Malgré le cessez-le-feu au Moyen-Orient, le détroit d’Ormuz, stratégique pour l’exportation d’engrais sur tous les continents, est toujours partiellement paralysé. Pertes agricoles colossales et famine guettent de nombreux pays du monde, notamment en Afrique.

La situation au Moyen-Orient ne fait certes plus la une des journaux télévisés. Mais les conséquences en cascade – économiques, énergétiques, alimentaires – engendrées par la guerre illégale israélo-états-unienne contre l’Iran, et le blocage du détroit d’Ormuz, n’ont pas miraculeusement disparu. Les négociations sur la poursuite d’un cessez-le-feu fragile entre Washington et Téhéran patinent, quand le Liban vit toujours au rythme des attaques de l’armée israélienne.
Le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, point névralgique des échanges mondiaux où transitent, entre autres, 20 % du pétrole mondial, demeure, lui, à de rares exceptions près, paralysé. Outre la flambée des prix des carburants, c’est bien une nouvelle crise alimentaire mondiale qui guette. Augmentation des prix des matières premières, baisse des volumes… Alors que 30 à 35 % du commerce global d’engrais transitent d’ordinaire par le détroit d’Ormuz, toutes les chaînes d’approvisionnement ont été frappées de plein fouet.
À commencer par le soja, ressource clé pour alimenter les élevages de bovins à travers le monde, dont le Brésil est le principal pourvoyeur. Le pays voit sa production menacée, lui qui importe massivement de l’urée en provenance d’Iran et du Qatar pour fertiliser ses champs. Mais le cœur de cette crise se situe surtout sur le continent africain, qui importe chaque année 100 millions de tonnes de céréales.
L’Afrique de l’Ouest concentre à elle seule 20 % des importations de riz, d’après le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Du riz cultivé pour majeure partie en Asie du Sud-Est, notamment en Thaïlande, qui importe du Golfe jusqu’à 71 % de son urée. Si le gouvernement thaïlandais tente d’enrayer une chute spectaculaire des rendements et de protéger les agriculteurs, les consommateurs nigérians, ivoiriens ou sénégalais pâtissent de cette rupture d’approvisionnement.
Au Kenya, le système agricole repose fortement sur les engrais
À l’inverse, le manque d’engrais impacte plus largement – et plus directement – toute l’Afrique subsaharienne, avec des disparités selon les États. « Au Kenya, la plupart des prix des denrées de base ont augmenté, constate la branche kenyane de l’ONG panafricaine d’aide au développement économique et social des populations rurales, Inades-Formation. Notre système agricole repose fortement sur les engrais – importés en majeure partie – pour les principales cultures telles que le maïs, le blé, le thé, le café, la canne à sucre et les produits horticoles. »
Au Kenya, tout comme en Tanzanie, la saison des pluies, propice aux semailles du maïs, a déjà commencé. Une période à laquelle la plupart des pays africains importent d’habitude leurs engrais pour garantir l’efficacité des rendements.
Les difficultés d’importation ne sont pas les seules à menacer l’économie kényane. La hausse mondiale des prix des carburants, entraînant celle des coûts de transport, fragilise également les secteurs à l’export. À l’instar du thé, dont Nairobi exporte 55 % de sa production brute aux pays du Golfe et au Pakistan, chargés d’assurer sa transformation et son conditionnement. Faute d’acheteur et de possibilités d’acheminement, le Kenya a perdu cette année ses principaux clients.
En conséquence de quoi des milliers de tonnes de thé ont pourri dans les entrepôts et les rares stocks écoulés l’ont été à des prix dérisoires. À l’autre bout de la chaîne, les grands perdants demeurent les petits producteurs kényans, sur lesquels repose principalement la production.
Risque de famine aggravé en Somalie et au Soudan
En cas de crise alimentaire, aucun dispositif international n’existe pour pallier les ruptures d’approvisionnement de fertilisants, comme c’est le cas avec les barils de pétrole. « Le gouvernement kenyan ne dispose pas de réserves stratégiques. On peut supposer que le pays n’était pas préparé à une telle situation », dénonce Inades-Formation. Les rendements céréaliers pourraient ainsi chuter de 50 % cette année dans toute la région.
Rien que pour le maïs, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) prévoit 40 % de baisse de rendement en l’absence d’engrais azotés. Une catastrophe qui a cours également au Sahel et dans la corne de l’Afrique, où la saison des semis et des plantations a, là aussi, déjà commencé. Une situation alarmante, notamment au Soudan, où près de 20 millions de personnes – 40 % de la population – souffrent aujourd’hui de la faim.
En Somalie, l’ONU a alerté jeudi 14 mai sur l’aggravation soudaine du risque de famine. Six millions de personnes sont actuellement en proie à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë, dont 1,9 million en situation d’urgence. Soit un demi-million de plus par rapport aux prévisions initiales, avec une proportion élevée d’enfants. Ces derniers courent un risque de décès douze fois plus élevé que des enfants correctement nourris.
« La sécheresse grave et prolongée qui a dévasté les moyens de subsistance, conjuguée au conflit au Moyen-Orient qui a fait grimper les prix des denrées alimentaires et du carburant, ainsi qu’au risque croissant d’inondations graves lié au phénomène El Niño, signifie que le pays est à nouveau au bord d’une famine », alerte Étienne Peterschmitt, représentant de la FAO en Somalie.
« Prévenir une crise humanitaire de grande envergure »
Face à l’urgence de débloquer la circulation des cargaisons de fertilisants dans le détroit d’Ormuz, le directeur exécutif du Bureau des Nations unies pour les services d’appui aux projets (Unops), Jorge Moreira da Silva, a plaidé fin avril pour l’élaboration rapide d’un « mécanisme axé spécifiquement sur les engrais et les matières premières connexes – telles que l’urée, le soufre et l’ammoniac – afin de prévenir une crise humanitaire de grande envergure ». Un mécanisme qui reposerait sur « une plateforme centralisée destinée à autoriser l’ensemble des expéditions transitant par le détroit d’Ormuz, ainsi que (le) déploiement d’observateurs sur le terrain. »
Pour certains pays parmi les plus vulnérables de la planète, la menace est d’autant plus grande que la guerre au Moyen-Orient a aussi perturbé l’acheminement de l’aide alimentaire – déjà lourdement impactée par la baisse de soutien financier international, notamment des États-Unis.
Et en la matière, les estimations du Programme alimentaire mondial des Nations Unis font craindre le pire : 45 millions de personnes risquent de basculer dans les niveaux les plus aigus d’insécurité alimentaire dans le monde, en plus des 318 millions déjà frappés.
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Antoine Portoles