Mouvement lycéen : le ministère fiche les grévistes et ordonne de ne pas payer les professeurs refusant le distanciel

Dans un mail daté du 15 octobre, consulté par « l’Humanité », la secrétaire générale du ministère de l’Éducation nationale ordonne aux recteurs d’académie de déclarer comme grévistes tous les professeurs n’assurant pas les cours en distanciel et de ficher les enseignants mobilisés avec leurs élèves sur les blocus. Des pratiques parfaitement illégales, qui trahissent la radicalisation du pouvoir face à la mobilisation lycéenne.

Au-delà de la continuité pédagogique, la secrétaire générale de l’Éducation nationale ordonne aussi aux recteurs et aux personnels de direction de dresser des listes de professeurs soutenant les blocages. © SIMON WOHLFAHRT / AFP

Face à la mobilisation des lycéens, le gouvernement a choisi la répression, y compris contre les enseignants. Alors que le ministre de l’Éducation nationale menace désormais ouvertement de « sanctions » les lycéens empêchant l’accès aux établissements, un mail daté du 15 octobre, envoyé par la secrétaire générale de l’Éducation nationale et consulté par l’Humanité, ordonne aux recteurs d’académie de lancer la chasse aux agents grévistes et aux soutiens des blocages devant les établissements.

Dans cette missive, la numéro 3 du ministère de l’Éducation nationale détaille la stratégie répressive et illégale mise en œuvre dès le 12 octobre, alors que le gouvernement peinait encore à prendre l’ampleur de la mobilisation lycéenne. « Nous souhaitons pouvoir décompter les jours de grève pour les enseignants qui se sont déclarés grévistes (…), mais aussi pour ceux, mêmes non déclarés grévistes, qui ne réalisent pas leur service. », introduit la secrétaire générale.

Une consigne parfaitement illégale, puisqu’un enseignant non gréviste empêché de faire cours en présentiel à cause d’un blocus ne commet pas une absence injustifiée. Pourtant, le mail précise que « dans les lycées fermés, les professeurs qui ont refusé d’assurer la continuité pédagogique soit par l’organisation de cours en visioconférence, soit par la transmission de travaux divers à leurs élèves » sont considérés comme grévistes par l’administration.

Les syndicats hallucinent

Ce mail, aux dispositions parfaitement illicites, a d’abord conduit les organisations syndicales à temporiser, pensant avoir affaire à une fausse information. Les dispositions contenues dans ce mail circulaire sont « tellement illégales que cela paraît invraisemblable », s’étrangle Antonello Lambertucci, secrétaire adjoint du SUI-FSU (le syndicat des personnels de l’inspection pédagogique, NDLR).

« Sauf que depuis, nous avons eu de nombreuses remontées de collègues enseignants nous signalant cette pratique dans leur établissement. On les met en demeure de démontrer qu’ils n’étaient pas grévistes, même lorsque leur établissement était fermé administrativement, et qu’ils avaient bien donné du travail à distance, ce qui n’a aucun fondement juridique. »

Des mesures illégales donc, « mais aussi répressives et punitives, renchérit Louise Paternoster, Co-secrétaire générale de la CGT Educ’action 93. « Dans les lycées qui étaient fermés, Édouard Geffray avait précisé qu’il n’y avait pas un d’objectif de continuité des cours et qu’en aucun cas il était question d’assurer une forme de surveillance sur les personnels qui n’exerceraient pas. »

Selon la syndicaliste, « la continuité pédagogique est très mal encadrée, puisqu’il s’agit d’une situation exceptionnelle. En aucun cas, la mise en place de ce distanciel ne peut être l’objet de sanctions, et encore moins pour des collègues qui n’auraient pas fait des cours. »

Le ministère dresse des listes

Au-delà de la continuité pédagogique, la secrétaire générale de l’Éducation nationale ordonne aussi aux recteurs et aux personnels de direction de dresser des listes de professeurs soutenant les blocages. « Vous veillerez à ce que les enseignants qui ont participé aux blocages aux côtés des lycéens et qui ont été identifiés par les équipes de direction des établissements soient bien comptés comme grévistes pour les jours concernés. »

Ainsi, les enseignants se tenant aux côtés des élèves mobilisés et massivement réprimés par la police devant leurs établissements sont considérés par le ministère comme des grévistes de fait. « Ce mail est stupéfiant, on marche sur la tête, dénonce Paul Vannier. C’est une atteinte au droit de grève, un droit fondamental. »

Pour le député du Val-d’Oise, « être présent devant son établissement pour dialoguer avec les lycéens, tenter de trouver des solutions d’apaisement, ce n’est pas exercer son droit de grève. »

« Demander au recteur d’identifier des professeurs qui auraient participé à des blocus, ça c’est illégal, même pour leur décompter un jour de grève. C’est à la fois de l’intimidation et une forme de fichage », appuie Sébastien Laborde, responsable des questions d’éducation au PCF.

Interrogée sur la légalité de ces pratiques, la secrétaire générale de l’Éducation nationale n’a pas donné suite à nos questions. Le service de presse du ministère nous a renvoyés vers une déclaration d’Édouard Geffray non datée, affirmant que ce procédé est « vieux comme la grève (…) C’est du bon sens, ça a toujours existé. » De son côté, Paul Vannier affirme « envisager de saisir la justice au nom de l’article 40, vu la fragilité du fondement légal de cette consigne ».

 


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