Mort de Tony Gatlif : le cinéaste nomade qui filmait la vie en toute liberté

Tony Gatlif, réalisateur entre autres de Latcho Drom et de Gadjo Dilo, est mort à l’âge de 77 ans. Il a filmé le peuple gitan comme personne. Souvent récompensé, prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2004 pour Exils, son cinéma était une ode à la musique, à la vie, à la liberté.

Après une rencontre incroyable avec le grand Michel Simon, il suit des cours d’art dramatique. Il apprend ses textes phonétiquement, lui qui avait pratiqué l’école buissonnière et savait à peine lire. ©Franck CRUSIAUX/REA

Il est né Boualem Dahmani à Alger, le 10 septembre 1948, d’un père kabyle et d’une mère gitane. C’est bien plus tard qu’il s’appellera Tony Gatlif. Il a grandi dans le quartier populaire de Belcourt avant de quitter son pays natal, direction Paris. C’est un minot de 12 ans qui débarque, seul, gare de Lyon, sans port, sans attache.

Commence une vie d’errance faite de menus larcins, faut bien vivre, qui le conduiront de maison de redressement à la case prison. On pense à l’enfance cabossée d’un Genet. Comme le poète, Tony Gatlif croisera des hommes et des femmes qui lui ouvriront les portes d’un autre possible. Ce sera d’abord le théâtre.

Après une rencontre incroyable avec le grand Michel Simon, il suit des cours d’art dramatique. Il apprend ses textes phonétiquement, lui qui avait pratiqué l’école buissonnière et savait à peine lire. Et enfin, plus tard, le cinéma. En 1981, il file en Espagne, en Andalousie et réalise Corre gitano, un film qui tient du documentaire et de la comédie musicale. « Les acteurs, les danseurs, les chanteurs, les musiciens et les figurants sont tous des gitans d’Andalousie. C’est un film qui n’est jamais sorti nulle part, pas même en Espagne. Seule la cinémathèque de Madrid l’a montré » racontait Gatlif. Mais l’accueil indifférent du film ne le fait pas renoncer.

Tony Gatlif filmait la tragédie

Au contraire. Il se lance dans une trilogie dont le premier volet, les Princes (1983), évoque la vie plus que mouvementée d’un groupe de gitans sédentarisés en banlieue parisienne. Suivront, dix ans plus tard, Latcho drom et, en 1997, Gadjo Dilo (avec Romain Duris et une incroyable Rona Hartner, César de la meilleure musique et Léopard d’argent du meilleur film à Locarno).

Liberté, en 2009, sur la déportation des tsiganes dans la France vichyste, met en lumière un épisode jusqu’alors peu connu. Ange, sorti en 2025, avec Arthur H dans le rôle d’un ethnomusicologue un peu paumé, est un voyage au cœur de toutes les musiques, gitanes, arabes comme occitanes.

En cinquante ans et plus de vingt films, Tony Gatlif aura fait souffler dans le cinéma un vent de liberté, où la musique rythme chacune de ses histoires, où l’exil est au cœur de chacun de ses scénarios. Des roads-movies improbables, des voyages rocambolesques jusqu’au bout de la Transylvanie ou de l’Andalousie, de la Kabylie ou de l’Occitanie. Les films de Gatlif ne connaissent pas de frontières.

On y parle toutes les langues, on y invente des mots et quand ils ne suffisent pas, on chante et on danse à en avoir le tournis, on boit jusqu’à plus soif, on court à perdre haleine, on s’aime avec passion, on se déchire avec violence. Gatlif filme l’humanité au plus près des corps et des cœurs, ses personnages s’arrangent comme ils peuvent avec la vie, même quand elle ne leur fait pas cadeau. On les aime pour ce qu’ils sont, avec leur force et leur fragilité, leur générosité et leur lâcheté parfois.

Tony Gatlif filmait la tragédie, celle de l’exil de ce Peuple de promeneurs comme les appelle Alexandre Romanès, victime de persécutions depuis la nuit des temps. Pas pour pleurnicher, mais pour raconter, film après film, l’histoire des gitans et de tous les exilés, sans filtre, avec sincérité et une liberté vertigineuse.

Il suffit alors d’un immense éclat de rire pour que la tension de la scène précédente redescende, et que les hommes et les femmes se retrouvent, se mettent à danser, à chanter. Et nous, on est ébloui par ces chants des possibles, ce vent de liberté qui souffle un brin d’humanité dans nos sociétés corsetées. Son cinéma était généreux, poétique, rebelle. Allez, Latcho drom, bonne route, Tony Gatlif.

 


En savoir plus sur DEMOCRITE "de la vie de la cité à l'actualité internationale"

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Donnez votre avis

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.