La disparition d’Edgar Morin à 104 ans prive le monde éducatif d’une référence majeure. Défenseur de la « pensée complexe », il n’a cessé d’interroger la capacité de l’école à préparer les élèves à un monde marqué par l’incertitude, les interdépendances et les « polycrises ». Son œuvre demeure une source d’inspiration pour repenser les finalités de l’enseignement.
« Notre enseignement nous apprend à séparer, compartimenter, isoler et non à relier les connaissances », écrivait-il, appelant l’école à dépasser le cloisonnement disciplinaire pour mieux comprendre la complexité du réel.
Un hommage à Edgar Morin signé Frédéric Grimaud, professeur, auteur et rédacteur du Café pédagogique.
Un siècle entier à interroger le monde
La disparition d’Edgar Morin, à l’âge de 104 ans, marque sans doute la fin d’une certaine génération intellectuelle française, engagée et lucide. Résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, sociologue, philosophe, penseur inclassable, Morin aura traversé un siècle entier sans jamais cesser d’interroger le monde. Né Edgar Nahoum en 1921 dans une famille juive séfarade, engagé très jeune contre le fascisme, communiste critique du stalinisme, écologiste précurseur, il restera toute sa vie un intellectuel indiscipliné, refusant les frontières trop étroites entre les disciplines, les savoirs et les engagements.
L’œuvre qu’il nous laisse est immense. Elle traverse la sociologie, l’anthropologie, la philosophie, les sciences, l’écologie, la politique ou encore les médias et intéresse tou.tes les pédagogues contemporains. Il faut dire que le concept qui reste associé à son nom, la « pensée complexe », n’a cessé de rappeler que le réel ne peut être réduit à des cases étanches, à des causalités simples ou à des savoirs isolés les uns des autres. À l’heure où l’école peine parfois à préparer les élèves aux bouleversements écologiques, technologiques et démocratiques du monde contemporain, l’œuvre de Morin résonne avec une force particulière.
La « pensée complexe » d’Edgar Morin
La « pensée complexe » ne nous dit pas que tout serait obscur ou incompréhensible. Pour Morin, il ne s’agissait pas de compliquer le monde, mais de reconnaître l’interdépendances de tout ce qui le compose. Pour lui, les phénomènes humains, sociaux, scientifiques ou écologiques sont toujours liés entre eux et vouloir les comprendre séparément conduit à produire une vision mutilée du réel. C’est pour cela que l’ensemble de son œuvre, dont La Méthode permet de mesurer l’ampleur, critique les logiques de fragmentation des savoirs.
Morin met en perspective l’ordre et le désordre, l’individu et la société, la science et l’incertitude, la raison et l’émotion, l’humanité et son environnement… avec un talent qui s’ancre dans la postérité et fait sens avec les grands enjeux contemporains. Comment penser la crise climatique sans l’économie ? Comment comprendre l’intelligence artificielle sans l’éthique ? Comment parler des réseaux sociaux sans psychologie, politique ou sociologie ?
Alors que notre monde semble traversé par un enchevêtrement de crises interdépendantes, que Morin appelait des « polycrises », l’école française reste encore très largement organisée selon une logique inverse. Séparation stricte des disciplines, hiérarchisation des savoirs, programmes cloisonnés, évaluations segmentées… Ce que Morin appelait à relier, l’institution scolaire continue à le découper.
Quel héritage pour la réflexion éducative ?
Bien que Morin ne fût pas à proprement parler un spécialiste de pédagogie, peu de penseurs contemporains auront autant influencé les débats éducatifs. Dans Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, il développe une idée simple et vertigineuse à la fois, qui devrait encore aujourd’hui interpeller tout·e enseignant·e. Elle repose sur les idée que l’école transmet énormément de connaissances mais très peu de compréhension du monde et que parallèlement, le point central de l’enseignement devrait être la condition humaine.
Nous pouvons partager avec lui le reproche fait à notre école de fabriquer des élèves capables d’accumuler des savoirs sans parvenir à relier les problèmes entre eux. On enseigne les mathématiques, l’histoire, la biologie ou la littérature, mais rarement ce qui fait qu’un être humain vit dans un monde interdépendant, fragile, conflictuel et incertain. Or c’est précisément cette question qui habite aujourd’hui dans les préoccupations des enseignant·es dans l’exercice de leur profession.
Morin fut également un des premiers intellectuels français à penser ensemble écologie et civilisation. Bien avant que la question climatique ne s’impose dans le débat public, il alertait déjà sur les limites d’un modèle de développement fondé sur la séparation entre l’humanité et la nature. Alors que nos élèves grandissent désormais dans un monde marqué par les canicules, les sécheresses, les incendies, les migrations climatiques ou les effondrements de biodiversité, le métier enseignant devrait intégrer la nécessité de relier les savoirs scientifiques, sociaux, économiques et politiques autour de ces enjeux comme nous y invitait Morin.
Il insistait également sur l’indispensable besoin d’enseigner l’incertitude. Et là encore, son intuition paraît d’une brulante actualité. L’école transmet souvent des connaissances stabilisées, mais beaucoup plus rarement la manière dont les savoirs se construisent, se discutent, se transforment ou se contredisent. Or les élèves vivent désormais dans un univers saturé d’informations, de fake news, d’algorithmes et d’intelligences artificielles génératives.
Former des citoyen·nes ne consiste plus seulement à leur transmettre des contenus, mais à apprendre à naviguer dans la complexité informationnelle du monde, celle que décrivait si bien Morin.
Sortir du disciplinaire
C’est probablement dans les outils que Morin fournit pour critiquer l’école dans sa forme actuelle que son héritage est le plus inspirant pour les enseignant·es, notamment lorsqu’il prétent que « notre enseignement nous apprend à séparer, compartimenter, isoler et non à relier les connaissances. » Une assertion qui résume à elle seule une grande partie des difficultés actuelles d’une école qui demeure fortement hiérarchisée, enfermée dans le disciplinaire, fondée sur l’évaluation permanente, organisée autour de programmes rigides et structurée par la compétition scolaire. Relisons Morin lorsqu’il rappelait que le risque est de produire des savoirs de plus en plus spécialisés et de moins en moins capables de comprendre le réel.
Certes on cite souvent Edgar Morin dans les colloques, les formations ou les discours institutionnels, mais son projet reste finalement peu appliqué. L’école française continue largement à fonctionner selon des logiques qu’il dénonçait déjà il y a plusieurs décennies. Comment préparer les élèves aux défis écologiques si les disciplines ne se parlent presque pas ? Comment développer l’esprit critique dans une école où les élèves passent leur temps à répondre à des exercices standardisés ? Comment former à la démocratie dans une institution encore très verticale ? Morin nous laisse une œuvre colossale pour tenter de répondre à ces questions.
Lui rendre hommage aujourd’hui ne doit pas consister uniquement à saluer un grand intellectuel disparu, mais suppose de continuer à faire vivre une pensée qui refusait les simplifications, les cloisonnements et les certitudes rassurantes. Morin nous a montré que comprendre le monde exigeait de relier plutôt que d’opposer et c’est peut-être là un des défis les plus urgents pour l’école contemporaine.
Frédéric Grimaud
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