Pas de sectorisation, sélection des élèves et exclusion des élèves à profil éducatif spécifique, non mixité sociale, et répartition des moyens qui ne prend pas compte des points précédents : c’est ce que pointe Fabienen Fédérini dans Enseignement privé catholique. Comment l’Etat brise l’école de la République. La docteure en sociologie, professionnelle des questions éducatives et des politiques publiques des territoires prioritaires décrypte des décennies de choix politiques menant à une concurrence déloyale des écoles privées sous contrat au détriment du service public d’éducation. Ces écoles privées sont financées à 75% d’argent public et relèvent pour 96% d’entre elles, de l’enseignement catholique. Fabienne Fédérini répond aux questions du Café pédagogique à l’occasion de la sortie de son ouvrage publié aux éditions au Bord de l’eau.

Dans cette première partie de l’entretien, elle présente la démarche de son ouvrage et dresse les constats de « deux pôles socialement ségrégués », d’une part l’école publique d’éducation prioritaire et d’autre part l’école privée. Et face à ce constat, elle dresse la responsabilité de l’Etat : « L’Etat favorise clairement l’enseignement privé dans la répartition des moyens d’enseignement, puisqu’en vertu du principe de parité, il lui attribue le même niveau de crédits que celui délégué au secteur public qui accueille tous les élèves sans restriction, y compris ceux exclus du privé » écrit Fabienne Fédérini.

Enseignement privé catholique. Comment l’Etat brise l’école de la République : Le titre résume le contenu de votre travail. Pourquoi ce livre ?

La première fois que je me suis intéressée à l’enseignement privé catholique, c’était en 2019 quand le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer a ouvert les crédits de l’éducation prioritaire aux établissements privés, via les contrats locaux d’accompagnement, alors que ceux-ci n’en ont aucune des caractéristiques sociales et scolaires. Il suffit de se reporter aux données produites par les services statistiques du ministère pour s’en rendre compte. A partir de là, et suite à la publication des indices de position sociale en juillet 2022 mettant au jour la ségrégation sociale du système scolaire, mon attention s’est portée sur l’Etat. Je me suis alors rendue compte combien son rôle, pourtant essentiel si l’on voulait comprendre les mécanismes sous tendant cet état de fait, était peu interrogé. Pour cela, il fallait traiter l’enseignement privé catholique, non comme une entité à part du système éducatif, mais comme la partie d’un ensemble comprenant trois secteurs : secteur public prioritaire, secteur public non prioritaire et secteur privé. Cette approche permet d’utiles comparaisons.

Quels constats faites-vous ?

L’Etat privilégie l’enseignement privé au détriment de l’enseignement public de trois manières. Tout d’abord, il l’a exclu de la sectorisation (ou carte scolaire qui affecte chaque élève à un école ou à un collège selon son lieu de résidence) mise en place en 1963. Depuis lors, les chefs d’établissement du privé ont un contrôle total du recrutement de leurs élèves, puisqu’ils les sélectionnent dès leur demande d’inscription, en leur imposant un coût d’entrée, plus ou moins élevé selon les territoires, en termes financiers et/ou scolaires ; ils n’hésitent pas non plus, tout au long de leur parcours, à les exclure si leurs résultats sont faibles et/ou si leur comportement est jugé inadéquat.

Ainsi, les établissements privés scolarisent deux fois moins d’enfants d’ouvriers et d’inactifs (16,7 % versus 34,6% public hors éducation prioritaire, 63% en éducation prioritaire), deux fois moins de boursiers (9,9 % vs 19,7% public hors éducation prioritaire, 48,5% en éducation prioritaire) et presque deux fois moins d’élèves étrangers (1,7 % vs 3,2 %) ou d’origine étrangère (9,1 % vs 19,4%). Sans surprise le profil scolaire des élèves scolarisés dans le privé n’est pas identique à celui scolarisé dans le public, et encore moins à celui accueilli en éducation prioritaire : ils sont moins en retard dans leurs études et disposent de meilleures compétences en français et en mathématiques.

Ensuite, l’Etat exonère les établissements privés de la prise en charge des « élèves à besoins éducatifs particuliers ». Que ce soit pour l’accueil des élèves ayant des « difficultés graves et persistantes » (SEGPA), des élèves en situation de handicap (ULIS) ou des élèves allophones arrivants (UPE2A), les établissements privés sont très peu concernés : 5% d’entre eux ont une SEGPA, contre 21,1% dans le public non prioritaire (49,3% en REP+) ; 18,8% disposent d’une ULIS, contre  dans 50,7% dans le public non prioritaire (63,5% en REP+) ; 0,8% comprennent une UPE2A contre 13% dans le public non prioritaire (58% en REP+).

L’Etat n’impose pas non plus aux établissements d’enseignement privé le respect de leurs obligations de mixité sociale (article 111-1 du code de l’éducation), obligations pourtant réaffirmées par la loi du 24 août 2021 confortant les principes de la République.

Enfin, l’Etat favorise clairement l’enseignement privé dans la répartition des moyens d’enseignement, puisqu’en vertu du principe de parité, il lui attribue le même niveau de crédits que celui délégué au secteur public qui accueille tous les élèves sans restriction, y compris ceux exclus du privé. En cela, il crée les conditions de « l’attractivité » du secteur privé avec d’une part, des effectifs proches de ceux du secteur public, pour une population ayant un profil social et scolaire mieux adapté aux apprentissages et aux attentes scolaires et d’autre part, un nombre d’élèves par enseignant identique à celui observé dans le public prioritaire (13,1 vs 14,5).

Lire aussi: EVARS vs EARS : un double discours de l’enseignement catholique ?

Tout ceci conduit à ce que notre système scolaire soit fragmenté non pas en deux secteurs (public vs privé) mais en trois avec à ses extrémités, deux pôles socialement ségrégués qui scolarisent chacun 20% des collégiens : d’un côté, l’enseignement privé (23,8%), où 57% des élèves sont issus de milieux sociaux « favorisés » et/ou « très favorisés », soit une surreprésentation par rapport à leur poids dans la structure sociale (37,1%) ;  de l’autre, l’éducation prioritaire (21,5%), où 60% des élèves au moins proviennent de milieux sociaux dit « défavorisés » avec une surreprésentation des ouvriers et des inactifs par rapport à leur poids dans la structure sociale (32,7%). Dans le premier cas, il s’agit d’une ségrégation choisie avec une école (privée) préservée des difficultés sociales et scolaires ; dans le second c’est une ségrégation subie avec une école (publique prioritaire) concentrant les difficultés sociales et scolaires.

Propos recueillis par Djéhanne Gani

Fabienne Fédérini, Enseignement privé catholique. Comment l’Etat brise l’école de la République. Editions au bord de l’eau, août 2025.