Retraites : Jordan Bardella tombe le masque et drague toujours plus lourdement le patronat

Le président du Rassemblement national a laissé entendre qu’il souhaitait une réforme différente de celle défendue par Marine Le Pen. Il envisage une suppression de l’âge légal de départ et une ouverture à la capitalisation. Une attaque en règle contre le monde du travail, pour donner des gages au patronat.

Dans une interview au journal allemand « Frankfurter Allgemeine Zeitung », Jordan Bardella a laissé échapper le fond de sa pensée sur le sujet des retraites, en décalage avec les déclarations précédentes de Marine Le Pen.
© Bertrand GUAY / AFP

Dire aux Français qu’on veut les obliger à travailler plus longtemps, au péril de leur santé, n’est pas chose aisée. Ce projet, Jordan Bardella a préféré d’abord en faire part aux Allemands. Mi-mai, le président du Rassemblement national (RN) est interrogé par le Frankfurter Allgemeine Zeitung : « Plaidez-vous pour un âge de départ à la retraite plus élevé ? » « Nous sommes en train d’examiner la question », acquiesce l’intéressé.

Jordan Bardella l’a confirmé ces derniers jours : il veut modifier le programme de son parti sur les retraites en supprimant l’âge légal de départ. Une évolution notable au sein d’une formation qui a abandonné la retraite à 60 ans en 2022 et s’est fixé pour objectif, depuis, d’offrir des gages au grand patronat.

Le programme économique du RN a évolué, faisant de la « productivité » et de la réduction de la dette (sans faire payer les riches) ses deux principes directeurs, desquels découle une baisse de 20 % des impôts de production et jusqu’à 20 milliards de baisses de dépenses publiques. Restait donc la question des retraites, la hantise des chefs d’entreprise avec qui Jordan Bardella enchaîne les rendez-vous en 2026.

Rhétorique macroniste

Il semble donc loin le temps où le RN assumait, avec la retraite à 60 ans, un « choix budgétaire » guidé par « le droit à prendre une retraite digne ». La vie des gens passe désormais au second plan : « Le système des retraites aujourd’hui n’est pas soutenable sur le plan économique » argue désormais le député européen comme préalable à toute discussion.

Un constat tronqué, répété ad nauseam par Élisabeth Borne et Olivier Dussopt pour défendre leur réforme de 2023. Une manière de préparer le terrain du renoncement à l’abrogation de cette loi. Car c’est encore officiellement le projet défendu par Marine Le Pen, qui prône un âge légal fixé à 62 ans et entre 40 et 42 annuités de cotisation.

Sur LCI, le 28 mai, Jordan Bardella a ainsi plaidé pour la fin de l’âge légal de départ qui, selon lui, « ne veut rien dire ». « Pour que le système soit beaucoup plus lisible et beaucoup plus juste, il faut regarder le nombre d’années cotisées. Je pense que l’on gagnerait à simplifier les choses et à bâtir un système qui mette davantage en avant la durée de cotisation, a-t-il développé. Nous aurons l’occasion de présenter un nouveau système et une réforme. »

Une suppression de l’âge légal de départ qui, selon Henri Sterdyniak, cofondateur de l’OFCE, « conduit en règle générale à un accroissement de la durée de cotisation requise ». « Or, ceux qui n’auront pas cette possibilité partiront avec une retraite minable. En somme, c’est une manière détournée de rallonger la durée des carrières des travailleurs, mais en faisant supporter l’entière responsabilité sur leurs épaules et non sur celles des employeurs », développe l’économiste.

Celui-ci rappelle qu’une telle mesure nuirait « à toutes les personnes aux carrières hachées ». « Si vous avez une carrière avec des trous, vous devez partir plus tard, abonde le député LFI Hadrien Clouet. Cela touche évidemment les femmes, plus concernées par les carrières discontinues et pour qui la notion d’âge légal est très protectrice. »

« Cela ressemble à la retraite à points d’Édouard Philippe »

La prise de liberté de Jordan Bardella vis-à-vis de Marine Le Pen, qui a rappelé le 22 mai que, pour elle, le projet de réforme des retraites reste « le même que celui de 2022 », sème le trouble dans le parti, alors que la candidature RN à l’élection présidentielle est suspendue à la décision de justice attendue le 7 juillet dans l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés FN-RN.

En attendant, le programme économique du « probusiness » Bardella le rapproche de la ligne d’Édouard Philippe. C’est en tout cas ce que dit le bras droit de Marine Le Pen, Renaud Labaye, en commentant dans le Monde la déclaration du président du parti sur les retraites : « Je ne sais pas qui travaille sur une autre réforme, sans âge légal de départ. Cela ressemble à la retraite à points d’Édouard Philippe que nous dénoncions, et qui fait des perdants : ceux qui ont des carrières hachées, et notamment les femmes. »

Un nœud stratégique pour les cadres lepénistes, qui, en cas de duel avec le maire du Havre dans un hypothétique second tour en 2027, miseraient sur une mobilisation de l’électorat populaire face à celui qui souhaite organiser un référendum pour reculer l’âge de départ jusqu’à 67 ans.

Vendredi, en continuant d’esquisser phrase après phrase son futur projet de réforme, Jordan Bardella a aussi rejoint la ligne d’un autre candidat macroniste, Gabriel Attal. Lors d’une rencontre avec des journalistes, le président du RN, à l’image de l’ex-premier ministre, a défendu l’introduction d’une part de capitalisation dans le système de retraites. L’influence d’Éric Ciotti dont « l’avis et le regard vont compter », selon le président du RN ?

Le fondateur de l’UDR a présenté l’an dernier un projet préconisant de « flécher » 3 points sur les 28 % de cotisations sur le salaire brut, qui servent à financer le système par répartition, vers « un fonds de capitalisation » souverain. Une méthode par nature aléatoire et dangereuse, une part des pensions étant soumise à la loi du marché. En bref, la vision de Jordan Bardella tend avant tout vers une baisse de la protection des travailleurs.

« Le RN fait preuve du cynisme le plus pur contre les plus pauvres »

En prenant ce chemin, la formation d’extrême droite tenterait un pari stratégique : laisser les intérêts du marché dicter son projet économique afin d’attirer le vote bourgeois, tout en essayant de conserver la base plus populaire conquise en 2022 avec un discours d’imposture sociale.

Pour le député PCF Yannick Monnet, les sorties de Jordan Bardella sont donc « cohérentes avec ce que défend l’extrême droite » : « Ce sont avant tout des libéraux, leurs positions précédentes étaient des positions de camouflages pour séduire la classe ouvrière. » « Le RN fait preuve du cynisme le plus pur contre les plus pauvres, commente aussi la députée écologiste Sandrine Rousseau. Le piège se referme sur la base qui l’a soutenu. »

Au sein du RN, des voix s’inquiètent d’une possible désertion des électeurs les plus modestes. Certains plaident pour garder le projet « Le Pen », quitte à y renoncer en cours de mandat. « Si, au bout de trois ans, on constate que cela ne suffit pas, alors on l’admettra devant les Français en demandant un effort supplémentaire », confie un cadre du RN à l’Opinion. En clair : mieux vaut se faire élire d’abord et trahir ensuite.

 


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