Police municipale : pourquoi les villes de gauche finissent par s’y résoudre

Après s’être longtemps opposées aux polices municipales, les villes de gauche s’y résolvent de plus en plus face au désengagement de l’État. En veillant toutefois au respect de son rôle et de son périmètre, permis par la loi, au contraire de la droite.

Le PCF, lui, tout en exprimant sa « grande vigilance face à plusieurs dérives possibles », ne se dit « pas opposé par principe » à leur développement « dans un cadre précis » à définir – qui exclut l’armement létal.
©Max BAUWENS/REA 

En six ans, le changement de ton est spectaculaire. En 2019, alors candidat à la Mairie de Paris pour Europe Écologie-Les Verts (EELV), David Belliard est catégorique : « La police municipale, c’est inutile, électoraliste. Ça ne sert à rien ! » Cinq ans plus tard, en août 2025, l’adjoint d’Anne Hidalgo se félicite de la création d’une police municipale par la majorité de gauche en 2021. Et plaide, désormais, pour un renforcement de ses effectifs « parce que nous avons besoin d’agents sur le terrain » en complémentarité des missions de la police nationale.

À gauche, partout en France, ils sont nombreux à avoir fait évoluer leur position de la sorte. François Cuillandre, candidat de l’union de la gauche (PS, PCF, Les Écologistes, PRG) à la Mairie de Brest (Finistère), est revenu en ce mois de janvier sur son refus de longue date de créer une police municipale. Annonçant que s’il parvenait à être élu, une équipe de cinquante agents équipés d’armes non létales et de caméras piétons interviendra dans tous les quartiers pour « prévenir les tensions et lutter contre les incivilités par la présence humaine, le dialogue et, si nécessaire, par la verbalisation ».

Coût de l’opération : 3 millions d’euros. « Il faut savoir évoluer parce que la société évolue, et pas forcément dans le bon sens », justifie-t-il, pointant notamment du doigt le désengagement de l’État et la question du trafic de drogue.

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L’armement en question

D’autres personnalités de la gauche dans sa pluralité, la plupart aux responsabilités, s’autorisent même à envisager l’armement des policiers municipaux, notamment létal. Comme c’est le cas à Lyon depuis 2015, cinq ans avant l’arrivée de la gauche avec l’élection de l’écologiste Grégory Doucet, mais qui n’a pas profité de son mandat pour la désarmer.

À Bordeaux (Gironde), en avril 2024, Marc Etcheverry, adjoint au maire chargé de la sécurité, de la prévention de la délinquance et de la médiation, refusait cette possibilité, y voyant une éventuelle « erreur stratégique et une fuite en avant ». Mais, aujourd’hui, moins de deux ans après, lui comme Pierre Hurmic, le maire de la ville, l’envisagent sérieusement, rapportant certaines difficultés de recrutement sans armement des policiers municipaux chargés de la sécurisation (ceux chargés des missions de proximité ne le seront pas).

« J’ai le souci d’être un maire à l’écoute de ses agents, du terrain, et j’ai le sens des responsabilités et du pragmatisme, explique l’édile bordelais. Je suis conscient de l’aggravation d’un certain type de délinquance, et je ne peux pas laisser les policiers municipaux désarmés, d’autant que, bien souvent, ce sont eux qui interviennent en premier, de jour comme de nuit. »

Un avis loin d’être majoritaire à gauche. Nathalie Appéré, maire PS de Rennes candidate à sa réélection, en offre une illustration. Tout en précisant n’avoir « ni totem, ni tabou, ni dogme à faire évoluer leur mission et donc leur équipement », celle-ci affirme, contredisant son collègue bordelais, que « ce serait mentir aux gens que de laisser penser qu’il suffirait d’armer la police municipale pour qu’il n’y ait plus de problème ». Les divergences sur le sujet sont nombreuses à gauche, au point que, même à Roubaix, le candidat insoumis David Guiraud affirme qu’il ne désarmera pas la police municipale s’il est élu.

Un changement de ton national

Le changement de paradigme global et ses nuances ne s’observent pas qu’au local, il apparaît également au niveau national dans les programmes municipaux des partis. Ainsi, Les Écologistes plaident pour « donner les moyens aux polices municipales d’assurer leurs missions en complémentarité de la police nationale » et « équiper les agents avec des armements de catégorie D (tonfa, menottes) ».

Les socialistes eux, par la voix de leur premier secrétaire, Olivier Faure, appellent à faire du cas par cas, même pour la question de l’armement, excluant toutefois les armes létales. Le PCF, lui, tout en exprimant sa « grande vigilance face à plusieurs dérives possibles », du « risque de confusion entre les missions » de la police nationale et celles de la municipale au « transfert de charges de l’État vers les collectivités », ne se dit « pas opposé par principe » à leur développement « dans un cadre précis » à définir – qui exclut l’armement létal.

Et les insoumis, pourtant longtemps opposés aux polices municipales, décrivent désormais, dans leur boîte à outils pour les prochaines élections, leur mise en place comme « essentielle » pour garantir le droit à la sûreté des citoyens. Précisant cependant, eux aussi, refuser leur armement pour concentrer leurs missions sur la seule prévention.

Selon les données du ministère de l’Intérieur, dont les chiffres les plus récents datent de 2023, au moins 4 640 collectivités territoriales disposent d’un service de police municipale contre 3 852 en 2013. Soit une hausse de 20,46 % en dix ans et plus du double qu’en 2002.

« C’est un service public répondant au besoin de tranquillité publique et n’importe quel édile doit s’en saisir, observe Yann Leroy, conseiller municipal communiste à Montreuil. La question qui se pose, c’est quelle forme doit prendre cette police municipale. Si c’est un transfert de compétences déguisé, de l’État vers les collectivités, pour que les polices municipales deviennent les nouvelles polices nationales avec les fonds des communes, ce n’est pas possible. »

À en croire les données disponibles, ce tournant a malheureusement largement été pris. Dans bien des villes, le temps où la police municipale n’était qu’une force dédiée à la prévention plutôt qu’à la répression est bien loin. D’après le ministère de l’Intérieur, près de 60 % des polices municipales seraient aujourd’hui équipées d’armes à feu, contre 37 % en 2014. Ce qui équivaut aussi à une explosion des coûts pour les mairies.

Selon l’Observatoire des finances et de la gestion publique locale, les dépenses liées aux polices municipales ont atteint, en 2024, 2,28 milliards d’euros. Soit une augmentation de 41 % depuis 2017 (en particulier dans les communes de 20 000 à 50 000 habitants), quand celles liées aux autres services publics n’ont augmenté que de 16 %.

La police nationale victime de l’austérité

La police nationale, elle, a vu ses moyens largement baisser depuis le mandat de Nicolas Sarkozy, marqué par sa volonté de ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux. Et, depuis, les différents budgets votés l’amputent de certains moyens vitaux. En 2024, le budget de la police nationale a, par exemple, subi une annulation de crédits de 134 millions d’euros alors que ses locaux comme sa flotte de véhicules sont réputés vieillissants.

Quelques mois plus tard, en janvier 2025, la Cour des comptes a d’ailleurs sommé l’État de remédier à cette situation et de revoir la répartition de ses forces, inchangée depuis près de quatre-vingts ans, pour lutter contre l’apparition de déserts sécuritaires auxquels répond, à sa place, la police municipale.

« Les compétences régaliennes et les services publics sont victimes du système libéral. Ils sont démantelés alors que les Français demandent à les voir renforcés », poursuit Yann Leroy, qui rapporte que plusieurs villes, notamment communistes, n’ont eu d’autre choix que d’investir dans la rénovation de certains locaux ou l’achat de véhicules de patrouille.

« Les maires ayant créé une police municipale se trouvent pris au piège, découvrant que leur initiative devient un argument supplémentaire du ministère de l’Intérieur pour réduire l’amplitude d’ouverture, voire pour fermer totalement un commissariat jusque-là implanté sur leur commune », abonde Philippe Bouyssou, maire PCF d’Ivry-sur-Seine, qui fait partie des rares communes franciliennes à faire le choix de ne pas se doter d’une police municipale.

Au final, le désengagement national a aussi pour conséquence de favoriser un service public de la sécurité différencié selon les territoires, selon les moyens disponibles d’une commune à l’autre. Pour lutter contre cela, certaines localités s’allient parfois pour avoir leur police municipale. C’est le cas autour d’Alès où une « police rurale intercommunale » a été mise en place, forte de neuf agents, dont bénéficient notamment Cendras et ses 1 600 habitants, touchés il y a quelque temps par le trafic de stupéfiants.

« J’ai fait partie de ceux qui n’en voulaient pas autrefois, mais nous en avons besoin, reconnaît son maire PCF, Sylvain André. Il faut travailler sur plusieurs angles de façon pragmatique : avoir une approche humaine autour de la prévention, investir dans des éducateurs de rue, collaborer avec la police nationale en s’appuyant pourquoi pas sur la vidéoverbalisation. »

La droite milite pour des shérifs municipaux

Une police municipale, pourquoi pas donc, en attendant que l’État se décide à jouer à nouveau le rôle qui doit être le sien. À condition toutefois de limiter ses pouvoirs pour éviter de potentielles dérives, en ville comme à la campagne. À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), ville pourtant dirigée par un socialiste, Mathieu Hanotin, les témoignages faisant état d’interventions excessives et violentes sont nombreux. Même chose concernant des contrôles d’identité si fréquents qu’ils sont décrits comme du harcèlement depuis février 2022.

« Le rôle d’une police municipale, ce n’est pas de montrer les muscles, alerte Yannis Abgrall de la LDH 93. C’est plutôt d’occuper le terrain, de procurer un sentiment de meilleure sécurité en bonne intelligence avec tout le monde : commerçants, salariés, personnes de tous les âges, de toutes conditions, qui utilisent l’espace public. Et là, manifestement, ce n’est pas le cas. »

Ailleurs en France, les projets de la droite et de l’extrême droite font craindre d’autres débordements. Marseille en offre une illustration avec la proposition de Martine Vassal de doter la police municipale d’une brigade anticriminalité. À Nice, Christian Estrosi a déclaré ses intentions de mettre « à la disposition du procureur » une dizaine d’agents pour « harceler les dealers ».

Quand Thierry Mariani, candidat RN à Paris, compte fournir à tous les agents une arme à feu et créer des brigades pour démanteler les campements de clandestins. Autant de vœux qui ne sont, pour l’heure, pas permis par la loi. Cette apparition de shérifs municipaux pourrait cependant être favorisée par un projet gouvernemental qui doit être discuté au Sénat, début février.

Selon ce texte, les policiers municipaux pourraient constater et verbaliser neuf nouveaux délits, mener des enquêtes, bénéficier de drones et relever les identités de personnes en infraction. Soit les compétences de la police nationale.

 


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