Cuba peut-elle tenir face à Donald Trump ? (Débat)

La Havane affronte une grave crise consécutive au durcissement du blocus états-unien. Entre dénonciation du droit international bafoué et interrogations sur la capacité de résistance du peuple, la question de la solidarité avec l’île socialiste est l’affaire de tous.

Un diplomate, une journaliste et un ancien parlementaire communiste analysent les conséquences du blocus, les réactions internationales et les enjeux politiques de cette séquence.
© Lucien Lung / Riva Press

Après l’agression états-unienne du Venezuela le 3 janvier et l’enlèvement du président Maduro, Cuba traverse une nouvelle crise historique, d’ampleur comparable à la « période spéciale » des années 1990. Le durcissement du blocus américain et l’arrêt des livraisons de pétrole de Caracas menacent de plonger le pays dans une crise énergétique mais aussi sociale et humanitaire sans précédent.

Un diplomate, une journaliste et un ancien parlementaire communiste analysent les conséquences du blocus, les réactions internationales et les enjeux politiques de cette séquence. Ils relèvent aussi l’enjeu de se mobiliser pour Cuba, dans l’intérêt de tous les pays du monde.

Cuba semble quasiment coupée de toute source énergétique. Quelle est la situation du pays aujourd’hui ?

Otto Vaillant, Ambassadeur de Cuba en France

 

 

La situation est très difficile. Après les décisions américaines visant le Venezuela, les livraisons de pétrole vers Cuba, prévues dans un accord de coopération – médecins contre pétrole – ont quasiment cessé depuis le décret du 29 janvier. Peut-être qu’un navire est arrivé, mais pas dans les volumes nécessaires. Le blocus, inscrit dans la loi Helms-Burton, ne peut être levé que par le Congrès. Un président peut atténuer certaines mesures, comme l’a fait Obama, mais, aujourd’hui, tout est bloqué.

Sans pétrole, l’impact touche les hôpitaux, l’agriculture, l’industrie, l’éducation et la vie quotidienne. Nous parlons d’un acte génocidaire, car priver un pays d’énergie revient à empêcher les soins et la vie normale. Les États-Unis disent vouloir dialoguer, mais cherchent en réalité à affaiblir Cuba. Nous n’accepterons pas ce traitement. Nous développons le solaire : 900 mégawatts produits hier, un record ; 1 200 mégawatts ont été installés l’an dernier, avec un objectif de 2 200 et des capacités de stockage. Mais la situation reste très difficile.

Maïlys Khider, Journaliste indépendante

 

 

Depuis le 3 janvier, les transports publics ont fortement diminué. Seuls les « almendrones », ces taxis collectifs composés de vieilles voitures américaines, circulent encore, car certains peuvent s’approvisionner en pétrole avec des dollars. Le transport est donc très réduit. L’université de La Havane a restreint ses cours. Les avions peuvent toujours arriver, mais ils ne sont plus ravitaillés sur place, ce qui provoque des annulations ou des escales supplémentaires.
Dans les hôpitaux, les soins sont priorisés pour les cas les plus graves. Le pays s’adapte mais, dans quelques jours, peut-être une semaine, il n’y aura plus de pétrole.

Les coupures d’électricité se sont allongées : en province, elles atteignaient déjà jusqu’à vingt heures par jour. À La Havane, elles dépassent désormais les quatre à cinq heures quotidiennes constatées l’an dernier. Le pays n’est pas encore au point de non-retour, mais si les stocks tombent à zéro, les conséquences seront rapidement visibles.

André Chassaigne, Ancien député PCF du Puy-de-Dôme et auteur de Cuba, une étoile dans la nuit

 

Une étape supplémentaire a été franchie dans le blocus. Après l’embargo, puis le blocus financier fondé sur l’usage du dollar – qui représente environ 80 % des transactions mondiales –, les États-Unis exercent un contrôle indirect sur les échanges internationaux. Des lois permettent de poursuivre toute banque ou entreprise utilisant le dollar pour commercer avec Cuba. Cela pénalise l’économie cubaine mais aussi la nôtre : des entreprises françaises ne peuvent plus travailler avec l’île sous peine de poursuites.

L’activation de la loi Helms-Burton a encore aggravé cette pression juridique. Aujourd’hui, on franchit un cap : cela ressemble à un siège. L’arme est le pétrole. Empêcher les exportations vers Cuba revient à asphyxier un pays. Je m’interroge aussi sur les Brics : pourquoi ne parviennent-ils pas à contourner cette situation ?

Le Mexique a envoyé un pétrolier, mais les autres semblent céder aux pressions américaines.
Enfin, quel sera l’impact sur le transport maritime et les actions de solidarité ? Si les cargos sont affectés, cela pourrait freiner l’aide associative et syndicale.

Les dernières mesures décidées par Donald Trump peuvent-elles empêcher la solidarité citoyenne ?

Maïlys Khider Je coopère avec l’association Résistance et solidarité, qui envoie du matériel médical à Cuba et à Gaza. Nous avons lancé une campagne pour équiper un hôpital à Santiago et expédier un conteneur depuis Marseille, en lien avec des syndicats français. Pour l’instant, les lignes maritimes fonctionnent.

Aucun transporteur n’a annoncé d’arrêt, même si le coût d’un conteneur vers Cuba est déjà bien plus élevé qu’ailleurs, en raison des lois américaines des années 1990. La campagne continue, comme d’autres initiatives en France. Mais l’incertitude demeure pour les mois à venir et quant à l’attitude des transporteurs.

Otto Vaillant Les États-Unis ont principalement visé le pétrole et ses dérivés. À ce stade, les conteneurs de marchandises et de donations continuent d’arriver. Les navires, qui ne sont pas Cubains, peuvent se ravitailler ailleurs, dans la Caraïbe notamment. Pour l’instant, le transport maritime ne semble pas bloqué. Les livraisons se poursuivent.

Depuis le 3 janvier, comment se positionnent les pays latino-américains ? Le Venezuela est bloqué par les États-Unis, le Mexique a cessé ses livraisons sous la menace de droits de douane…

Otto Vaillant Cuba entretient de bonnes relations dans la région, mais les mesures de l’administration Trump reposent sur la menace de sanctions. Les pays craignent des représailles américaines. Aujourd’hui, nous ne recevons pas le pétrole nécessaire. Peut-être que des livraisons arriveront, mais ce n’est pas le cas pour l’instant.

Nous espérons résoudre ce problème, car il est de notre droit d’acheter du carburant où nous le souhaitons. Les mesures américaines sont contraires au droit international, mais la peur des sanctions pèse sur les États, en Amérique latine comme ailleurs.

Il n’y a donc pas de réaction concrète des Brics ? Des déclarations, mais pas de livraisons ?

Otto Vaillant Il y a des déclarations fortes. Mais, entre les déclarations et les bateaux, il y a une différence. Pour l’instant, je vois les déclarations, pas les bateaux arriver à Cuba.

Maïlys Khider Le Mexique avait annoncé qu’il continuerait à livrer du pétrole, mais il semble avoir limité son aide à des produits alimentaires. On a le sentiment qu’il a cédé face à la menace de droits de douane aux conséquences économiques trop lourdes.

Existe-t-il une activité diplomatique intense en Amérique latine pour aider Cuba ?

Otto Vaillant Oui, plusieurs pays ont réagi, avec des déclarations fortes invoquant le droit international et dénonçant la politique américaine. Mais, dans les faits, il n’y a pas de livraisons de pétrole. Nous en avons besoin et nous ne l’avons pas reçu. Nous espérons résoudre ce problème mais, pour l’instant, ce n’est pas le cas.

André Chassaigne Cela impose d’interpeller l’État français. La France devrait saisir le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale de l’ONU et prendre ses responsabilités face à ce diktat. Il faut aussi mobiliser au niveau européen et faire monter la pression.

Des manifestations ont eu lieu à Toulouse, Valenciennes, Bordeaux, Le Havre, Auxerre, Grenoble… Il faut une action politique forte pour soutenir le peuple cubain, condamner la politique américaine et exiger que le gouvernement français agisse en cohérence avec ses déclarations. Des questions ont été posées à l’Assemblée nationale et le seront au Sénat.

On entend peu la France. Les échanges bilatéraux ont-ils diminué depuis le 3 janvier ?

Otto Vaillant Les relations avec la France se poursuivent. Elle n’a jamais été fournisseur de pétrole pour Cuba.
Je rappelle que Cuba n’est sanctionnée par aucune instance des Nations unies. Les mesures américaines sont prises en dehors du droit international. Menacer des États de surtaxes s’ils vendent du pétrole à Cuba est illégal.

La Russie et la Chine se sont exprimées. Ces déclarations sont-elles suivies d’actes ? Ont-elles les moyens de contrer la stratégie américaine ?

Otto Vaillant Les grandes puissances ont les moyens d’agir. Depuis l’arrivée de Donald Trump, les menaces américaines sont plus explicites. Les États-Unis ont multiplié les interventions précédées de justifications contestées, avec des conséquences de destruction et d’instabilité. Ils évoquent aujourd’hui le Venezuela, d’autres territoires, et le renversement du gouvernement cubain, objectif poursuivi depuis soixante ans.

Toute intervention contre un État souverain constitue un acte de guerre. Le droit international ne dépend pas de l’appréciation portée sur un président : c’est au Venezuela de décider de son dirigeant, pas aux États-Unis.

André Chassaigne Nous assistons depuis plusieurs années à un affaiblissement du droit international et à une perte de crédibilité de l’ONU. La loi du plus fort tend à s’imposer, ce qui constitue une dérive grave. Les peuples doivent réagir, car beaucoup d’États parlent sans agir.

Ce qui se passe avec le Venezuela et Cuba pourrait concerner d’autres pays si rien ne change. Les puissances comme la Chine ou la Russie défendent surtout leurs intérêts plutôt qu’une refondation du droit international. Si les États-Unis atteignent leurs objectifs, les conséquences seront lourdes ailleurs.

Pour ceux qui regardent cela de loin, parfois avec des préjugés sur Cuba, pourquoi se mobiliser ? Pourquoi empêcher les États-Unis d’atteindre leurs objectifs ?

Maïlys Khider Parce que, sinon, on accepte qu’une puissance impose sa volonté au reste du monde. On observe une accélération depuis 2023 : guerre à Gaza, soutien américain, bombardement de Caracas début 2026. Les violations du droit international se multiplient au point qu’il semble vidé de son sens. On pense toujours que cela concerne les autres. Mais, à force de laisser le droit international s’effondrer, les conséquences finiront par nous atteindre.

Il existe une culture néocoloniale qui banalise ce qui se passe hors d’Occident, jusqu’au jour où cela nous touche. Nous sommes confrontés à une forme de fascisation du monde. Umberto Eco en a décrit les mécanismes. La métaphore de la grenouille dans l’eau tiède s’impose : l’eau chauffe et nous réagissons trop peu. Nous sommes à un moment de bascule préoccupant.

André Chassaigne Pour compléter, je rappellerai les mots de Martin Niemöller : « Quand ils sont venus chercher les socialistes, je n’ai rien dit… Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait personne pour protester. » C’est ce qui se joue aujourd’hui à l’échelle internationale.

Nous pourrions donc perdre, nous aussi, notre liberté de choix et notre souveraineté. C’est cela qui est en jeu ?

Otto Vaillant Oui. Ce qui se passe ne concerne pas seulement Cuba. Gaza a été un test : le monde n’a pas réagi. Puis il y a eu le Venezuela le 3 janvier, et maintenant la pression sur Cuba. Si rien n’est fait, les mêmes méthodes pourront s’appliquer ailleurs. Il faut une prise de conscience globale. Mais beaucoup ne mesurent pas encore l’ampleur du danger si l’on accepte que les États-Unis agissent sans limites.

André Chassaigne En Grande-Bretagne, une association attaque l’État en justice, estimant que les restrictions liées au blocus contre Cuba portent atteinte aux libertés des citoyens britanniques. Un membre d’une association ne peut pas envoyer d’argent à Cuba, une entreprise française ne peut pas y commercer librement : l’application extraterritoriale du blocus affecte nos propres libertés. Il faudrait engager en France des actions judiciaires chaque fois que ces libertés sont entravées. Ce sont peut-être des démarches modestes, mais nous ne sommes pas assez offensifs sur ce terrain.

Le blocus dure depuis plus de soixante ans. Le peuple cubain a fait preuve d’une grande résistance. Existe-t-il une limite ?

Otto Vaillant Le peuple cubain a déjà dépassé les limites humaines. Depuis soixante ans, la souffrance est immense : manque de médicaments, impossibilité d’acheter des produits pourtant disponibles à proximité. Il y a eu des agressions contre l’agriculture et l’élevage.

Aujourd’hui encore, certaines régions subissent de nombreuses coupures d’électricité depuis plus de deux ans. Sous Trump, 243 mesures ont renforcé l’étranglement économique et la pression s’est poursuivie ensuite. Le peuple cubain est résilient et combatif, mais il souffre énormément. Et il ne mérite pas cela.

André Chassaigne Il est légitime de s’inquiéter pour le peuple Cubain. Il endure une situation intolérable depuis plus de soixante ans. L’étranglement qu’il subit aujourd’hui est presque équivalent à une guerre. Il doit recevoir toute notre solidarité.

Maïlys Khider Tout dépend de ce qu’on entend par résister. Les gens vivent avec les coupures, les pénuries, les prix élevés : ils n’ont pas le choix. Ce qui pèse aujourd’hui, c’est l’incertitude. On ne sait pas ce qui se passera la semaine prochaine : noir total, soins impossibles, opérations annulées ? Ces questions très concrètes, sans réponses claires, nourrissent une forte anxiété dans la population.

 

 


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