En débat: Face à l’offensive hégémonique de l’extrême droite, des formes d’appropriation populaire de l’information s’organisent, s’inspirant des luttes d’hier.

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À l’occasion des 10es rencontres d’histoire critique de Gennevilliers, organisées les 27 et 28 novembre 2025 par les Cahiers d’histoire, l’Institut de recherche de la FSU, l’institut CGT d’histoire sociale et la Fondation Gabriel-Péri, cette table ronde animée par David Chaurand revient sur quelques-unes des expériences historiques de prise de pouvoir citoyenne sur la production de l’information. Une rétrospective nécessaire pour repenser la bataille hégémonique actuelle.
Durant la Commune de Paris, on trouve déjà une forme d’appropriation populaire de l’information. Qu’est-ce que cette expérience révolutionnaire nous apprend-elle dans la bataille médiatique actuelle ?

Sylvie Braibant, Historienne, coprésidente des Amies et Amis de la Commune de Paris 1871
À propos de la Commune de Paris, on peut dire que la presse est consubstantielle de l’événement révolutionnaire. Tous les éléments sont en place pour que la Commune arrive, mais c’est l’interdiction des journaux révolutionnaires qui va produire l’étincelle. La Commune va durer soixante-douze jours, et 71 journaux seront créés pendant ce laps de temps. Ce mouvement se déroule en outre dans un contexte où il n’est pas facile de se procurer du papier et où l’analphabétisme est proéminent.
Mais, paradoxalement, c’est l’une des raisons pour lesquelles la presse va pouvoir imprégner la Commune. Puisque tout le monde ne peut pas lire les journaux, on les lit collectivement, de sorte que, oui, on se les approprie. On y apprend les décisions de la Commune au jour le jour.
On y trouve des informations politiques, des éditoriaux, mais aussi des informations pratiques, voire ludiques, comme l’annonce de concerts dans les jardins des Tuileries. Chaque courant – et ils sont nombreux ! – a son journal avec aussi bien des journaux d’opinion que des journaux d’information.

Pierre Laurent, Ancien directeur de la rédaction de l’Humanité et coordinateur du Silomag #20 « Médias sous influences : argent et extrêmes droites »
La bataille pour le contrôle des médias par les puissances d’argent n’est pas une affaire nouvelle ; cela a traversé l’histoire des deux derniers siècles. Mais nous sommes dans un moment singulier. Il y a aujourd’hui une dimension planétaire, c’est une bataille d’hégémonie culturelle mondiale entre des forces ultraréactionnaires et des idées d’émancipation qui tentent de résister.
Cette entreprise de contrôle médiatique a pour principe de mener une offensive tout-terrain contre toutes les idées de contestation. C’est une vraie guerre médiatique : il s’agit de conquérir et de contrôler les médias dans leur ensemble, pour empêcher le débat démocratique et pluraliste.
Cette offensive s’allie à des acteurs d’extrêmes droite, qui cherchent à rallier le camp libéral à leurs thèses, et qui usent de la puissance décuplée que donnent les nouvelles technologies, telles que l’IA générative, pour construire leur monde de demain. Cela conduit à une transformation médiatique et culturelle inédite.
Dans cette « guerre médiatique », peut-on s’inspirer de l’émergence, dans les années 1980, des radios libres ?

Ingrid Hayes, Maîtresse de conférences en histoire, autrice de Radio Lorraine Cœur d’acier (Presses de Sciences-Po, 2018)
Je vais parler de la radio Lorraine Cœur d’acier, qui a tenu l’antenne en 1979-1980, à Longwy. Cette histoire, qui fait partie de la mythologie militante, est au croisement de deux autres histoires : les luttes des sidérurgistes, en 1978-1979, contre un plan de licenciement aboutissant à leur première grosse défaite, et puis, ce que certains appellent le « mouvement des radios libres », qui s’est déroulé entre 1977 et 1981.
On peut aussi ajouter à ce contexte historique le renouvellement du secteur propagande à la CGT, en lien avec une ébullition comparable du côté du Parti communiste français – dont les journalistes de Lorraine Cœur d’acier étaient membres. La radio est lancée le 17 mars 1979, au départ pour pallier le déficit d’information concernant une manifestation des sidérurgistes.
La CGT mettra en place une quarantaine de « radios de luttes ». Lorraine Cœur d’acier est la première à être lancée, et elle a une particularité par rapport aux 39 autres : outre sa longévité (quatorze mois), elle sera la seule qui décidera d’employer des journalistes professionnels. Les journalistes arrivés de Paris, Marcel Trillat et Jacques Dupont, disent avoir imposé deux principes : le pluralisme et, surtout, le direct permanent. C’est, à l’époque, une nouveauté notable.

Marie-Élise Beyne, Documentariste, coréalisatrice du film Dans la maison rouge
En 2019, j’ai coréalisé le documentaire Dans la maison rouge, entièrement tourné dans la Maison du peuple de Limoges. Notre film prend appui sur les archives d’une radio syndicale, Radio Luttes, qui a commencé à émettre en 1981. Elle a d’abord une mission d’éducation populaire et insiste sur l’histoire des syndicats, avec des chroniques souvent écrites et lues par un prêtre-ouvrier, Henri Chartreux.
Systématiquement, la radio va rendre compte, dans les années 1980, de la désindustrialisation et des fermetures d’usines, en insistant sur la solidarité qui émerge dans ce contexte. Radio Luttes a suivi toutes les luttes en cours durant cette période. Le slogan du journal quotidien était : « Écoutez-vous vivre sur Radio Luttes ».
Ingrid Hayes À Lorraine Cœur d’acier, la grille de programmes est assez fluctuante mais marquée par l’importance de la revue de presse, émission quotidienne qui peut parfois durer plusieurs heures. Il faut noter de fait une dimension pédagogique, sur l’initiation à la critique des médias et de l’information. Une émission culturelle se met aussi en place de façon régulière, ainsi qu’une émission nommée « La parole aux immigrés », qui se déroule parfois en langue arabe et qui témoigne encore du caractère avant-gardiste de cette radio. On note aussi l’importante présence des femmes à l’antenne, dont des femmes de sidérurgistes.
Marie-Élise Beyne À une époque où les réseaux sociaux n’existent pas, la radio fédère, crée des liens intergénérationnels. Radio Luttes envoie des jeunes militants interviewer d’anciens militants, faire des micros-trottoirs, etc. Ils vont par exemple suivre l’occupation d’une usine textile située à Ambazac.
Du début à la fin, Radio Luttes sera à leurs côtés. En ce moment, je prépare un nouveau documentaire à Montreuil, dans un quartier qui fait l’objet d’un plan de rénovation urbaine, et où s’est installée Radio M’s. La radio est animée par des bénévoles. Une émission, « Associativement vôtre », revient, par exemple, sur le fonctionnement des associations et sur la manière dont elles se substituent au rôle de l’État ou des médias.
À partir de ces expériences et au regard de l’offensive réactionnaire, comment produire de l’information alternative ?
Pierre Laurent On pourrait être défaitiste en raison des forces qui nous font face, mais nous disposons d’atouts pour mener cette bataille. Toutes les enquêtes d’opinion montrent que même si les gens sont envahis par les écrans, la défiance à l’égard de ce qu’ils regardent est extrêmement importante. Évidemment, dans cette défiance, il y a deux rives contradictoires.
L’une est une critique citoyenne, parce que les gens ne se reconnaissent pas dans la propagande. L’autre est une défiance plus globale, à l’égard de la politique en général et de la démocratie, ce qui peut écarter certaines personnes de la bataille nécessaire. Cela dit, il faut se défaire de l’idée selon laquelle les individus seraient soumis à ce qu’ils voient sur leurs écrans. On peut certes être influencé, mais on a de grandes capacités de résistance, et il s’agit de redonner confiance à ces capacités.
Il existe des médias indépendants et des journalistes qui ne se reconnaissent pas dans la manière dont on essaye de leur faire exercer le métier. Nous devons alimenter et organiser cette critique. Et puis, il y a aussi une bataille politique à tenir : il faut de nouvelles lois contre la concentration des médias. Pour cela, nous devons créer les conditions pour que des forces politiques de gauche montent de tels projets.
L’année dernière, la Fête de l’Humanité a mené une initiative en vue de relancer des états généraux de la culture. Et, depuis deux ans, la Fête abrite un village des médias indépendants. Il faut continuer en ce sens.
Le journal l’Humanité a été l’un des pionniers dans ce souci d’une information populaire indépendante des canaux dominants. En termes de diffusion ou de rayonnement avec la Fête, on peut aussi évoquer le travail des correspondants.

Danielle Tartakowsky, Historienne, coautrice des Correspondants de l’Humanité : regards photographiques (Seuil, 2022)
Oui, le service des correspondants de l’Humanité est refondé en 1949. En pleine guerre froide, à un moment où le Parti communiste et sa presse sont écartés des événements officiels, ces bénévoles s’attachent à couvrir ce que les agences de presse ou les autres quotidiens ignorent intentionnellement.
Ce service des correspondants fait donc office d’une agence de presse unique en France. Il va se développer et créer un groupe de correspondants photographes qui sont d’abord indistincts du réseau des rédacteurs militants, puis qui vont être spécifiés peu à peu, à mesure que l’image prendra une place croissante dans la presse quotidienne et que la photographie amateur se développe. Le développement du service des correspondants de l’Humanité est relayé par la direction du Parti communiste en 1954, qui crée alors la première école de photographes rattachée au service. École qui jouera un rôle prépondérant dans l’éclosion de la photographie humaniste. J’ai dit que ce service avait été refondé car, en réalité, il a une préhistoire.
En 1924, Paul Vaillant-Couturier avait envisagé la création d’un réseau de correspondants ouvriers et paysans, sur le modèle soviétique. Il écrit dans les colonnes du journal : « L’Humanité doit devenir un journal tout à fait ouvrier et prolétarien, qui non seulement doit paraître pour les ouvriers, mais être édité par eux. Il faut que le prolétaire puisse trouver dans son journal ce qu’il se passe à l’usine, à la fabrique, dans les ateliers de la France capitaliste. » Dans le même esprit, en 1955, Raymond Lavigne qui dirige alors le service, écrit aux correspondants : « Faites en sorte que nous soyons informés de la plus petite action. »
Ainsi l’Humanité couvre un champ qui n’est couvert par aucun autre titre de presse. Le service des correspondants s’éteint en 1999, pour des raisons multiples mais notamment du fait de l’essor d’Internet et de la photographie numérique.
Y a-t-il des écueils stratégiques à éviter ?
Sylvie Braibant Dans le quotidien communard la Sociale, André Léo, journaliste, romancière et militante féministe, écrit : « Si nous agissons comme nos adversaires, comment le monde choisira-t-il entre eux et nous ? Dans ce trouble de la conscience, il ne peut y avoir succès pour la cause. Qu’on attaque en justice le mensonge et la calomnie. Mais que la liberté de penser soit inviolable. »
La grande créativité de la Commune va se gâter dès lors qu’elle va décider d’interdire des journaux. Un grand débat va commencer entre les partisans et les opposants à cette interdiction. On trouvera à deux jours d’intervalle une tribune de chaque opinion sur le sujet. Il n’empêche, la Commune se raidira de plus en plus et continuera à interdire des journaux.
Ingrid Hayes Concernant la radio Lorraine Cœur d’acier, je noterai trois limites à cette expérience militante. Cette radio n’est pas une radio ouvrière. Les ouvriers interviennent, mais ce ne sont pas eux qui animent, organisent et conçoivent la programmation, à l’exception de l’émission « La parole aux immigrés », qui a lieu le dimanche à une heure de faible audience.
Ensuite, on trouve dans cette radio un rapport un peu ambivalent à la culture populaire. Dans son aspect pédagogique, au-delà de la critique qui est faite des médias, la radio a surtout pour but de transmettre une culture légitime. Et puis, la place des thématiques qu’on aurait pu attendre (la sidérurgie, le travail, etc.) est finalement assez faible.
Pierre Laurent Aujourd’hui, nous avons tous en permanence affaire à ce bruit assourdissant sur la submersion migratoire, sur un prétendu détournement des idées laïques, sur la réécriture des récits nationaux, le révisionnisme, le populisme culturel, etc. Et, bien sûr, nous faisons face à l’utilisation généralisée des fake news, qui ne sont pas seulement des fausses nouvelles, mais des nouveaux récits falsificateurs, visant à remplacer des travaux scientifiques. Ce qui est visé, c’est évidemment le pluralisme, mais surtout la fabrique de l’information.
Tout cela appelle à mettre à l’ordre du jour une bataille nouvelle : il faut changer d’échelle. Il faut engager un combat de réappropriation populaire des médias, qui ne doit pas seulement passer par des « coups de gueule » ou des manifestations devant les médias en question. Notre bataille doit avoir l’ambition de reconstruire le paysage médiatique en élargissant les espaces rendus à un débat pluraliste plus libre.
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