Une communication ministérielle bien tardive
Plus de cinq millions de données personnelles ou administratives d’élèves et de personnels volés, des centaines de milliers de comptes académiques piratées… Entre identifiants de connexion bloqués, plateformes et messageries inaccessibles, espaces numériques de travail et logiciels de vie scolaire hors service, l’organisation de la rentrée s’annonçait des plus périlleuse.
Face à l’inquiétude des victimes de ces fuites, et à la bronca relayée par de nombreux syndicats, le ministère de l’Education nationale, dans une communication que beaucoup ont jugée bien tardive, s’est voulu rassurant. « Dans 28 des 30 académies les applications sont aujourd’hui accessibles normalement et les services ont été rouverts » déclarait-il dans un communiqué de presse adressé aux personnels et aux familles le 31 août, jour de prérentrée.
En revanche dans deux académies, celles de Toulouse et de Nantes, la situation n’était pas encore rétablie : « Pour ce qui est de l’académie de Toulouse, les accès aux messageries et aux applications professionnelles restent coupés jusqu’à nouvel ordre. (…). À ce stade, les familles n’ont pas accès aux environnements numériques de travail », reconnaissait le ministère. Quant à l’académie de Nantes « seul un accès partiel aux messageries est possible, en fonction des appareils et des configurations utilisées. (…) Pour des raisons de sécurité, l’accès des familles aux environnements numériques de travail est suspendu à ce jour ».
Mais pas de panique, concluait le ministère, cette situation « n’empêchera pas la reprise des cours, qui se fera aux dates et heures prévues par les écoles et les établissements ». Et de fait la rentrée a bien eu lieu. Reste à savoir comment … Des collègues témoignent.
« Serons-nous payé·es fin septembre ? »
Dans l’Académie de Toulouse, nous écrit une professeure du 1er degré, la situation n’est toujours pas rétablie au 9 septembre : « Aucun accès aux EN, messageries pro etc. Nous nous débrouillons en interne avec nos téléphones et mails personnels ». Avec des conséquences en chaine, explique-t-elle : « Les parents ne peuvent pas nous joindre (…) Mes collègues ne peuvent pas passer de commandes auprès des fournisseurs car (…) les accès se font par connexion uniquement avec l’adresse académique ! »
« Serons-nous payé(e)s fin septembre ? », s’inquiète-t-elle. Sur ce sujet aussi le communiqué du ministère se voulait rassurant : « Dans les deux académies précitées [Toulouse et Nantes], le versement de la paie pour les personnels de l’éducation nationale pourra être assuré dans les délais usuels. » Mais, même si elle s’avère infondée, cette inquiétude, témoigne bien d’une rupture de confiance profonde entre le personnel enseignant et son ministère de tutelle, comme l’exprime, dans son témoignage, cette même collègue : « Je suis remplaçante et j’ai eu une mission ou plutôt on m’a bien laissée dans mon école de rattachement pour faire un remplacement qui s’éternise. Pas d’ordre écrit. Donc je ne reçois pas d’indemnités de transport et je n’ai la prime REP+ qu’au prorata du nombre de jours d’école dans le mois et non au mois ! C’est faire des économies sur mon dos ! »
« Les 6e se perdent dans les couloirs »
Enseignant de lettres dans un collège REP de l’académie de Nantes, Antoine témoigne quant à lui de l’écart entre les annonces ministérielles et la réalité dans les établissements : « Les 6e n’ont pas d’EDT nominatif et comme tout est maintenant en barrette, en groupe, ils/elles ne comprennent rien, n’identifient pas leurs profs (n’ont pas leur nom sur l’Edt), se perdent dans le bahut ». Il est vrai que le communiqué du ministère évoquait la distribution d’emplois du temps papier, sans préciser « nominatifs » : sur le terrain, on vit de plus près les conséquences pratico pratiques de la mise en place du Choc des savoirs et de ses groupes de besoins/niveaux.
Il évoque aussi d’autres conséquences en chaine qui affectent, en particulier, le lancement des projets pédagogiques : « Impossibilité de s’inscrire à des dispositifs puisque pas d’accès à Adage et que les responsables, joignables uniquement par mails (car ce sont des profs), n’ont pas d’accès à leur boite. Les partenaires extérieurs galèrent à nous joindre ce qui compromet aussi la mise en place de projets ». Il pointe par ailleurs l’étonnant paradoxe qui consiste, faute de connexion sécurisée, à devoir « passer par whatsapp pour toute information entre collègues. Ce qui constitue une grosse intrusion dans la vie personnelle absolument pas conforme au Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) ». Et de conclure « Comment s’en sortent les nouvellement nommé·es ? à mon avis impossible de s’y retrouver ! »
Mêmes constats pour Anne*, également professeure de Français dans l’académie de Nantes, en lycée : « L’attaque de l’ENT empêche l’accès aux mails des inspecteurices, ou des partenaires extérieurs. Aucune communication n’est possible avec les différents acteurs, personnels qui sont en dehors de l’établissement. » Elle aussi se désole du bloquage de la plateforme Adage et de « l’impossibilité de flécher et d’effectuer par exemple une sortie cinéma dans le cadre de LAC (Lycéens et apprentis au cinéma) ». Elle témoigne par ailleurs des difficultés liées à l’utilisation de PRONOTE : « La base de données est au ralenti : les élèves inscrits après juillet sont absents des listes ; certains PAI, PAP ont disparu ; aucun accès aux bulletins scolaires antérieurs des élèves n’est possible. »
Dans l’académie de Grenoble aussi, une rentrée papier
Directrice dans le 1er degré en Haute-Savoie, Aurélie* témoigne des difficultés rencontrées aussi dans d’autres académies en cette rentrée. Dans un message reçu par le Café pédagogique le 1er septembre elle alerte : « J’ai lu aujourd’hui que l’académie de Nantes et Toulouse ont fait une « rentrée papier ». Quid de celle de Grenoble ? Le logiciel Onde ne fonctionne quasiment pas depuis avril. Nous avons dû faire individuellement tout le processus d’inscription et répartition en dehors du logiciel. Nous n’avons plus accès aux aides que l’ancienne version pouvait nous offrir (même si ce n’était pas le top). Pour l’instant impossible d’éditer quelque liste que ce soit, ni aucune fiche de renseignements sur ce logiciel. Des élèves et données (dates de naissance, numéro INE) disparaissent dans l’interface sans raison. »
Elle précise aussi que le problème est bien antérieur à la cyberattaque de cet été : « Depuis le mois de mai 2026, les directeurs de Haute Savoie font remonter les dysfonctionnements quotidiens et à fort impact pour notre gestion administrative. Mais aucune réponse officielle, ni aucune action hiérarchique ne se manifeste pour améliorer cette situation. Notre semaine de pré rentrée a été une véritable atteinte à notre santé. »
Surcharge de travail et missions bloquées
Les sites ayant, par ailleurs, été restaurés à partir d’une sauvegarde du 7 août, les collègues ont eu aussi la mauvaise surprise de voir que toutes les informations ajoutées entre le 8 et le 31 août, avaient disparu, et étaient irrécupérables. « Tout le travail d’actualisation réalisé pendant le mois d’août [avait] été tout bonnement supprimé » explique un enseignant de l’académie de Versailles. « Bref, une fermeture au mauvais moment et une perte de travail colossale pour certains établissements qui ont profité de l’été pour refaire leurs sites web ! » conclut-il.
C’est aussi ce dont témoigne Emilie*, professeure dans un lycée des Hauts-de-Seine (académie de Versailles). « Le mediacentre accessible depuis mon lycée.net ne fonctionne pas » écrit-elle. « Je n’ai pas accès à l’outil pearltrees que j’utilise habituellement pour transmettre des documents et des ressources aux élèves. Je ne peux pas mettre de documents de secours pour les travaux pratiques de sciences. Les codes réseaux des nouveaux collègues n’ont pas pu être créés ». Une situation qui complique considérablement la prise en charge des classes : « Nous sommes obligés de trouver des solutions pour contourner le problème. Et cela nous ajoute une charge de travail dans une période déjà très chargée » se désole-t-elle.
L’académie de Bordeaux n’est pas non plus épargnée, explique Marie*, enseignante spécialisée qui travaille dans un Pôle d’Appui à la Scolarité : « La messagerie des 5 PAS de Gironde (à savoir les 5 qui ont été déployés à la rentrée 2025-2026) ne fonctionne pas. Nous pouvons envoyer des mails mais il nous est impossible d’en recevoir. Les expéditeurs reçoivent un message d’erreur. Cette situation provoque un blocage total de nos missions. Nous avons alerté notre service de dépannage informatique (AMERANA), la DSDEN, le SDEI. Nous restons, à ce jour, sans solution et sans information ».
Manque inquiétant de perspective
Les problèmes sont donc loin d’être réglés. Lors d’un point presse, le 10 septembre, le syndicat FSU-SNUipp 49 du Maine-et-Loire (académie de Nantes), « tirait la sonnette » peut-on lire d’ailleurs sur le site de Ouest-France. Accès aux outils numériques « impossible pour la plupart des enseignants », suspension des PAI (projets d’accueil individualisés), renouvellement des contrats de PSY-EN (psychologues de l’Education nationale) bloqués… Et « le plus inquiétant, c’est que nous n’avons aucune perspective pour la résolution de ce problème », explique Christophe Rabin, cosecrétaire départemental du SNUipp.
« Onde ne serait pas rétabli dans l’académie de Toulouse avant les vacances de la Toussaint. Impossible donc d’éditer une liste électorale le 18 septembre comme prévu dan le calendrier électoral. On reporte les élections ? », demande le syndicat des Directeurs et directrices d’Ecole à Caroline Pascal, directrice générale de l’enseignement scolaire, et au ministre Edouard Geffray via le réseau X. La question semble effectivement se poser.
En attendant, on peut s’attendre à des difficultés, dans certaines académies, pour entrer les résultats des évaluations nationales. Dommage…
Claire Berest
* Les prénoms ont été modifiés
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