plus que des voix très diverses s’élèvent pour demander la taxation des surprofits des compagnies pétrolières.

Début avril déjà, les ministres des finances de cinq pays européens, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, le Portugal et l’Autriche, avaient plaidé pour la mise en place d’une taxe européenne de ce type afin « de financer des mesures d’aide temporaires, notamment en faveur des consommateurs, et d’endiguer la hausse de l’inflation, sans alourdir davantage les budgets publics », écrivaient-ils au commissaire en charge du climat, Wopke Hoekstra. En attendant une réaction continentale, le gouvernement de centre droit à la tête du Portugal a d’ores et déjà annoncé, le 5 mai, l’adoption rapide d’un texte pour permettre la mise en place de cette taxation.

Tout le monde invoque le précédent de 2022. Confrontée alors à une première explosion des coûts de l’énergie, liée au déclenchement de la guerre contre l’Ukraine, l’Union européenne avait promu une taxe de 33 % sur tous les profits supérieurs de 20 % à ceux des quatre dernières années.

En 2022 déjà, la France traînait des pieds

Mais en France, les résultats avaient été plus que décevants : 69 millions d’euros au lieu des 2 à 3 milliards initialement prévus. « D’autres pays ont fait beaucoup mieux, comme la Grande-Bretagne, parce qu’elle est un pays d’extraction, mais aussi l’Espagne et la Belgique, par exemple, qui ont gagné respectivement 1 milliard et 300 millions d’euros, parce qu’elles ont utilisé une base taxable moins manipulable qu’en France », nous expliquent Ninon Moreau Kastler et Alice Chiocchetti, chercheuses à l’Observatoire international de la fiscalité.

Dans un rapport publié début avril, les deux économistes ont d’ailleurs mis en lumière le fait que plus les groupes font de profits, plus la part enregistrée dans des filiales situées dans les paradis fiscaux augmente. Par ailleurs, certaines modalités d’application spécifiques à la France ont encore plus réduit l’impact de cette taxe.

« Beaucoup d’entreprises que nous avions identifiées comme faisant partie du périmètre sectoriel de la taxe et qui ont réalisé des superprofits n’ont pas déclaré de contribution exceptionnelle de solidarité due ; c’est le cas de quelques dizaines d’entreprises représentant 72 % des superprofits en 2022 », relevait l’économiste Laurent Bach en mai 2024. Un mauvais calibrage délibéré ? La question se pose.

Investir dans la transition

Quoi qu’il en soit, un système de taxation des superprofits des multinationales pétrolières est donc possible. Il passe par une meilleure estimation des profits au niveau mondial afin d’adapter la base taxable, mais aussi par « un élargissement du périmètre des activités concernées, afin d’inclure les segments les plus rentables », selon une lettre ouverte signée par une trentaine d’économistes et publiée début mai par l’Institut Veblen.

Cela doit permettre d’aider ménages et entreprises à faire face à la hausse mais surtout à « financer sans délai la transition énergétique, seule à même de réduire durablement notre dépendance aux énergies fossiles et notre vulnérabilité ».

 


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