Susan George s’est éteinte le 14 février. En lutte contre « la classe de Davos », elle avait dénoncé les effets de la révolution verte dans les pays du Sud et mis au jour la fusion entre néolibéraux et néoconservateurs.
Geneviève Azam est économiste, essayiste et membre d’Attac.
Susan George (1934-2026), une voix majeure et une âme inspirante de l’altermondialisme, s’est éteinte le 14 février. Elle était présidente d’honneur de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac) qui lui a rendu hommage dans un communiqué, retraçant les étapes essentielles de son engagement contre ce qu’elle nommera plus tard, « la classe de Davos ».
Réunie tous les ans en Suisse pour le Forum économique mondial, cette classe des 1 % y célèbre l’alliance accomplie entre firmes multinationales, chefs d’État et de gouvernement, institutions internationales, journalistes embarqués, experts en tout genre. Davos ou la fiction du capitalisme néolibéral triomphant des années 1990-2000, alors qu’il précipitait le monde et la Terre dans les guerres et les catastrophes présentes. Des experts cyniques, auteurs d’un rapport pour sauver le capitalisme, sont mis en scène avec humour et ironie par Susan George, dans une « fiction factuelle » documentée, devenue iconique, Le rapport Lugano (Fayard, 1999).
C’est d’une toute autre expertise dont elle se réclamait, celle qui éclaire les mondes concrets, habités, avec la justice et le souci du monde pour boussoles. Dotée d’une formation universitaire, Susan George s’est tenue à distance de l’académie dont elle n’appréciait guère le jargon et les flatteries.
« Son écologie ne s’accommodait pas du capitalisme vert »
Consciente de la force des mots simples et justes, elle a dédié une part de sa vie à transmettre un travail rigoureux de chercheuse-activiste, d’enquêtrice, décortiquant les mécanismes des pouvoirs en place pour mieux les contester et en trouver les brèches, alors que dès la fin des années 1970, les réseaux néolibéraux s’emparaient des institutions et des esprits. Son ample bibliographie en témoigne, ses innombrables conférences aussi, depuis des instances onusiennes jusqu’aux territoires de luttes concrètes.
Son premier livre fut fondateur, Comment meurt l’autre moitié du monde (1976, Laffont 1978). Il fut rédigé à partir de sa contribution à un rapport sur la faim dans le monde pour le sommet des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à Rome en 1974. Dans l’enceinte de cette conférence, Susan fut confrontée au pouvoir de l’agrobusiness, qui fait de la faim et de la pauvreté des « fléaux », à l’image des catastrophes naturelles.
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Elle a cherché au contraire à rendre visibles et concrets les mécanismes qui détruisent les conditions de la subsistance dans les pays du Sud. Elle a défait les illusions de la révolution verte des années 1960, du Mexique à l’Inde, saluée comme un outil de « développement » et de lutte contre la faim, alors qu’elle ruinait économiquement et culturellement les économies locales. Cette révolution verte a enrichi les firmes semencières, qui ont imposé leurs semences augmentées, ruiné les paysans et paysannes et soumis des millions de personnes à l’arme de « l’aide » alimentaire du Nord et du « colonialisme invisible » de la dette.
Ce livre est aussi un contre-feu au récit malthusien et le plus souvent raciste de la « surpopulation », après le succès mondial du best-seller La Bombe P, du biologiste et démographe américain Paul Ehrlich (Fayard, 1972). Autant de sujets qu’elle actualisera au fil de ses recherches. Son écologie ne s’accommodait pas du capitalisme vert.
Un appui pour un sursaut collectif
Ses enquêtes ont aussi documenté et fait connaître précisément, il y a près de vingt ans, la Fondation Heritage et le Cato Institute, think tanks néolibéraux et libertariens américains, qui ont notamment et précocement fabriqué le déni climatique. La Fondation Heritage est désormais connue pour avoir conçu Le projet 2025, aiguillon de la politique trumpiste. Dans La pensée enchaînée, Comment les droites laïque et religieuse se sont emparées de l’Amérique, elle a mis au jour la fusion entre néolibéraux et néoconservateurs (Fayard, 2007).
Connaissances précieuses au moment de l’arrivée sur la scène politique des libertariens qui poursuivent ces alliances. Haine de la démocratie, rejet de l’ONU et du droit international, démantèlement des protections sociales et écologiques, racisme et sexisme, goût pour l’apocalypse, en étaient déjà le socle fondateur, décortiqué dans cet ouvrage.
« Nous vivons une autre déroute »
Susan George a combattu sans relâche l’ordre du monde imposé dès les années 1980. Elle a accompagné les moments puissants et joyeux de l’altermondialisme. De Seattle au Larzac contre l’OMC, de Florence en 2003 contre la guerre en Irak à Porto Alegre pour le Forum social mondial, elle a soutenu nombre de luttes locales.
Nous vivons une autre déroute. Que sa mémoire et sa détermination soient un appui pour un sursaut collectif face aux sombres temps militarisés, qu’elle redoutait et qui se concrétisent.
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