Sortir de la dépendance au pétrole et au gaz est une nécessité pour contenir le réchauffement climatique mais c’est aussi indispensable pour assurer l’indépendance de l’Europe et empêcher l’appauvrissement de la population. À l’heure du conflit au Moyen-Orient, cet enjeu se pose avec acuité.

© Shady Alassar / Anadolu via AFP
La guerre en Iran a provoqué une crise énergétique qui ne cesse de s’aggraver. La flambée des prix du pétrole et du gaz alimente celle des carburants mais aussi celle des produits agricoles au point de menacer la sécurité alimentaire. L’industrie vacille dangereusement. Des secousses aux nombreuses répliques, au-delà du fragile cessez-le-feu conclu mercredi 8 avril entre l’Iran et les Etats-Unis1. Sortir de la dépendance au pétrole et au gaz est plus que jamais d’actualité.
Quelle est l’ampleur du choc pétrolier et gazier ?

Marie-Claire Cailletaud, Vice-présidente de la Fondation Gabriel-Péri
Cette crise est la plus grave qui se soit produite jusqu’à présent. Pour en prendre la mesure, il faut se pencher sur les causes de la guerre contre l’Iran. Elle fait suite au renversement de Nicolas Maduro. Il s’agissait pour les États-Unis de mettre la main sur les plus grosses réserves pétrolières mondiales et de gêner l’approvisionnement de la Chine, principal client du Venezuela.
En s’attaquant à l’Iran, les États-Unis poursuivent leur offensive contre leur rival. L’Iran est l’un des principaux fournisseurs en pétrole de la Chine et occupe une position stratégique dans les nouvelles routes de la soie développées par Pékin pour accroître sa puissance économique.

Matthieu Auzanneau, Ex-directeur du Shift Project et auteur d’Or noir. La grande histoire du pétrole (la Découverte, 2015)
Cette crise est potentiellement cataclysmique. La fermeture du détroit d’Ormuz n’avait jamais eu lieu même pendant le conflit Iran-Irak. Ce sont entre un cinquième et un quart des flux de pétrole et de gaz qui sont très fortement perturbés, voire arrêtés. La fermeture du détroit pénalise principalement les pays d’Asie qui constituent le cœur de l’industrie mondiale.
Si la situation dure, l’inflation des prix et la perturbation des flux physiques auront des répercussions sur de nombreuses productions industrielles de Chine, de Corée du Sud, du Japon ou de Taïwan. Le risque est grand que l’augmentation du prix des engrais azotés directement lié à celui du gaz provoque une envolée des prix alimentaires. Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture – NDLR), le facteur 1 du déclenchement des printemps arabes a été la flambée du prix des céréales.

Sami Ramdani, Chercheur à l’Iris et coordonnateur de l’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques
Deux tiers de l’approvisionnement en GNL (gaz naturel liquéfié) de l’Inde, du Pakistan et du Bangladesh transitent par le détroit d’Ormuz. Une part importante de l’électricité de ces pays est produite par des centrales à gaz. La pénurie du gaz fait peser sur eux le risque de black-out électriques.
Des pays comme le Bangladesh, où 50 % de l’électricité est produite ainsi, en ont déjà subi en 2022. En raison de la guerre en Ukraine, les pays européens s’étaient livrés à une surenchère au détriment de ces pays pour pallier l’arrêt de leurs importations de gaz russe. Cette crise frappe durement les populations de ces pays qui comptent déjà parmi les plus pauvres.
Matthieu Auzanneau Cette fois-ci, des méthaniers en provenance des États-Unis sont reroutés de l’Europe vers l’Asie. Cela s’explique par le fait que la flambée du prix du gaz en 2022 a fortement affaibli les industries allemande et polonaise qui ont perdu leur capacité à surenchérir pour acheter les cargaisons de GNL alors que l’industrie asiatique est en plein boum.
Sami Ramdani Des méthaniers sont détournés vers l’Asie mais il y a des inégalités entre pays. Les Coréens, les Chinois ou les Japonais ont plus de moyens de surenchérir que le Bangladesh ou le Pakistan. En 2022, l’arrêt des exportations russes vers l’Europe l’avait privée de 80 milliards de mètres cubes de gaz. 110 milliards de mètres cubes empruntent le détroit d’Ormuz chaque année.
L’impact de la crise actuelle va donc dépendre de la durée de sa fermeture. En 2025, le Qatar n’a fourni que 12 milliards de mètres cubes de gaz à l’Europe, soit 3,8 % du total de ses approvisionnements. Cela dit, l’Europe n’est pas protégée du choc sur les prix car les marchés sont interdépendants et le GNL est vendu au plus offrant.
En Europe, avant la guerre, le prix du mégawattheure de gaz était de 32 euros, aujourd’hui, il est autour de 55 euros. Si cela dure encore trois mois, il pourrait atteindre 90 euros. En août 2022, le record a été de 339 euros le mégawattheure.
Quelles autres conséquences peut avoir cette crise ?
Matthieu Auzanneau La fermeture du détroit peut aussi provoquer une hausse du prix du fioul qui sert de carburant aux bateaux ou du kérosène. Plus la crise durera, plus les dommages seront multiples et importants. En Europe, les industries fortement consommatrices d’énergie et grandes pourvoyeuses d’emplois, qui ne se sont pas remises de la crise de 2022, pourraient être à nouveau impactées. Cela a des conséquences politiques comme l’essor de l’AfD, le parti allemand d’extrême droite.
Marie-Claire Cailletaud Les conséquences humaines sont déjà dramatiques. Des milliers de personnes ont été tuées, des centaines de milliers déplacées. Des installations vitales comme les usines de désalinisation de l’eau sont gravement endommagées. Les dommages subis par le patrimoine perse, libanais ou gazaoui sont immenses et effacent l’histoire de ces pays. Les conséquences écologiques sont effrayantes.
Les bombardements provoquent des pollutions importantes. Du point de vue économique, tout le monde ne souffre pas de cette guerre. Les marchands d’armes et les grands groupes pétroliers et gaziers accumulent des profits faramineux. La guerre va alimenter l’inflation. L’Insee prévoit une remontée rapide à 2 %. Elle va aggraver la crise de l’industrie. Des entreprises annoncent des mesures de chômage partiel, certaines envisagent leur fermeture.
La flambée des prix du carburant place dans une situation intenable les millions de personnes qui utilisent leur voiture pour aller travailler ou pour travailler. De plus en plus de personnes vont basculer dans la pauvreté et s’y enfoncer. Cela aura des conséquences politiques. La désindustrialisation et la crise énergétique alimentent la montée du Rassemblement national.
Matthieu Auzanneau Les déclarations de Trump, affirmant grosso modo « on s’en fiche, on n’a pas besoin du pétrole ou du gaz du golfe Persique, on en produit », ont été mises sur le compte de l’absurdité supposée de sa logorrhée. Mais ces paroles ont du sens. Quand il dit « on », Trump parle sans doute de l’industrie pétrolière et gazière qui a tout intérêt à cette situation. La vie des citoyens et citoyennes des États-Unis n’est qu’une variable d’ajustement.
Il n’y a qu’un seul sujet, c’est le capital. Dans le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx affirme que « l’histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie et l’autre comme une farce ». Trump est le continuateur de Reagan et de Bush. Sa doctrine est celle de la domination énergétique. Il faut le prendre au sérieux, y compris dans sa folie.
Sami Ramdani Le blocage d’Ormuz renforce la dépendance des Européens aux produits pétroliers et gaziers américains. Trump en profite et se livre à un chantage en les menaçant de perdre « l’accès privilégié » au GNL s’ils ne ratifient pas l’accord qui augmente les droits de douane de 15 % sur les produits exportés aux États-Unis.
Trump est l’homme du capitalisme pétro-gazier américain dont il cherche à maximiser les exportations d’hydrocarbures. Il doit gagner les élections de mi-mandat pour poursuivre cette politique mais celle-ci pousse les prix du carburant à la hausse aux États-Unis. Cela pourrait le priver du soutien de la composante populaire de son électorat.
Marie-Claire Cailletaud L’hypothèse d’un régime autoritaire est à prendre au sérieux.
Matthieu Auzanneau N’oublions pas qu’il a tenté un coup d’État après sa défaite à l’issue de son premier mandat. L’impérialisme américain fondé sur l’énergie ne date pas de Trump, cette doctrine a un siècle. Plutôt que d’attendre un changement de politique des États-Unis, l’Europe serait mieux inspirée de prendre son destin en main et de miser sur ses propres capacités à produire l’énergie qu’elle consomme.
La crise peut-elle provoquer un recours accru au pétrole et au gaz non conventionnel, voire au charbon ?
Matthieu Auzanneau On peut toujours tomber de Charybde en Scylla.
Marie-Claire Cailletaud Le gaz produit par les États-Unis est déjà un gaz de schiste et il est à craindre que la crise conduise l’Allemagne à se tourner à nouveau vers le charbon. Cela dit, la crise pose la question de la sortie des énergies fossiles. Déjà, en 1973, à la suite du choc pétrolier, le plan Messmer avait débouché sur la construction, dans un premier temps, de 13 centrales nucléaires puis de 55, d’un plan d’économie d’énergie et d’électrification.
Cet édifice a été fragilisé par des décisions comme l’abandon de Superphénix en 1997 sous le gouvernement de Lionel Jospin puis la fermeture de Fessenheim et la volonté de réduire la part du nucléaire. Heureusement, la mobilisation des salariés, de leurs syndicats et de quelques forces progressistes a permis de maintenir le parc électronucléaire. La sortie des énergies fossiles est rendue nécessaire pour lutter contre le réchauffement climatique mais aussi par le fait que le sous-sol de l’Europe n’en contient pas.
Cela implique, comme le propose le plan climat du PCF, de développer le nucléaire et les énergies renouvelables et d’accélérer les transferts d’usage et l’électrification. Dans le domaine des transports, la CGT porte depuis longtemps le projet d’un petit véhicule électrique populaire à moins de 10 000 euros. Dans l’immédiat, l’Europe cède aux injonctions des États-Unis. Seule l’Espagne a une voix dissonante.
La France devrait agir pour que l’Europe défende notre industrie et nos intérêts. Il faut bloquer les prix à la pompe, rétablir les tarifs régulés de l’électricité et du gaz et prendre le contre-pied de la politique de l’Union européenne qui nous a imposé des prix basés sur le marché et non plus sur les investissements et la production.
Comment expliquer que l’Europe ne prenne pas ce virage ?
Matthieu Auzanneau La nécessité de la décarbonation est partagée au niveau européen et français. Le premier ministre, Sébastien Lecornu, a déclaré en février que, pour la première fois, nos objectifs climatiques et nos objectifs de souveraineté convergent. Coincée entre les deux principaux exportateurs d’énergies fossiles, les États-Unis et la Russie, l’Europe est dans une situation extrêmement vulnérable. Elle doit faire preuve d’audace et de cohérence pour refonder une souveraineté économique et démocratique en misant sur nos ressources domestiques.
Ces ressources – énergies renouvelables et nucléaire – émettent peu de CO2 mais sont contraintes. Elles ne peuvent pas permettre de maintenir le niveau de consommation d’énergie que nous connaissons grâce aux énergies fossiles. Cela implique de refonder l’économie de façon qu’elle soit beaucoup plus sobre.
Cela ne veut pas dire pratiquer le rationnement mais mettre en place une sobriété systématique. Où est le champion de la petite voiture électrique de demain ? Comment développe-t-on une industrie du chauffage bas carbone ? Le fret ferroviaire ? Une industrie textile domestique adaptée à nos ressources ?
Sami Ramdani Il faut penser la sobriété comme un vecteur de puissance et non comme un amoindrissement de notre qualité de vie. Celle-ci continuera de diminuer si on ne fait pas le choix de la sobriété.
Marie-Claire Cailletaud La question de la sobriété doit être abordée avec précaution. Quand la sobriété est subie, quand elle est imposée par les prix, cela aboutit par exemple à ce que des personnes ne peuvent plus se chauffer. La sobriété doit se traduire par une nouvelle organisation de la société au niveau des transports, du logement, du travail…
La sobriété doit intégrer la justice sociale. Il n’est pas possible de tenir des discours de sobriété à des personnes qui ne parviennent pas à terminer les fins de mois quand d’autres, comme Bernard Arnault, passe commande d’un nouveau yacht.
Matthieu Auzanneau La sobriété systémique consiste à reconfigurer les organes vitaux de la société – l’industrie, les transports ou encore l’agriculture – afin qu’ils soient aussi sobres que possible de façon à ce que tout le monde puisse en bénéficier. Miser sur nos sources d’énergie bas carbone, c’est notre seul antidote contre le déclin et la vassalisation de l’Europe. Cela implique de mener des politiques industrielles puissantes.
Les grands groupes capitalistes européens ont-ils intérêt à cette souveraineté ?
Sami Ramdani La souveraineté n’a jamais été une grande obsession du capital sauf quand il s’agit de produire ou de vendre des armes. Seule la réindustrialisation peut permettre de lier souveraineté et décarbonation. Les ressources renouvelables comme le solaire ou l’éolien sont souveraines, mais faut-il encore que les technologies qui permettent de les exploiter le soient aussi.
Dans leur majorité, elles sont contrôlées par la Chine et peuvent être potentiellement désactivées à distance. Ces technologies doivent être produites sur nos territoires par nos entreprises. La décarbonation du mix énergétique par des technologies produites localement permettrait de renforcer notre position géopolitique, d’atténuer le changement climatique, de réindustrialiser nos territoires en produisant de l’électricité à moindre coût.
Marie-Claire Cailletaud Le capitalisme connaît une crise profonde. Le processus d’accumulation est de plus en plus intrinsèquement contesté. La tentation de recourir à des gouvernements autoritaires est de plus en plus grande. C’est le cas en France où le Medef et le RN se sont rapprochés.
À cela, nous devons opposer la démocratie, y compris là où se créent les richesses. Les travailleurs et les travailleuses doivent avoir des droits pour donner leur avis sur les choix stratégiques des entreprises, sur ce qu’ils produisent et comment ils le produisent.
- Cet échange s’est déroulé avant l’annonce du cessez-le-feu temporaire de quinze jours au Moyen-Orient.
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