Guerre d’Espagne : 90 ans après le coup d’État franquiste, la bataille pour la mémoire continue

Neuf décennies après le coup de force du 17 juillet 1936, le pays de Garcia Lorca refuse toujours de regarder son passé en face. Et de s’acquitter de sa dette historique envers les républicains.

La guerre d’Espagne continue de hanter la mémoire de nombreuses familles, près de quatre-vingt-dix ans après le soulèvement militaire de juillet 1936.
© Droit réservéSéville, Madrid (Espagne), envoyé spécial. 

« Nous venons pour voir la vierge, ce n’est pas un cours d’histoire. » Pour échapper au soleil qui irradie la capitale andalouse, l’enseignante presse le pas en entraînant son groupe à travers le parvis. Non, elle n’a pas emmené ses collégiens jusqu’à la basilique de la Macarena pour leur parler de Gonzalo Queipo de Llano. Dommage.

Sa trentaine d’élèves n’apprendra rien, ici, sur celui qui fut le général en chef de l’armée du Sud. Ni les milliers de touristes qui viennent chaque année admirer le somptueux maître-autel néobaroque. Ici, rien n’indique que c’est à sa base qu’a reposé, jusqu’en 2022, le corps de celui qu’on appelait aussi le « boucher de Séville », responsable d’une répression impitoyable à l’origine de quelque 45 000 morts.

Quand les généraux franquistes se soulèvent contre la République

Un héritage qui dérange ou qu’il vaut mieux oublier pour ne pas « rouvrir les blessures du passé », selon la formule consacrée par les héritiers politiques du franquisme ? Cinq décennies après la mort du dictateur, le royaume ibérique, par la grâce de Francisco Franco, souffre toujours de problèmes de mémoire, pour ne pas dire d’amnésie.

Retour quatre-vingt-dix ans en arrière. 17 juillet 1936 : les conjurés passent à l’acte. La conspiration n’avait rien d’une rumeur, encore moins d’un complot facile à déjouer. Les troupes positionnées au Maroc espagnol sont les premières à se soulever. Largement prémédité, le coup d’État orchestré par le général Emilio Mola est bel et bien en marche, à la stupeur du gouvernement. Rapidement, les putschistes s’imposent dans plusieurs régions.

En face, la résistance s’organise, et l’avancée de l’insurrection est maîtrisée ou tuée dans l’œuf, quand forces de police et militaires sont restées loyales au régime démocratiquement élu, suivies ou au contraire entraînées par une résistance populaire multiforme. Militants socialistes, anarchistes, communistes, syndicalistes, ouvriers vont former des milices et des bataillons de volontaires prêts à défendre la Seconde République, instaurée cinq ans auparavant. Et surtout son gouvernement de coalition de gauche, le Front populaire, sorti victorieux des élections du 16 février.

La mémoire d’une guerre qui continue de diviser l’Espagne

Le putsch échoue, la République a résisté mais en perdant presque la moitié de son territoire. Deux camps se dessinent peu à peu, « celui des curés face à celui des instituteurs » : l’Espagne bascule dans la guerre. Et dans l’horreur, qui durera mille jours, avant de continuer sous une autre forme, celle de la dictature du généralissime. Quatre-vingt-dix ans après ce funeste mois de juillet qui vit des militaires, des fascistes et des monarchistes s’unir – avec la bénédiction de l’Église catholique – pour assassiner la démocratie, que reste-t-il de la guerre d’Espagne, de ses plus de 500 000 morts et autant d’exilés ?

Dans nos souvenirs, des photos en noir et blanc de Robert Capa et de Gerda Taro, quelques archives vidéo, des remembrances évoquant les chapitres d’une résistance glorieuse mais qui s’est soldée par une douloureuse défaite. Les Olympiades populaires de Barcelone, le non-interventionnisme de la France et du Royaume-Uni, l’engagement de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste… Le soutien soviétique et les volontaires des brigades internationales… La défense de Madrid et son « No pasarán », les miliciennes fusil à l’épaule et poing levé…

Dolores Ibarruri, Federico Garcia Lorca, l’Hommage à la Catalogne de George Orwell… Les massacres, de Badajoz, de la Desbanda sur la route Malaga-Almeria, le bombardement de Guernica et l’immortel tableau de Picasso… La bataille de l’Èbre, la Retirada… Réservoir de récits et d’images, la guerre d’Espagne voit, avec le temps qui passe, ses acteurs et témoins directs disparaître peu à peu.

Dolores Ruiz Estrada a 98 ans ; elle n’en avait que 7 quand « les fascistes » ont pris La Rambla, son village natal, près de Cordoue. « Ils cherchaient mon oncle, Antonio « Capita », un des fondateurs de la cellule locale du parti communiste. Il s’était caché dans les champs, alors ils s’en sont pris à ma grand-mère. » La suite n’est pas un cliché mais une blessure à vif encore douloureuse : l’huile de ricin, la tonte sur la place du village, l’humiliation publique. « Elle avait du tempérament ; « Combien je dois au barbier ? » a-t-elle lancé à ceux qui la rasaient. »

Une terreur organisée contre les opposants à Franco

Les anecdotes s’enchaînent, portées par la voix mélodieuse de Dolores et son accent, si caractéristique des Andalous : l’histoire de cette femme qui, après avoir été violée, a été abattue avec sa fille de 13 ans ; ou le cas de Micaela Ruz Salado – dont le frère s’était beaucoup impliqué pour mettre en œuvre la réforme agraire dans le village – fusillée avec trois autres femmes par des gardes civils accompagnés de phalangistes et de requetés, les miliciens du mouvement carliste (ultra-catholique et monarchiste).

« On dit qu’ils lui en voulaient parce qu’elle avait participé aux activités à la Maison du peuple (centres communautaires culturels autogérés par le mouvement ouvrier pour émanciper les travailleurs, durant la Seconde République – NDLR) et qu’elle avait brodé la faucille et le marteau sur un drapeau républicain, après la victoire du Front populaire. » Dans son salon, entourée de photos de famille et de portraits couleur sépia, Dolores tend un ouvrage de plus de 300 pages qui recense la répression franquiste dans son village, comme pour attester que ce qu’elle raconte a bien eu lieu.

La barbarie frappe les deux camps, mais les chiffres prouvent que l’un d’eux s’est très clairement distingué dans l’inhumanité. Contrairement à une réécriture de l’histoire qui a longtemps mis sur un plan d’égalité la « violence rouge » et la « violence bleue ». Les violences sont systémiques et massives, l’ascension politique de Franco – en croisade contre le marxisme pour sauver la religion, la patrie et la famille – est accompagnée d’un véritable processus d’extermination de l’adversaire politique. Des historiens rapportent « une vaste opération de terreur et d’épuration », un « holocauste espagnol », un « génocide social ».

« Ce fut très clairement une guerre de classe qui opposa les représentants des intérêts des possédants face à la classe ouvrière et à la paysannerie, ceux qui avaient été soumis, exploités et humiliés des siècles durant », explique Luis Naranjo, figure locale du parti communiste.

« Une guerre d’annihilation contre le Front populaire, ses réformes, son projet politique progressiste de justice sociale et d’émancipation des plus humbles, des femmes. Ici, avant la réforme agraire, 0.7% des propriétaires concentraient 54 % des terres cultivables », souligne cet ancien responsable des politiques mémorielles de la junte d’Andalousie. Un poste supprimé depuis le retour des conservateurs au pouvoir.

L’extrême droite à l’offensive contre la mémoire des victimes de Franco

Dans cette communauté autonome comme dans le reste du territoire, droites et extrêmes droites avancent souvent ensemble pour torpiller les avancées en la matière. Et notamment pour freiner les budgets attribués aux exhumations des fosses communes, au nombre de 6 000 à travers toute l’Espagne.

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Dans le cimetière municipal sévillan de San Fernando, la plus grande fosse du pays mise au jour : Pico Reja. Achevés en 2023, les travaux d’exhumation ont permis de retrouver les corps de 1 786 victimes. Une seule d’entre elles a pu être formellement identifiée : José Leon Trejo. Un professeur de français, militant de gauche, conseiller municipal de Séville, fusillé le 17 octobre 1936.

« Quasiment toutes les recherches sont paralysées ; c’est le résultat d’un blocage politique, d’un refus d’assumer cette responsabilité publique », peste Gonzalo Acosta, anarcho-syndicaliste de la CGT, co-coordinateur d’une base de données militante recensant les victimes de la répression en Andalousie, en Estrémadure et dans le Nord de l’Afrique.1 « Sans la pression des citoyens, rien ou presque ne se ferait pour réparer les injustices du franquisme » fulmine-t-il.

Au centre de l’ossuaire-mémorial de Pico Reja, sous la chaleur écrasante de midi, une jeune femme arrose les quelques fleurs qui résistent au dépérissement. À quelques dizaines de mètres, un autre charnier encore plus important, à peine indiqué : « Monumento ». Celui-là attend toujours la fin d’interminables démarches administratives pour révéler ses secrets. Et offrir une digne sépulture à ses 2 600 dépouilles.

Les vestiges de la dictature sont toujours visibles

À Madrid, quelques stigmates de la guerre sortent de terre. Dans le parc de l’Ouest, au niveau de l’une des lignes de front figées après la bataille de Madrid, trois bunkers trônent à l’ombre des pins d’Alep, entre les tables de pique-nique et une aire de jeux. Absolument rien pour expliquer la présence de ces nids de mitrailleuses qui ont survécu au temps. Il y a bien quatre panneaux au pied de l’un des postes d’observation d’artillerie, mais ils ne renseignent que sur les espèces d’oiseaux locales.

 « La ville regorge d’histoire mais si ce n’est pas moi qui vous la raconte vous n’en saurez jamais rien, il n’y a pas de plaques », ironise Ricard, qui guide un groupe de touristes sur le circuit “Le Madrid de la guerre civile”. Homme de théâtre, il parle fort et sait captiver son auditoire par son enthousiasme communicatif, ce qui lui vaut parfois quelques désagréments. « Je me suis fait insulter plusieurs fois, on m’a déjà crié “Vive Franco, sale rouge” » simplement parce que je parlais des bombardements des zones résidentielles par les Allemands et les Italiens.

Juste à côté, au cœur de « la Complutense », quelques bâtiments gardent des traces de la bataille de la cité universitaire. À l’entrée de la faculté des sciences de l’information, un mur de soutènement criblé de balles témoigne des féroces combats qui y eurent lieu. Ici encore, aucune plaque explicative. « Il est là, mais je crois que c’est une légende urbaine », indique un étudiant en le pointant du doigt.

C’est un fait : les jeunes espagnols connaissent mal leur histoire, mais comment leur en vouloir alors qu’ils ont grandi enserrés dans un « franquisme sociologique » (lire notre entretien avec l’historienne Mercedes Yusta). « Ça me rendait triste de voir tous ces jeunes qui ne semblaient pas manifester la moindre curiosité en passant devant ce mur, ou qui ne remarquaient pas les éclats d’obus sur la façade de la Faculté de médecine… ». Fils d’un membre des Milices antifascistes basques ayant combattu ici jusqu’à la fin de la guerre, le professeur de journalisme Manuel de Ramón Carrión, tout juste retraité, a organisé pendant des années des visites guidées pour ses étudiants, en repartant sur les traces de la bataille qui représenta la première défaite de l’armée franquiste. « A part la stèle dédiée aux Brigades internationales et la maquette dans le hall de la Faculté de médecine, il n’y a pratiquement rien sur le conflit » regrette-t-il.

Traversant le campus, l’avenue « de la mémoire » se déverse sur la porte de Moncloa, l’une des principales entrées de la capitale. Des centaines de milliers de personnes passent tous les jours par cet échangeur : combien savent que son imposant arc de triomphe célèbre depuis 1956 la victoire des armées du caudillo ?

Quarante-cinq kilomètres plus au nord, couronné d’une croix haute de 150 mètres, c’est le plus fameux des monuments érigés à la gloire de Franco, la « Vallée de ceux qui sont tombés », qui continue de s’ériger insolemment sur un piton rocheux de la sierra de Guadarrama. Il est visité tous les ans par des milliers de touristes. Selfies, photos de groupe, poses décontractées…

Rares sont les guides qui expliquent la charge politique de ce lieu de pèlerinage pour les fascistes espagnols. Que la basilique souterraine, creusée dans le granit sur une longueur de 260 mètres par 14 000 prisonniers politiques, abrite les restes de plus de 33 800 combattants de la guerre, principalement des républicains, transférés ici sans le consentement de leurs familles. Ou que ce n’est qu’en 2019 que la dépouille du dictateur a été déplacée. Rien n’est indiqué, hormis l’obligation de « garder le silence » au moment de pénétrer dans le « lieu sacré ».

Le projet de « re-signification » du monument entrepris par l’actuel gouvernement – un vaste chantier à 30 millions d’euros qui devrait être lancé en 2027 – parviendra-t-il à assouvir la soif de justice et de reconnaissance des descendants et héritiers politiques des républicains espagnols ? Le chemin semble encore long. D’ici là, en sortant de l’ancien mausolée du dictateur, c’est l’éclat aveuglant de l’imposante esplanade qui frappe le visiteur. Une blancheur immaculée, qui semble renvoyer à un grand vide, ce silence qui reflète l’incapacité d’une nation à se confronter à sa propre histoire.

 


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