« Être fonctionnaire, c’est souvent aujourd’hui ne plus participer à la puissance publique mais se retrouver confronté à l’impuissance publique. » Pour Luc Rouban, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur au Cevipof, le vote des fonctionnaires s’est rapproché de celui du privé et le RN progresse dans leurs rangs. Les enseignants restent toutefois une exception, plus ancrés à gauche. L’évolution constatée interroge la crise de l’État et du service public. Entretien avec Luc Rouban.
Vous avez étudié le rapport des fonctionnaires à l’extrême droite, notamment aux dernières élections, quels en sont les principaux résultats ?
On observe deux principaux résultats.
Le premier tient au rapprochement moyen du comportement électoral des fonctionnaires et des salariés du secteur privé. Depuis la Seconde guerre mondiale, la fonction publique était toujours considérée comme majoritairement orientée vers un vote de gauche. On se rappelle notamment que l’ancrage des fonctionnaires au sein du Parti socialiste, y compris d’une partie de la haute fonction publique, a caractérisé la période qui précède la victoire de François Mitterrand en mai 1981. Cette proximité idéologique s’explique par l’importance que les services publics prennent dans le projet républicain, construit sur des idéaux d’égalité, de laïcité et de mérite, notamment portés par l’institution scolaire. Ce projet est lui-même bâti sur une philosophie positiviste héritière des Lumières puis enrichi par la démarche scientifique.
À partir de 2017, les mêmes phénomènes touchent les fonctions publiques et les salariés du privé : polarisation sur les radicalités de gauche (LFI) et de droite (RN), déclin sensible du vote socialiste absorbé par le vote macroniste, transfert des voix de droite modérée (LR) vers les extrêmes-droites.
Si l’on compare le vote au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 à celui de 2022, on voit que le phénomène s’accélère : le vote de l’ensemble des fonctionnaires pour les divers candidats de gauche radicale passe de 21% à 28% (en suffrages exprimés), alors que le vote socialiste ou écologiste stagne autour de 10%, que le vote macroniste commence à s’effriter (de 30% à 27%), que le vote LR et alliés est divisé par deux (de 15% à 7%) alors que le vote RN progresse sensiblement (de 24% à 30%). Ces chiffres moyens sont comparables à ce que l’on trouve dans le secteur privé.
Cette transformation s’est poursuivie ensuite lors des élections législatives de 2024 (le lecteur pourra se référer aux diverses études accessibles sur le site du Cevipof), à la différence près, mais elle est importante, que l’ancien électorat macroniste de gauche se reporte sur la gauche socialiste et lui redonne du poids. À cette évolution électorale correspond une évolution des proximités partisanes. Entre 2019 et 2026, la proportion des seuls fonctionnaires de l’État s’estimant proches du RN passe de 12% à 24% alors que celle des salariés du secteur privé passe de 22% à 35%.
Quelle évolution avez-vous observée chez les fonctionnaires ? quelles différences entre les trois fonctions publiques, territoriale (FPT), hospitalière (FPH), enseignante (FPE) ?
Le renforcement des extrêmes-droites ou des droites radicales (RN et Reconquête ! plus leurs alliés UDR et Debout la France) concerne l’ensemble des catégories hiérarchiques bien qu’à des niveaux différents.
En 2026, les cadres A des trois fonctions publiques sont proches de l’un de ces partis aux environs de 19% alors que les employés de catégorie C le sont à hauteur de 44%. De ce fait, la sociologie de chaque fonction publique commande son orientation politique. La FPT se distingue par la proportion élevée d’agents de catégorie C (environ 75%) et la FPH par des contrastes très importants entre le personnel médical et les employés comme les aides-soignants.
La proportion la plus élevée d’agents s’estimant proches des formations de droite radicale se trouve donc dans la FPT (35%) suivie par la FPH (32%) contre 29% dans l’ensemble de la FPE où la proportion de cadres A est la plus élevée (57% avec les enseignants).
Une singularité pour les fonctionnaires de l’Éducation nationale ?
L’enseignement fait figure d’exception dans le monde des cadres de la FPE, restant toujours plus ancré à gauche.
Par exemple, aux élections législatives de 2024, les enseignants du second degré ont voté en suffrages exprimés à 19% pour les candidats RN et alliés, 0,4% pour Reconquête ! 11% pour LR, 26% pour Ensemble et ses alliés centristes, 40% pour les candidats du Nouveau front populaire, 3% pour les candidats divers gauche et 1% pour les candidats d’extrême-gauche. Au total, l’équilibre est donc de 44% à gauche, 27% au centre, 11% à droite et 19% à l’extrême-droite. Par comparaison, ces proportions sont, cette fois pour l’ensemble de la FPE, de 32% pour la gauche, 26% au centre, 10% à droite et 31% à l’extrême-droite, plus 2% de candidats « divers » (régionalistes notamment).
Néanmoins la proximité aux droites radicales, mesurée en 2026, est le fait de 15% des enseignants du second degré et de 19% des professeurs des écoles. Le secteur professionnel comme le niveau d’études restent toujours des facteurs discriminants. Plus on monte dans la hiérarchie et moins l’orientation vers les droites radicales est forte.
Comment interpréter cet intérêt grandissant pour les partis de l’extrême droite ? Pour vous, s’agit-il d’une proximité idéologique ?
Il faut bien comprendre que le vote d’extrême-droite a augmenté en volume et a progressé dans des catégories qui le rejetaient jusque-là à la suite d’un double phénomène.
Le premier est le transfert des voix se portant habituellement sur les Républicains ou d’autres forces de droite modérée vers le RN et ses alliés. La raison, pour les fonctionnaires, tient à ce que la droite modérée a abandonné l’idée d’un État et de services publics puissants au profit d’une vision néolibérale qui a conduit bon nombre de fonctionnaires de droite à rechercher des forces politiques souverainistes alors que le RN avait de son côté réorienté son offre vers le renforcement des services publics, ce qui le différencie de l’ancien Front national.
Un second facteur est la radicalisation des positions sur la sécurité, et dans une moindre mesure sur l’immigration, qui s’est opérée dans l’ensemble de la société française. Les préoccupations liées à la sécurité mais aussi à la vulnérabilité sociale, à l’isolement, au sentiment de perte de maîtrise sur les destins individuels ou collectifs alimentent le vote RN dont l’élargissement ne peut être imputé seulement au racisme ou à la xénophobie. Dans une large mesure, le vote RN ou d’extrême-droite est une réaction de défense face à la mondialisation alors que le vote centriste ou macroniste entérine l’idée d’une souveraineté nationale diminuée.
En quoi un vote d’extrême droite ne répond-il pas à la crise des services publics ?
Un troisième facteur, qui concerne plus directement les fonctionnaires, est lié effectivement à la perte de souveraineté de l’État dont le rôle est structurant dans l’histoire sociopolitique française, à la différence de bien d’autres pays européens. Être fonctionnaire c’est souvent aujourd’hui ne plus participer à la puissance publique mais se retrouver confronté à l’impuissance publique et à l’incapacité d’exercer correctement son métier que ce soit à l’école, dans les hôpitaux, dans la police et même chez les sapeurs-pompiers comme on vient de le voir récemment. Il existe donc chez une partie des fonctionnaires une attente d’autorité qui peut se confondre avec l’autoritarisme des extrêmes-droites.
La multiplication des agressions contre les enseignants, le personnel hospitalier, les agents des services sociaux, voire les élus locaux ou les agents des services publics comme la SNCF de la part d’usagers s’inscrivant et dans un rejet de l’autorité publique et dans une culture de la consommation égoïste témoigne de ce déclin du statut social des fonctionnaires qui sont souvent réduits à leur activité de service en étant dépouillés de leur rôle d’agent de l’intérêt général.
En cela, le vote RN reste une réponse politique aux pratiques d’indifférenciation entre secteur public et secteur privé (consultants de cabinets privés organisant la réforme des services, pantouflage aux sommets de l’État, culture acquise dans les écoles de commerce dans la haute fonction publique) qui ont miné l’ethos du service public depuis plusieurs décennies.
Entretien réalisé par Djéhanne Gani
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