Cinquante-six ans après la publication de « la Reproduction » par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, le maintien de l’ordre social et le rôle de l’école font l’objet de nouveaux travaux de recherche.

Comment naissent les inégalités ? Comment se reproduit l’ordre social ? Quel rôle joue l’école ? Ces questions étaient au cœur d’une émission réalisée par l’humanite.fr qui a réuni les sociologues Bertrand Geay et Monique Pinçon-Charlot et l’ancienne ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem, autour de la Reproduction au XXIe siècle, ouvrage collectif sur l’actualité de la sociologie de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron.
La publication de la Reproduction en 1970 marque-t-elle une rupture dans l’étude de la genèse des inégalités ?

Bertrand Geay, Professeur en sciences de l’éducation à Paris-VIII et coauteur de la Reproduction au XXIe siècle (le Croquant)
La rupture intervient en 1964 avec la publication des Héritiers, qui dévoile la confrontation sociale à l’université entre les héritiers et les boursiers. La Reproduction est un ouvrage de synthèse et un programme de travail théorique. Le livre propose une interprétation plus globale des rapports entre les systèmes d’enseignement et les classes sociales. Les deux sociologues introduisent la question des classes sociales en empruntant à Marx et celle de la légitimité issue de Max Weber.

Monique Pinçon-Charlot, Sociologue et autrice du livre les Riches contre la planète (Textuel)
Mon mari, Michel (1942-2022 – NDLR) était étudiant en 1963 à Lille. Pierre Bourdieu était son professeur. Fils d’ouvriers très pauvres des Ardennes, Michel était aussi un transfuge de classe. Il était particulièrement sensible aux inégalités scolaires. Cette rencontre a bouleversé sa vie. J’ai connu Michel le 5 novembre 1965. Nous avons très vite conclu un pacte amoureux en nous engageant à travailler sur la violence de classe. J’étais fille du procureur de Lozère, j’ai eu accès à des familles de l’aristocratie. Nous nous sommes dit qu’à deux nous pouvions ainsi travailler sur la reproduction des inégalités.
À l’origine des inégalités, on trouve le capital économique et le capital culturel. Comment se transmet ce dernier ?
Bertrand Geay Le capital culturel se transmet par des objets comme une bibliothèque mais également par des manières d’être, de penser et de parler, une fréquentation des lieux culturels… Un numéro en cours d’élaboration des Actes de la recherche en sciences sociales, la revue créée par Bourdieu, montre que l’efficacité de la transmission du capital culturel tient à la manière dont on accompagne la lecture dès le plus jeune âge.
C’est à la fois le récit et son sens, la place de l’écrit et de l’image. La manière de lire est incorporée dès le plus jeune âge. Le chant et le dessin jouent un rôle. Au départ, il y a ce que dit Bourdieu : la manière de parler. Il y a toutes ces petites choses qui font la pratique éducative au quotidien et qui font la différence entre l’éducation en milieu populaire et les autres.
Monique Pinçon-Charlot Au sein de la bourgeoisie, la transmission du capital culturel est présente de manière collective au cœur des rallyes, une instance de socialisation créée en 1950 pour les jeunes de 10 ans jusqu’aux grandes soirées dansantes à 20 ans. C’est ensemble qu’ils visitent l’ambassade des États-Unis où ils sont accueillis, capital social oblige, par l’ambassadeur lui-même.
Bertrand Geay Un des malentendus sur Bourdieu vient du fait qu’à force de décrire les écarts entre les familles populaires, celles de classe moyenne ou bourgeoise, on finit par ne décrire les classes populaires qu’à l’aune de ce qu’elles n’ont pas. Les ouvriers ont une culture de résistance à l’ordre bourgeois. À l’école, leurs enfants sont pris dans des conflits de légitimité entre la culture populaire et la culture scolaire qui peuvent donner naissance à une culture antiscolaire. Aujourd’hui, une partie des classes populaires va à l’école longtemps mais les milieux populaires continuent de se construire en partie en opposition avec la culture scolaire.
L’école républicaine n’a-t-elle pas lissé cela ?
Bertrand Geay L’école républicaine est un mythe nécessaire. La première vague de scolarisation de la IIIe République a apporté une scolarisation de masse, à plein temps et toute l’année et pas uniquement sur le lire, écrire et compter. Elle permet à une élite d’aller plus loin en devenant notamment instituteur. Mais cette « école du peuple », comme aurait dit Freinet, ne permet pas d’accéder à l’université. Les divisions de classe étaient extrêmement profondes.
À chacun son école. Cette double réalité existe toujours. Des enfants d’ouvriers ont accès à l’université et, en même temps, les verdicts de l’école sont plus violents que par le passé. Pendant toute sa scolarité, ils ont développé des espoirs de progression finalement déçus alors que les enfants des classes supérieures fréquentent les meilleures écoles, obtiennent les meilleures postes et les meilleures positions sociales. L’école est profondément travaillée par la lutte des classes.

Najat Vallaud-Belkacem, Ancienne ministre PS de l’Éducation nationale
Pendant mes trois ans rue de Grenelle (au ministère de l’Éducation – NDLR), la lutte contre les inégalités a été ma priorité. Cinquante ans après Bourdieu, elles sont toujours là, plus diffuses, notamment avec la massification de l’enseignement supérieur. Ces années à l’université font croire aux élèves qu’ils sont dans une compétition loyale, ce qui n’est pas tout à fait vrai. J’ai les « petits plus » qui assurent la réussite des enfants aisés : familiarité avec livres et musées, langues étrangères précoces, maîtrise des stratégies d’orientation.
Et je les ai répliqués dans les politiques publiques pour servir tous les élèves : avancer l’âge de l’apprentissage des langues, rétablir dans les territoires fragiles la préscolarisation des moins de 3 ans pour installer la lecture, etc. Mais, même quand on se démène pour rééquilibrer les cartes, les classes dominantes contournent en inventant une nouvelle marque d’« excellence » pour garder l’avantage.
Il ne faut jamais sous‑estimer la dimension politique de l’organisation scolaire, des programmes, des pédagogies : ils reflètent d’abord les intérêts des plus aisés. Et l’État, souvent, au lieu de rétablir la justice, alimente ces inégalités en laissant notamment prospérer la compétition entre un privé qui vend l’entre‑soi alors qu’il est financé sur fonds publics et un public sans moyens suffisants.
Monique Pinçon-Charlot, pourriez-vous nous éclairer sur les stratégies des riches ?
Monique Pinçon-Charlot La classe dominante est tellement mobilisée qu’on a l’impression de toujours courir derrière. Nos travaux de recherche montrent que les écoles de la bourgeoisie ne transmettent pas seulement des savoirs mais une éducation totale qui vient conforter les principes éducatifs de la famille et ceux des rallyes. Ces trois instances de socialisation s’inscrivent par ailleurs dans le temps long des dynasties familiales et dans l’entre-soi de classe, afin d’éviter les mésalliances et le ruissellement des richesses vers le bas de la société.
Et pour cela l’éducation accorde une place très importante aux sports afin que les corps des dominants, droits et minces, imposent une supériorité naturellement incontestable. Cette élégance apparemment naturelle permet de masquer l’arbitraire absolu de leurs privilèges qui ne tiennent qu’aux titres de propriété dont ils ont hérité de leurs ancêtres et qui, avec le système capitaliste, leur permettent d’exploiter toutes les formes du vivant. Ce qui aboutit au chaos climatique et à la canicule que nous affrontons actuellement.
En quoi le discours sur la méritocratie est trompeur ?
Bertrand Geay L’idéologie dominante prend appui sur les cas minoritaires. C’est un aspect essentiel de l’analyse de Bourdieu et Passeron parce que, idéologiquement, cela permet de dire que le système fonctionne. Les conventions de Sciences-Po permettent, par exemple, à des jeunes issus de milieu populaire d’y accéder, elles ont un effet mais elles servent à légitimer le système. La théorie de la reproduction sociale n’est pas une thèse sur la reproduction à l’identique des parents aux enfants, elle s’attache d’abord à comprendre la reproduction de la structure des classes sociales.
Y compris dans les cas de transmission de la position sociale, les ouvriers enfants d’ouvriers ont, par exemple, des métiers de qualification différente et pourtant ils sont tout autant écrasés. Les rapports de classe se sont reconfigurés mais restent extrêmement prégnants. L’école y contribue fortement parce qu’elle est l’opérateur de la reproduction des sociétés d’aujourd’hui. C’est un opérateur qui, en se massifiant, est devenu de plus en plus traversé par la compétition et transmet donc une idéologie encore plus individualiste.
Najat Vallaud-Belkacem L’école est l’arbitre des élégances. Le diplôme fixe durablement la valeur des individus et leur place professionnelle et sociale. Si le monde du travail permettait vraiment de changer de case grâce aux mérites ultérieurs, ce serait différent, mais c’est rarement le cas. D’où la surmobilisation scolaire des classes dominantes qui le savent, et l’énorme frustration des perdants du système, souvent perdants pour la vie.
On aurait pu croire que les élites accepteraient un peu plus de justice pour éviter l’explosion de la marmite. Il n’en est rien. Après avoir toléré quelques politiques d’ouverture sociale d’établissements comme Sciences-Po, les classes aisées ont exprimé une hostilité croissante. La récente focalisation accusatrice d’observateurs médiatico‑politiques sur Sciences-Po n’est pas seulement liée aux mobilisations étudiantes pour Gaza, mais bien au sentiment d’être depuis quelques années « dépossédés » d’un établissement qu’ils pensaient leur. Ces batailles impitoyables de défense de privilèges, masquées derrière un soi‑disant discours sur l’excellence et la hantise du nivellement visent bel et bien la démocratisation véritable de l’accès à la réussite.
Monique Pinçon-Charlot La classe dominante détient en effet les richesses et les pouvoirs qui lui sont liés. L’État est aujourd’hui au service des plus riches qui contrôlent donc tous les secteurs de l’activité économique et sociale, y compris l’école. Les médias sont entre les mains de milliardaires qui n’hésitent pas à détourner le sens des mots ou à inverser les valeurs morales. La dégradation du langage favorisant la paralysie de la pensée critique.
Bertrand Geay Les politiques scolaires sont dans l’impasse. Chaque ministre veut imposer sa patte. La résistance des enseignants est de plus en plus forte et souvent pour de bonnes raisons. Aujourd’hui, la question fondamentale est celle des savoirs et des apprentissages et de l’accompagnement des enseignants en les qualifiant mieux, en les formant mieux, en les payant mieux, en leur permettant de faire du collectif au sein de l’institution. Il n’y a pas forcément besoin de 36 lois pour cela.
Dans la période actuelle profondément réactionnaire où la marche à franchir pour remettre le service public sur ses pieds est très haute, il faut avoir une très grande ambition. L’échec de la démocratisation est aussi une raison de la montée du RN. Nous avons besoin d’un grand projet scolaire qui soit porté sur le long terme. Et il faut sans doute faire les bons choix tactiques. Par exemple, si c’était à refaire, Najat-Vallaud-Belkacem, est-ce que vous vous en prendriez pour commencer aux classes de latin et aux classes bilangues ? Ou faut-il essayer de repérer les filières qui permettent aux élèves de milieu populaire de monter ? En tous les cas, il est indispensable de programmer sur le long terme une vaste transformation de l’école, en s’appuyant sur un large consensus à gauche, qui reste, bien sûr, à créer.
Najat Vallaud-Belkacem Sur la nécessité d’accompagner les enseignants, mille fois oui. Ce sont eux les vrais leviers pour contrecarrer la reproduction des classes sociales. Avec les ABCD de l’égalité, on a agi pour rendre explicites les inégalités filles-garçons en donnant aux professeurs des outils d’introspection pour identifier leurs attentes et interactions différenciées avec les unes et les autres. Le bilan de l’inspection générale a montré combien c’était efficace. Sur les inégalités sociales, il faut éveiller leur conscience de la manière dont elles se perpétuent par l’implicite pour encourager une pédagogie plus rationnelle et explicite.
Sur la démocratisation du latin et des langues étrangères, on ne pouvait plus accepter un système d’options sélectives accaparé par les plus aisés pour faire scolarité à part. Quand on peut le remplacer par un système qui ouvre réellement ces disciplines à tous les élèves, on a le devoir de le faire. Le vote d’extrême droite est en partie déterminé par l’expérience scolaire. Depuis des décennies, on explique aux perdants du système que tout est de leur faute et aux gagnants que tout est leur mérite.
Certains gagnants regardent les autres de haut. Ils dirigent entreprises, partis, médias, d’où ils expliquent à la « plèbe » qu’elle n’avait qu’à se retrousser les manches. La nausée naît chez ceux qui comprennent combien le jeu était truqué. Lorsqu’elle éclate, cette nausée emporte tout : non seulement les leçons de mérite de cette élite, mais, au-delà, tout ce qui semble la définir : son supposé cosmopolitisme, son progressisme de valeurs, etc.
Bertrand Geay Cela pose la question des tactiques politiques pour pouvoir affronter les résistances de classe dans un temps court.
Najat Vallaud-Belkacem Je crois à l’idée d’un grand débat sur l’éducation pour poser les vraies questions : attractivité du métier d’enseignant, investissement réel et honnête dans la réussite de chaque enfant, réinvention de l’apprentissage à l’ère de l’IA. C’est à l’échelle du président de la République que ces choses-là peuvent être lancées. C’est donc sur les candidats à cette fonction qu’il faut faire pression.
En savoir plus sur DEMOCRITE "de la vie de la cité à l'actualité internationale"
Subscribe to get the latest posts sent to your email.