Les grands textes du philosophe allemand, ami et complice de Marx, publiés à la fin de sa vie, entre 1883 et 1895, paraissent aux Éditions sociales. La démonstration d’un marxisme vivant, qui prend en compte les évolutions du monde.

Une séance de présentation de l’ouvrage Friedrich Engels, textes politiques 1883-1895 intitulée « Les leçons du vieil Engels » était organisée par la Grande Édition Marx et Engels (Geme) et la Fondation Gabriel-Péri, en collaboration avec les Éditions sociales. Elle a réuni l’historienne Alexia Blin et le philosophe Jean Quétier. La rencontre était animée par Guillaume Roubaud-Quashie, président de la Fondation Gabriel-Péri.
Le livre reprend des textes politiques de Friedrich Engels, entre 1883 et 1895. Pourquoi ces dates ?

Alexia Blin, Historienne, vice-présidente de l’association GEME
L’année 1883 correspond à la mort de Marx et 1895 à celle d’Engels. Il s’agit donc des textes publiés par Engels à la fin de sa vie. Cette période a souvent été considérée comme secondaire : Engels n’aurait alors fait que jouer les exécuteurs testamentaires. En réalité, il y a une grande diversité de nature des textes présentés. Ce volume très hétérogène reproduit 95 textes : des articles de presse, des entretiens, des lettres, des discours de congrès, etc.
Le retour à des écrits plus anciens est mis en valeur dans cette compilation au travers des préfaces à des rééditions ou à des traductions, par exemple. Elles sont l’occasion pour Engels de revenir sur la pertinence d’écrits publiés parfois plusieurs décennies auparavant et de faire des mises à jour.
On assiste ainsi à un marxisme vivant, où il actualise certaines de ses positions en expliquant ce qui a changé dans l’économie mondiale, dans les rapports de force, dans le mouvement ouvrier. Cela lui permet à la fois d’affirmer leur validité et en même temps d’opérer de nouvelles analyses.
Né en 1820, le « vieil Engels » a alors une soixantaine d’années… Votre sélection de ses textes majeurs pose un certain nombre de questions. Dans quel contexte sont-ils écrits ?

Jean Quétier, Philosophe et auteur
Oui, il faut d’abord préciser la position singulière d’Engels : c’est un Allemand exilé en Grande-Bretagne. Jusqu’en 1890, Bismarck a mis en place une loi antisocialiste. Londres constitue un lieu de refuge et d’intervention.
Engels acquiert progressivement une stature de référence au sein du mouvement ouvrier international en plein essor. On le présente parfois comme le Nestor du socialisme international, au sens où les gens viennent lui demander des conseils aussi bien en lui rendant visite sur place que par l’intermédiaire de sa correspondance ou de ses interventions dans la presse.
Durant cette période, Engels va faire un voyage aux États-Unis. À l’été 1888, il se rend de l’autre côté de l’Atlantique pour voir le « Nouveau Monde ». Mais Engels est un peu déçu : finalement, ce Nouveau Monde est très vieillot.
À partir de 1889, c’est le moment de la constitution de la IIe Internationale. Engels va y jouer un rôle de figure tutélaire. Il participera, en 1893 à Zurich, au congrès de l’Internationale socialiste. Il en profite pour réaliser un petit passage par l’Allemagne et par l’Autriche. Il va alors prononcer le discours de clôture du congrès, ce qui montre sa stature dans le mouvement ouvrier international.
Un texte, peut-être le plus connu, est consacré au rôle de la violence dans l’Histoire. Il est restitué sous la forme d’une succession de brouillons et de divers écrits. Quelles leçons en tirer ?
Jean Quétier Effectivement, ce texte relativement connu a été édité, notamment en France, par les Éditions sociales au cours du XXe siècle. En réalité, c’est un projet inachevé de réédition tiré de chapitres d’un autre ouvrage de la fin des années 1870, l’Anti-Dühring.
L’objectif de ces chapitres, consacrés à la théorie de la violence, est de montrer que le développement économique est premier dans le développement historique. De ce fait, dans la thèse d’Engels, la violence politique est toujours un phénomène second et dérivé. En d’autres termes, lorsqu’on cherche à comprendre le développement historique, il ne faut pas s’arrêter à la question de la violence qui peut sembler en apparence le phénomène primordial. Il faut avant tout se référer au développement économique.
On ne peut pas dire pour autant que la violence politique ne joue aucun rôle, mais c’est essentiellement un facteur d’accélération. Dès lors que la violence politique entend aller à l’encontre de la logique du développement économique, elle est vouée à l’échec.
Engels voulait publier une brochure à part entière et y adjoindre une application pratique permettant de comprendre cette théorie de la violence. C’est le texte que nous publions dans le volume sous forme de brouillons successifs. Il applique sa théorie à l’histoire allemande contemporaine, et principalement au processus d’unification de l’Allemagne mené par Bismarck, appelé la « politique du fer et du sang ». À l’échelle internationale, cela se traduit par la guerre et à l’échelle nationale, à la répression politique.
Pour Engels, l’unification allemande répondait à un besoin économique (celui de la bourgeoisie allemande) de modernisation. L’Allemagne suit alors une voie particulière dans l’établissement d’un mode de production capitaliste. Engels relie ce développement à l’émergence du mouvement ouvrier en Allemagne.
Sa thèse est une tentative d’histoire immédiate qui articule cause économique et cause politique. Encore aujourd’hui, un certain nombre d’historiens soulignent la lucidité de son analyse historique concernant l’Allemagne, à l’instar de celle de Marx à propos de la France.
Après la guerre et la répression, il aborde aussi la violence révolutionnaire. Pour Engels, cette dernière est « l’accoucheuse » de l’histoire, un thème que l’on retrouve aussi dans le Capital de Marx. La métaphore sous-tend que la violence permet à des contradictions de se résoudre plus vite.
Un autre texte, beaucoup moins connu, est consacré à la politique étrangère du tsarisme russe à la fin des années 1880. Qu’est-ce qu’Engels a à nous dire sur les relations internationales et le chauvinisme ?
Jean Quétier Ce texte est rédigé par Engels à la demande de révolutionnaires russes qui souhaitent dévoiler les ressorts diplomatiques de l’expansionnisme russe. Comme Marx avant lui, Engels est convaincu que la Russie tsariste est l’ennemi principal du mouvement révolutionnaire européen. Le mouvement ouvrier a donc un intérêt fondamental à la victoire de la révolution en Russie, au renversement du tsarisme.
Engels explique que, depuis Catherine II, un « ordre jésuitique » de la diplomatie russe poursuit, par-delà les différents changements de souverains, un objectif permanent d’expansion, avec une sorte d’obsession de la conquête de Constantinople, qui doit devenir Tsargrad, troisième capitale de la Russie après Moscou et Saint-Pétersbourg. Il ne s’agit pas seulement de dévoiler ces ressorts diplomatiques, mais de démontrer qu’ils ont vocation à cette logique expansionniste.
C’est dans ce contexte que se pose la question du chauvinisme. Chez Engels, cette logique diplomatique russe menace l’équilibre européen de manière fondamentale et crée un risque de guerre extrêmement important. Certains ont pu considérer prophétiques les analyses d’Engels concernant le déclenchement de la Première Guerre mondiale.
Dès la fin des années 1880, Engels voit poindre l’idée d’une guerre généralisée sur le continent. Marx et Engels répètent à longueur de temps que cette logique va exacerber le chauvinisme et menacer la montée du mouvement ouvrier européen. La guerre mondiale viendrait freiner l’expansion du mouvement ouvrier allemand. Le chauvinisme représente alors une menace contre cette progression.
Engels se prononce aussi sur le libre-échange et le protectionnisme, autre sujet qui fait écho aujourd’hui…
Alexia Blin Oui, dans une préface de la traduction en anglais d’un discours que Marx avait prononcé en 1847 en Belgique sur le libre-échange et le protectionnisme. Engels écrit cette préface en 1888 pour une publication aux États-Unis. Il fait valoir à la fois ce qu’était la position de Marx dans les années 1840 et ce que doit être la position, selon lui, du mouvement socialiste à la fin des années 1880, en particulier dans le contexte des États-Unis, où le libre-échange est une question politique très brûlante.
Pour Engels, protectionnisme et libre-échange sont des enjeux qui intéressent surtout les capitalistes. La question prioritaire de ceux qui veulent renverser le système capitaliste n’est pas de savoir si le protectionnisme et le libre-échange sont bons en soi, mais de quelle manière ils peuvent servir les intérêts ouvriers et précipiter la fin du capitalisme.
Par conséquent, cela dépend des circonstances, du pays et du moment. Il va donc comparer la situation de l’Angleterre et des États-Unis. Il parle encore de la Russie, de l’Allemagne, de la Suisse et de la France et justifie la position de Marx en 1847, alors favorable au libre-échange. À ce moment-là, le libre-échange permettait le développement le plus rapide des forces productives et devait donc entraîner la crise du capitalisme la plus rapide, et partant, l’avènement de la révolution et du socialisme.
Pour Engels, le monde se trouve dans un moment de basculement où les États-Unis vont remplacer l’Angleterre comme premier pays industriel. C’est une thèse assez prophétique. Engels est de ce point de vue soucieux des changements de dynamique dans le commerce international.
Un autre texte très court publié dans la Gazette ouvrière, en 1890, porte sur l’antisémitisme…
Alexia Blin C’est une réponse à une lettre reçue par Engels d’un employé de banque autrichien qui explique qu’il pourrait y avoir une vertu stratégique à la complaisance ou à l’alliance avec l’antisémitisme puisque cela permettrait de lutter contre le capital. Engels s’y oppose catégoriquement.
Pour lui, ce n’est pas la bonne méthode stratégique. Le capitalisme n’est pas aux mains des juifs, la lutte contre le capital n’a rien à voir avec la lutte contre les juifs et, au-delà de l’aspect moral, c’est une erreur politique que de vouloir s’y complaire. La leçon d’Engels repose sur l’opportunité politique de l’antisémitisme.
Jean Quétier Engels interroge le rattachement de l’antisémitisme à une base de classe. Il y voit un mouvement rétrograde, politiquement et historiquement, c’est-à-dire tourné vers le passé, vers le Moyen-Âge, en tant que couche médiévale. Dans cette thèse, Engels associe l’antisémitisme à une base sociale représentée par des couches intermédiaires, au sein de la petite bourgeoisie, mais aussi de la paysannerie.
Il va reprendre cette thèse dans un autre texte qui s’appelle la Question paysanne en France et en Allemagne, où il mène le débat sur la manière de s’adresser aux paysans. C’est une grande question de l’époque du mouvement socialiste international.
Engels étudie le discours antisémite allemand-autrichien, très actif à ce moment-là. C’est à cette époque qu’apparaissent les premiers partis qui se réclament explicitement de l’antisémitisme dans l’espace germanique. Ces derniers prônent une défense démagogique de la petite propriété paysanne et une protection contre le développement économique.
Il y a encore ce texte très célèbre d’introduction au texte de Marx, les Luttes de classe en France. Quel enseignement ?
Alexia Blin Les Luttes de classe en France, à propos de la révolution de 1848, est constitué de textes de Marx publiés dans la presse en 1850. Engels en écrit une préface en 1895, en réunissant les articles de Marx et en leur donnant encore plus de cohérence.
Son introduction est très intéressante, car Engels y réfléchit sur l’articulation de deux types d’analyses : celles qui réagissent aux événements en cours et celles de plus long terme, comme ses travaux d’économie politique avec Marx, qui laissent le temps de prendre du recul. Il en conclue qu’il toujours risqué d’écrire des analyses à chaud.
Pour Engels, Marx fait cependant preuve d’une lucidité incroyable quand il écrit ses textes dans la Nouvelle Gazette rhénane. Cependant, si l’on est soucieux d’appliquer la méthode du matérialisme historique, on a besoin de données concernant les conditions économiques et politiques. Et lorsqu’on fait de l’histoire immédiate, on n’a pas ces données.
Ce texte est aussi un peu une commande des dirigeants de la social-démocratie allemande, qui demandent à Engels de prendre position sur l’opportunité de favoriser la lutte électorale par rapport à l’insurrection armée. En ce sens, Engels use de sa position de voix très écoutée au sein du mouvement ouvrier international, en particulier allemand. Et il utilise les Luttes de classe en France pour faire un état de ce qui a changé depuis la révolution 1848. En Allemagne, en 1895, on n’est plus du tout dans la même situation que le mouvement ouvrier français en 1848.
Il produit alors une mise à jour, notamment militaire, parfois dans ses aspects les plus techniques. Il montre que la guérilla urbaine et les barricades, ce n’est plus possible. Il faut d’autres modes d’intervention. Il se prononce très nettement en faveur de la lutte électorale.
Jean Quétier Oui, Engels considère que le suffrage universel, en particulier, va pouvoir passer du statut d’instrument de duperie à celui d’instrument d’émancipation, qui était une formule qui se trouvait dans le premier programme du Parti ouvrier français. Pour lui, le suffrage universel a un certain nombre de vertus. Il est une sorte de thermomètre. Il permet de mesurer le rapport de force et d’envoyer des représentants du mouvement ouvrier dans les parlements, ce qui leur donne une tribune.
Ce texte va cristalliser un certain nombre de débats autour de la réforme et de la révolution, en particulier dans les controverses d’héritage, et notamment dans le camp révolutionnaire, par exemple entre Rosa Luxembourg et Lénine. C’est un texte important, car il a une postérité dans les débats très politiques du mouvement révolutionnaire, du mouvement ouvrier au début du XXe siècle.
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