Une mise en forme objectivée
Les chiffres sont éloquents : à la rentrée 2024, 134 800 AESH exerçaient dans les établissements scolaires, faisant d’elles le deuxième groupe de personnels de l’Éducation nationale après les enseignant·es. Cette croissance rapide témoigne à la fois de la montée en puissance de l’école inclusive et de la dépendance du système à ces professionnelles. Nous avons récemment coordonné une recherche de type clinique sur leur travail[2] et constatons que le travail statistique du rapport de la DEEP et l’approche qualitative se complètent. Là où l’enquête clinique donne à entendre les tensions, les contradictions et les engagements au quotidien, le rapport de la DEPP en propose une mise en forme objectivée, qui vient confirmer et préciser des réalités bien connues sur le terrain mais aussi donner des éléments nouveaux.
Une profession fragilisée
Le rapport dresse le portrait d’une profession à la fois centrale et fragilisée. Les AESH sont très majoritairement des femmes (94 %), souvent employées à temps incomplet (98 %), avec une quotité moyenne de travail de 63 % d’un temps plein. Leur salaire net mensuel moyen s’élève à 1 030 euros, ce qui situe d’emblée le niveau de reconnaissance économique accordé à ce métier. Dans le même temps, leur activité réelle déborde largement le cadre prescrit puisqu’elles accompagnent en pratique un nombre d’élèves 1,6 fois supérieur à celui prévu par les notifications. Elles interviennent ainsi dans un espace professionnel inconfortable, souvent peu régulé, où les attentes institutionnelles ne cessent de s’étendre. Ce décalage entre l’importance des missions et la faiblesse des moyens accordés constitue le trait dominant de la profession. Il s’accompagne d’un sentiment très marqué de manque de reconnaissance, en particulier vis-à-vis de l’institution.
Une profession qui “tient” malgré tout
Mais ce manque de reconnaissance n’est paradoxalement pas mis en avant par les AESH elles-mêmes. L’un des apports les plus intéressants du rapport tient à l’analyse de leur vécu au travail. De manière assez contre-intuitive, elles expriment moins de difficultés que d’autres personnels sur plusieurs dimensions de leur activité. Elles déclarent moins souvent être en surcharge, moins souvent dépasser leurs horaires, et présentent certains indicateurs de santé plus favorables.
Cette relative modération des plaintes ne doit pourtant pas être interprétée comme le signe d’une situation satisfaisante. Elle peut au contraire être l’indice d’un processus plus profond, celui d’une forme d’acceptation des conditions dégradées d’exercice, voire d’intériorisation du peu de reconnaissance dont elles font l’objet. Les AESH semblent avoir appris à “tenir” dans un cadre professionnel peu valorisant, voire insécure, en s’appuyant sur le sens qu’elles donnent à leur travail. Le fait que 85 % d’entre elles déclarent se sentir utiles est à cet égard décisif. C’est cette utilité qui permet de compenser, au moins partiellement, la faiblesse des conditions matérielles et symboliques. Ce paradoxe entre une forte utilité perçue et une faible reconnaissance institutionnelle est caractéristique des métiers du care et ce rapport de la DEPP en fournit une illustration particulièrement nette.
Des besoins clairement identifiés
Parce que de manière objective, les résultats de l’enquête ne laissent guère de doute sur l’ampleur des difficultés rencontrées par les AESH sur le terrain. Et dans ce registre, la question de la rémunération est centrale. 93 % des AESH estiment être insuffisamment payées au regard du travail réalisé. Ce niveau de quasi-unanimité souligne l’écart entre l’investissement des travailleur·ses dans leurs missions et la reconnaissance accordée.
Au-delà de la question salariale, c’est l’ensemble des conditions d’exercice qui est interrogé dans ce rapport. Plus d’un tiers des AESH déclarent manquer de collègues pour accomplir correctement, renvoyant ainsi à une organisation du travail sous tension, où les besoins d’accompagnement excèdent les moyens disponibles. Ce sentiment est d’autant plus fort que le nombre d’élèves suivis augmente, confirmant que la logique de mutualisation a des effets concrets sur la charge de travail.
Les besoins en formation initiale ou continue sont invoqués également puisqu’une part importante des AESH juge ces dernières insuffisante ou inadaptée, alors même que la complexité des situations accompagnées ne cesse de croître. Cette carence est d’autant plus problématique qu’elle se conjugue à une forte responsabilité des AESH dans la mise en œuvre de l’école inclusive.
Enfin, les conditions matérielles et organisationnelles du travail restent trop précaires. La multiplicité des tâches, les déplacements entre établissements, l’imprévisibilité des emplois du temps, le manque d’espaces ou d’équipements adaptés sont autant d’éléments qui contribuent à rendre le travail plus difficilement soutenable dans la durée. Ces constats entérinent au fond les revendications portées de longue date par les AESH, par le biais notamment de leurs organisations syndicales. Elles ne relèvent pas d’une demande corporatiste, mais d’une exigence de cohérence si l’on se rend compte qu’il est impossible d’assigner aux AESH un rôle central dans l’école inclusive tout en maintenant maintenir des conditions d’exercice aussi fragiles. Ce rapport valide en creux cette tension.
Vers une reconnaissance statutaire ?
En effet, ce que met en évidence ce rapport, au fond, c’est la contradiction majeure entre le fait que l’école inclusive repose essentiellement sur les AESH sans accorder à ces dernières une place pleinement reconnue. C’est à ce moment que la question du statut devient incontournable. Tant que les AESH resteront dans une position aussi floue, ni pleinement intégrées, ni véritablement reconnues, les difficultés mises en lumière par l’enquête continueront de structurer leur quotidien professionnel.
L’annonce récente faite par le ministère de l’ouverture de négociations avec les organisations syndicales, prévue pour les prochains mois, est une opportunité à saisir. Elle pourrait permettre de répondre à ces enjeux, entériner que les AESH ne sont pas un dispositif périphérique de l’école inclusive, et ouvrir l’horizon d’un statut de la fonction publique. Pour cela, il faudra sans doute amplifier leurs mobilisations, celles des enseignant·es, des familles et au-delà de tou·tes les citoyen·nes désirant une école vraiment inclusive, dont les AESH sont le rouage essentiel.
Frédéric Grimaud
[1] https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/les-conditions-d-exercice-des-accompagnantes-et-accompagnants-d-l-ves-en-situation-de-handicap-481235.pdf
[2] https://www.cafepedagogique.net/2025/11/12/aesh-nous-sommes-au-carrefour-du-soin-de-la-pedagogie-et-de-la-relation/
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