« Une partie des électeurs du RN oppose une sorte de réflexe de self-défense en dénonçant le système scolaire. »
Dans Du FN au RN : les raisons d’un succès (PUF, 2026), Patrick Lehingue et Bernard Pudal analysent le rôle de l’école dans la progression du RN.
Frustrations scolaires, sentiment de déclassement et défiance envers les institutions nourrissent selon eux le discours anti-système de l’extrême droite. « Les enseignants sont eux-mêmes victimes d’une évolution du système scolaire qui passe des promesses « démocratiques » du collège unique à un horizon scolaire qui s’est refermé, à la fois par manque de moyens mais aussi par absence d’un véritable projet démocratique », ajoutent-ils, soulignant la perte progressive de leur autorité sociale.
Que savons-nous vraiment des électeurs de l’extrême droite ?
Nous avons intitulé l’un des chapitres consacrés aux électeurs : « Ce que nous croyons savoir des électeurs frontistes », témoignage de la posture prudente qu’il convenait d’adopter. Dans un premier temps, nous avons essayé, sondages à l’appui, de dresser un portrait-robot de l’électeur « typique » du FN/RN : « L ’» électeur frontiste serait ainsi plutôt un homme, jeune, ouvrier ou employé, peu ou pas diplômé, résidant loin des grandes métropoles urbaines, se positionnant à (l’extrême) droite sur l’échiquier politique, complotiste, xénophobe voire carrément raciste.
En fait, il nous a fallu très vite nuancer, amender, voire réfuter cette tentative de « typification ».
Pour au moins trois raisons :
- Les importantes limites des sondages comme instruments de mesure, et notamment l’inégale dicibilité dans le temps et l’espace social de « l’aveu » d’un vote en faveur du FN. puis du RN., ce qui ôte une partie de leur valeur aux comparaisons.
- Le fait qu’au terme unificateur et homogénéisant d’électorat, il est préférable de substituer l’expression (forgée par notre collègue Daniel Gaxie) de « conglomérat électoral », qui rend mieux compte de l’extraordinaire diversité des segments sociaux que l’entreprise frontiste parvient à coaguler, le temps d’un scrutin.
- Enfin, l’évolution de ce conglomérat. Évolution morphologique bien sûr : on passe dans les années 70 de moins d’un 1% des votants, à 10% au milieu des années 80, 15 à 20% dans les années 90, une régression à 10% voire moins durant la décennie 2000, et à partir de 2011, une progression quasi exponentielle à 25 et actuellement près de 35% des suffrages exprimés. Mais également, transformations internes : certaines propriétés n’évoluent guère voire se renforcent (la faible durée des études par exemple), d’autres se complexifient (le R.N. attire plus de femmes, d’agents publics, de séniors, de populations aisées que feu le F.N.), d’autres enfin s’inversent totalement (très urbain et concentré dans les grandes cités, le vote frontiste se ruralise progressivement pour n’être plus que marginal dans les plus grandes métropoles urbaines comme l’attestent les dernières élections municipales).
Le RN est-il vraiment le parti des classes populaires ?
C’est dès le milieu des années 90 (présidentielles de 1995) que le mythe du « FN-premier-parti des-ouvriers » commence à se construire et à se diffuser dans les médias et chez certains politologues, alors même que jusqu’en 2012 – si on exclut les abstentionnistes –, le FN n’arrive encore dans cette catégorie, qu’en 3e position derrière les blocs de gauche et de droite.
Aux présidentielles de 2022, Marine Le Pen semble dominer chez les ouvriers avec 35 % des suffrages de votants (30% chez les employés).
Problème : ces pourcentages et les commentaires parfois hâtifs qui les accompagnent se basent sur les seuls votants ; ils font donc l’impasse sur une pratique sociale désormais massive – l’abstention – qu’on peut aussi considérer comme une autre manière pour les électeurs de s’exprimer en signifiant leur distance à un univers politique qu’ils ignorent parce qu’il les ignore. Or cette pratique (au même titre que la non inscription ou non réinscription sur les listes électorales en cas de déménagement) est socialement très inégalement partagée.
Les résultats de l’enquête « Participation électorale » de l’Insee montrent par exemple que les électeurs dépourvus de diplôme se sont totalement abstenus de participer à la séquence électorale (présidentielles et législatives) du printemps 2022 à hauteur de 30,4 % contre 9,5 % pour les diplômés du supérieur. Même exit total des arènes électorales pour les ouvriers (19,4 %), les personnes n’ayant jamais travaillé (27,9 %), ou les électeurs appartenant en termes de niveau de vie au dernier quartile (24,9 % contre 8,2 % pour les électeurs ayant un niveau de vie supérieur au 3e quartile)…
Du même coup, le premier « vote » des électeurs des classes populaires (qu’on définisse ces derniers par le diplôme ou par la profession, leur niveau de revenu, ou la précarité de leur statut) n’est pas le vote frontiste mais bel et bien le refus réitéré de participer à un jeu dont on ne saisit pas, plus, ou trop bien… les enjeux. Ainsi lors des dernières élections législatives en France en 2024, pourtant marquées par une poussée de la participation électorale, 39 % des chômeurs se seraient abstenus, 24 % auraient voté pour un candidat investi par le RN, 23 % pour un candidat du Nouveau Front populaire, le reste (14 %) pour les candidats d’Ensemble, des Républicains, ou d’autres petites formations. (Données Ipsos retravaillées en croisant taux d’abstention et sociologie des électorats).
Qu’ont en commun ces électeurs ?
Question difficile au regard du caractère « congloméral » précité. Quelques rares enquêtes d’opinion suggèrent que les votes FN puis RN culminent chez ceux ayant une évaluation pessimiste de leur propre position (Je me sens plutôt favorisé vs défavorisé) couplée à des anticipations pessimistes de l’avenir (Ma situation s’améliorera, sera stable, ou se détériorera).
Les entretiens approfondis (autrement plus riches et stimulants) menés auprés d’électeurs et d’électrices frontistes par des collègues comme Christèle Lagier [1] ou Félicien Faury suggèrent qu’ils (elles) sont loin de compter parmi les plus défavorisés sous le rapport de leur revenu, de leur patrimoine ou de la précarité de leur emploi mais qu’ils ont un sentiment d’injustice très aigu, victimes qu’ils seraient d’un traitement de défaveur.
Se joue dans leur vote la fameuse « consciente triangulaire » mise en relief par Olivier Schwartz1, qui les conduit à vouloir se tenir à équidistance de ceux jugés plus bas qu’eux (i. e. les « assistés », les « immigrés », les « cassoss ») et de ceux d’en haut (les gros, les patrons, les intellos…). À ceci près que pour ces électeurs, souvent issus d’une droite en voie de radicalisation, « le “haut” et le “bas”, comme le relève justement F. Faury, ne sont pas politisés de la même façon. […] C’est sans doute un effet du racisme que de faire regarder vers le bas de l’espace social lorsqu’il s’agit de politiser ses aversions », en ignorant ce qu’il y a de politique dans les pressions venant du haut.
Enfin, sans adhérer totalement aux propositions du R.N. que généralement ils connaissent peu, les électeurs de ce parti partagent avec cette organisation un petit nombre de schèmes idéologiques très simples comme le discours de la décadence, des positions nativistes ou le dégout du politique.
Vous mettez en avant le rôle central de l’école, évoquant une « variable scolaire » et la « duplicité du système éducatif ». Que recouvrent ces notions ?
Le niveau de diplôme est la variable la plus prédictive du vote RN. Ce constat statistique fait spontanément l’objet d’une interprétation dominante : les gens voteraient FN parce que, n’ayant pas de diplômes ils seraient dépourvus d’esprit critique. Ce court-circuit interprétatif mérite d’être récusé en doute. L’équation « esprit critique – études supérieures » est le plus souvent une forme « d’intellectualocentrisme ». Il suffit de rappeler le ralliement de nombre d’intellectuels et de fractions entières de l’intelligentsia allemande au nazisme et inversement, de convoquer l’histoire du mouvement ouvrier, autrement dit la puissance émancipatrice du mouvement ouvrier au XIXe et au XX°siècle, par définition composé de militants principalement scolarisés dans le primaire, souvent autodidactes et dotés d’une intelligence critique non scolairement certifiée. L’étonnante (au sens de sociologiquement improbable) réussite de la promotion des ouvriers dans le champ politique grâce au PCF des années trente, grâce aux écoles de Parti en témoigne. Mais là aussi, pas de mythification du passé : c’est aussi l’époque de la stalinisation du PCF…
En réalité, dès qu’il s’agit d’évoquer les électeurs populaires du FN, le mépris de classe se substitue à une analyse autrement plus complexe, celle des transformations, et de ses effets contradictoires, du système scolaire de notre pays. L’enseignement secondaire-supérieur se généralise et s’impose comme norme sociale alors qu’il était auparavant réservé à une élite, une généralisation qui était dans les années soixante-soixante dix placée sous les auspices de la « démocratisation ».
Pour de multiples raisons bien étudiées par les sociologues de l’éducation, cette généralisation n’est pas sans être paradoxalement pour certains particulièrement éprouvante, humiliante, déstabilisante.
Une partie des électeurs du RN, dont le rapport au système scolaire est extrêmement complexe, oppose une sorte de réflexe de self-défense en dénonçant le système scolaire, son « opacité », ses effets subjectifs et évidemment les enseignants.
L’étude de deux trajectoires biographiques exemplaires, que nous convoquons, atteste de l’importance de ces phénomènes rarement mis en avant. Le cas de Bastien Régnier, militant du FN, « héros », du documentaire La Cravate ( A voir absolument), qu’écoeure « la bien pensance », illustre ce mécanisme d’auto-défense. Lorsque nous le rencontrons, il envisage de créer une association pour les élèves humiliés qui ne seraient pas entendus. Il se propose de l’appeler « la dernière écoute »… Pour extra-ordinaires qu’ils soient, les cas étudiés permettent de comprendre comment les contradictions du système scolaire conduisent à le vivre comme duplice.
Attention, nous ne voulons pas que notre analyse soit utilisée pour disqualifier les enseignants. Les enseignants sont eux-mêmes victimes, en un certain sens, d’une évolution du système scolaire, qui passe des promesses « démocratiques » du collège unique à un horizon scolaire qui s’est refermé, à la fois par manque de moyens mais aussi par absence d’un véritable projet démocratique. Le mot « massification » désormais banalisé exprime cette mutation. Il faudrait une véritable volonté politique de démocratisation scolaire. Les enseignants sont alors trop souvent considérés comme fautifs… et perdent une part décisive de l’autorité sociale qu’ils avaient acquise historiquement.
C’est un des effets de cette évolution scolaire que la fragilisation voire la disqualification de l’autorité sociale des enseignants auprès des fractions les plus en difficulté scolairement. Comment prend-on position dans le monde social ? En s’appuyant sur des gens en qui on a confiance, à qui on délègue le droit de vous représenter. Il existait tout un maillage de la société qui encadrait les classes populaires des années 1880 aux années 1960-1970. C’était aussi bien les instituteurs que les syndicalistes et les communistes, ou les prêtres ruraux. Tous étaient ce qu’on pourrait appeler des intellectuels de gestion des profanes qui freinaient les expressions spontanées racistes ou dénonciatrices.
C’est ce maillage qui est aujourd’hui défaillant. Pour des raisons multiples, notamment liées aux frustrations secrétées par l’expérience scolaire, tout se passe comme si la défiance s’était désormais installée ouvrant la voie à la recherche aveugle d’explications qui nourrissent le complotisme et plus généralement démonétisent les points de vue scientifiquement attestés.
Cette distance entre représentants et représentés se retrouve dans la clôture du champ politique sur lui-même… La promotion des « purs » professionnels de la politique (on donne les chiffres dans le livre) en est le symptôme : on peut sortir de Sciences Po, devenir assistant parlementaire, puis député, sans avoir jamais rien connu d’autre que la politique, sans connaître le monde social.
N’est-ce pas ce que Marx appelait le « crétinisme parlementaire, qui relègue dans un monde imaginaire ceux qui en sont atteints et leur enlève toute intelligence, tout souvenir et toute compréhension pour le rude monde extérieur » ?
Que révèle, selon vous, le déni des responsabilités du système éducatif ?
L’assujettissement entêté du système scolaire à d’étroites logiques de reproduction, comme l’attestent les comparaisons entre pays de l’OCDE, et l’idéologie officielle méritocratique est souvent ressentie comme une hypocrisie, un « mensonge » du « système » (scolaire, politique, social, etc.), conduisant par exemple à chercher des vérités « cachées » et à créditer les essayistes qui vivent de la critique réactionnaire du système scolaire, un véritable filon éditorial.
Enfin, comment le RN instrumentalise-t-il les frustrations liées à l’école — réformes, complexité des parcours, sentiment de déclassement — pour nourrir son discours anti-système ?
Jean-Marie le Pen avait l’habitude de citer les titres des multiples essais réactionnaires qui dénoncent le système scolaire, alertant les « parents », exploitant l’immense marché des angoisses parentales liées à la scolarisation. Sa haine des enseignants du public était sans limite…
Aujourd’hui, le RN propose de répondre à ces angoisses en préconisant de la clarté dans les mécanismes de sélection, une revalorisation de l’autorité des enseignants, un réinvestissement de « l’ordre scolaire » et de la discipline par la chasse aux « incivilités »… La fin de l’école unique est aussi revendiquée afin de réhabiliter un apprentissage censé réhabiliter le travail manuel et éviter le ressentiment secrété par les « ambitions » de l’école unique. L’histoire et la mythologie nationaliste de l’école (retour à une histoire chronologique, nationaliste, largement fantasmée autour de figures historiques héroïsées, revalorisant au passage le passé colonial français, etc.) sont mobilisées par le RN pour légitimer son projet qui repose pour l’essentiel sur une mythification nostalgique du système scolaire « Ferry ». En « oubliant » simplement que ce système Ferry reposait sur l’exclusion de la majorité des enfants de l’enseignement secondaire-supérieur…
Entretien par Djéhanne Gani

[1] Christèle Lagier, Les électeurs du F.N., des électeurs comme les autres, Bruxelles, de Boeck, 2015. Félicien Faury, Des électeurs ordinaires, Seuil, 2024
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