Ces dernières années, les affaires de racisme et de discriminations se multiplient au sein de la police nationale. Signe du poids de plus en plus lourd de l’extrême droite dans ses rangs.

L’affaire a été réglée en toute discrétion. Fin 2025, le gardien de la paix Cédric B., affecté à la brigade d’aide et d’assistance judiciaire (Baaj) des Yvelines, saisit sa hiérarchie. Dans son rapport, que l’Humanité a pu consulter, le fonctionnaire de police revient sur « plusieurs faits sensibles » au sein de sa brigade dont il a été victime. Le dernier date du 7 octobre 2025.
En entrant dans la salle de chef de poste, il retrouve des collègues, dont un major et une gardienne de la paix. Cette dernière est en train d’évoquer sa passion du zoo et parle des animaux sauvages, comme les singes, qu’elle aimerait avoir en animal de compagnie. Le gradé se retourne alors vers Cédric B., le désigne du doigt et balance : « Tu veux un singe, tu as un beau spécimen ici ! » rapporte le policier, dont la peau est noire.
Moqueries et insultes racistes
Une saillie ouvertement raciste, devant témoins, accueillie par de grands rires de la jeune collègue. Dans son rapport, le fonctionnaire signale qu’il sera à plusieurs reprises insulté de « singe » durant le reste de la journée par la policière. « Ce comportement n’est malheureusement pas isolé au sein de la Baaj. Il m’a été rapporté et je l’ai constaté : moqueries sur l’origine des agents, notamment envers des populations africaines, (…) des personnes de confession juive par des blagues sur la Shoah, ou des populations du Maghreb comparées à des voleurs ou des violeurs », décrit-il. Des « faits mensongers », se défendra la jeune agente lors de l’enquête disciplinaire.
Les investigations permettent pourtant de mettre au jour, au fil des auditions, « l’habitude chez le major » des sorties racistes, selon une source policière. « Il risque une sanction du 2e groupe, ce qui n’est pas cher payé », note notre interlocuteur. Le gardien de la paix Cédric B. a, quant à lui, été muté.
« C’est la manière habituelle de l’administration de régler les choses, ça évite de trop foutre le bordel », confie un syndicaliste policier qui réclame l’anonymat car, explique-t-il, « avec l’approche des élections professionnelles, c’est un sujet ultrasensible ». Comprendre : s’exprimer dessus, c’est prendre le risque de perdre de nombreuses voix… « Des affaires comme celle-là, malheureusement, on en a de plus en plus. On est face à une percée des idées d’extrême droite dans la police nationale », souffle-t-il.
Une étude du Cevipof parue en 2024 sur la base des résultats des élections européennes et législatives a démontré une forte progression du vote Rassemblement national (RN) au sein de la fonction publique, et tout particulièrement au sein du corps policier et militaire. Au second tour des élections législatives post-dissolution, « chez les policiers et militaires, le vote RN a atteint les 67 % », a constaté l’enquête. Plusieurs policiers, à l’image de Matthieu Valet, ont d’ailleurs été élus sous les couleurs du parti d’extrême droite.
Silence au ministère de l’Intérieur
Cette progression dans les urnes coïncide avec la multiplication d’affaires de racisme au sein de la police nationale. L’inspection générale de la police nationale a ouvert 43 enquêtes officielles en 2024, soit le double par rapport à 2023. Les faits sont en fait bien plus nombreux, car la plupart sont réglés à l’abri des regards. Certaines affaires arrivent pourtant à percer les murs épais de l’institution comme celle révélée par nos confrères de Streetpress, en mars dernier, sur le calvaire d’une fonctionnaire d’origine maghrébine au sein d’un groupe de la brigade anticriminalité de Nice.
« C’est bon ça, la pêche aux bicots », s’amusait par exemple l’un de ses collègues sur une boucle WhatsApp du groupe. Elle a fini par porter plainte, pour « harcèlement moral » et « discrimination », mais également pour des violences commises par son équipe lors de l’interpellation d’un adolescent algérien de 16 ans. Le parquet de Nice a ouvert une enquête.
En novembre 2025, le député LFI Antoine Léaument avait interpellé le ministre de l’Intérieur sur cette question : « Un policier de Saint-Laurent-du-Var a été écarté de ses fonctions après avoir exercé son métier pendant six années. Son tort ? Avoir dénoncé des faits de racisme et de violence inacceptables dont il a été à la fois victime et témoin. (…) Ce témoignage, loin d’être isolé, s’inscrit dans un contexte plus large de musellement de la parole antiraciste. » La réponse se fait encore attendre… Jean-Louis Arajol, major à la retraite et ancien secrétaire général du Syndicat général de la police et de la puissante Fédération autonome des syndicats de police dans les années 1990, lui, a bien une petite idée.
« Violence et racisme sont souvent liés »
« Cette montée de l’extrême droite au sein de la police est malheureusement indéniable. La raison est simple : il n’y a plus de garde-fou ! Avant, les syndicats portaient des positions républicaines dans tous les commissariats, ce qui limitait les dérives extrémistes qu’il pouvait y avoir. Ce n’est plus le cas depuis les années 2000. Il y a eu un abandon du combat sur les valeurs au profit d’un ultracorporatisme des syndicats », cingle-t-il.
Preuve par l’exemple, alors jeune flic dans les années 1980, il avait lui-même fait exclure des policiers racistes de son commissariat. Chose impensable aujourd’hui selon lui : « C’est même le contraire, ce sont ceux qui vont dénoncer ce genre de faits qui vont se retrouver dans les emmerdes ! C’est la culture de corps. » « Il y a une omerta généralisée, sur le racisme mais aussi sur les questions de violences lors des interpellations, ce qui est souvent lié », confirme un policier.
Désormais, les syndicats ne jouent plus leur rôle de vigie et participent parfois même à la banalisation des idées d’extrême droite au sein des rangs policiers, sous l’œil bienveillant du ministère de l’Intérieur. Quelques jours après la mort de Nahel Merzouk, tué par un policier le 27 juin 2023, Alliance et Unsa Police s’étaient insurgés contre des « hordes sauvages » après plusieurs jours d’émeutes, appelant « au combat contre ces « nuisibles » ».
Un communiqué que Dominique Sopo, président de SOS Racisme, considère comme « quasi séditieux avec un fond raciste très clair. Et le pire, c’est qu’il n’y a eu aucune réaction du ministre de l’Intérieur. Il a préféré dire qu’il était du côté des policiers au lieu de dire, je suis du côté de la République », souligne-t-il.
« Certains ministres ont aggravé les choses »
En 2020, Christophe Castaner, alors premier flic de France, avait bien tenté de ramener l’ordre au sein de ses troupes. En annonçant une « tolérance zéro pour chaque soupçon avéré d’actes ou de propos racistes » dans la police, ainsi que l’interdiction de la méthode d’interpellation dite de l’étranglement. Il avait subi une fronde d’une ampleur inédite qui avait conduit à son remplacement par Gérald Darmanin… « Il y a aussi ces ministres qui ont aggravé les choses, comme Bruno Retailleau, en lançant « À bas le voile ». Il faudrait interroger l’influence de ce genre de sortie en bout de chaîne », soulève Dominique Sopo.
Les conséquences sont évidentes pour Jean-Louis Arajol, qui constate que le recrutement de ces dernières années a attiré des profils « très sensibles au discours d’ordre, au nationalisme, à une vision autoritaire de l’État. S’il y a en plus un chef de brigade d’extrême droite qui se sent validé par le haut, ça donne un cocktail explosif ».
Pour Anthony Caillé, secrétaire général de la CGT intérieur police, le véritable problème vient avant tout de la dépendance du politique à la police : « Les vagues de réformes libérales sous Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron ont provoqué énormément de mouvements sociaux. Comme nos conditions de travail se sont dégradées dans le même temps, le pouvoir politique, qui n’a tenu que grâce à la police, ne va pas prendre le risque d’aller taper les policiers qui dérapent. »
D’autant moins lorsque les autorités valident indirectement ou tolèrent des pratiques discriminatoires. « Sur la question des contrôles au faciès, cela fait des années que nous sommes face à une négation constante ou un silence gêné de la part des ministres. Il y a un refus clair de remettre en cause ces contrôles faits sur la simple couleur de peau des individus », dénonce Dominique Sopo. Difficile après ça d’empêcher les idées d’extrême droite de prendre racine dans la maison police.
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