Les élèves d’une école primaire de Commentry (03) qui avaient prévu de chanter les Mains d’or lors d’un concert de l’Harmonie municipale sur le thème « La Forge en musique », le 28 mars, en soutien aux salariés de l’aciérie, promise à la fermeture. Ils s’en voient empêchés par décision de l’inspection d’académie qui assimile ce projet à « du prosélytisme ».

« Travailler encore ». Ce refrain de la chanson Les mains d’or de Bernard Lavilliers, entonné à l’unisson par un chœur d’enfants de Commentry promettait un moment chargé d’émotion à l’heure où est annoncée la fermeture de l’aciérie autour de laquelle s’est construite la petite ville. C’était sans compter l’opposition des instances de tutelle de l’Éducation Nationale qui voient dans cette chanson, une « atteinte au principe de neutralité », si elle est chantée en dehors du cadre scolaire. « C’est vraiment dommage que cette initiative ne puisse pas voir le jour pour des raisons qui dépassent les élèves », déplore Sylvain Bourdier le maire (DVG) de Commentry, qui s’apprête à affronter une liste d’extrême droite aux prochaines élections municipales.
Effectivement « La Forge » de Commentry, c’est l’identité même de cette commune d’environ 6 000 habitants de l’Allier, qui a pour blason un rhinocéros, évoquant la résistance de l’acier qui y est produit depuis 1862. Aujourd’hui encore, chacun a un parent, un ami qui y travaille ou y a fait sa carrière.
Alors quand tombe l’annonce de la quasi-fermeture de l’aciérie, aujourd’hui propriété d’Erasteel, et de la suppression de 190 emplois, toute la population de Commentry se mobilise pour protester contre cette casse industrielle. Cela se manifeste par une grande bâche, recouvrant à la manière d’un linceul, l’ancien portail en fer forgé de l’usine trônant sur un rond-point à l’entrée de la ville.
Rhabillée aussi, la statue monumentale du forgeron, devant l’entrée de l’usine, avec une chasuble blanche dénonçant les licenciements à venir. Un peu partout dans la ville, des banderoles indiquent « la forge vivra » ou encore « tous unis pour l’avenir d’Erasteel à Commentry ». Le mur d’enceinte de l’usine, a même été orné d’une guirlande composée de rhinocéros colorés réalisés par les enfants d’écoles.
Si les salariés qui luttent pour imposer un projet de continuation de l’activité à Commentry, ont pris la décision de ne pas entamer de mouvement de grève afin « de donner une bonne image à un éventuel repreneur », ils ont organisé de multiples évènements avec l’appui de la mairie : retraite aux flambeaux, manifestations, meeting, et même un grand concert gratuit « pour garder la forge allumée » prévue ce samedi 7 février au théâtre municipal avec des groupes locaux comme les (bientôt) célèbres « High Glanders » et « Granpa Resist ».
« C’est une chanson sur la dignité humaine et le droit au travail »
Et le 28 mars prochain est organisé à la salle municipale, un concert exceptionnel de l’Harmonie Commentryenne et ses invités sur le thème « La Forge en musique ». C’est dans ce cadre que des petits Commentryens étaient attendus pour chanter, en ouverture, Les mains d’or de Bernard Lavilliers. Cette chanson écrite par le chanteur stéphanois, sortie en 2001 dans l’album Arrêt sur image, raconte l’histoire d’un sidérurgiste licencié pour des raisons qui lui échappent largement, qui veut « travailler encore ». « Elle traite de ceux qui bossent depuis vingt ans dans la même usine et à qui un jour on dit : « fusion », « mutation » et qui se retrouvent, sans très bien comprendre pourquoi, licenciés économiques. Ils n’ont plus l’âge de se reconvertir et ils avaient l’impression qu’on les respecterait un peu plus. C’est une chanson sur la dignité humaine et le droit au travail », déclarait le chanteur au moment de la sortie du disque.
Lavilliers dira avoir écrit le morceau « après avoir vu des fermetures d’usines à Uckange, en Moselle. Des mecs de 45 ou 50 balais se retrouvaient avec des maisons à payer, des enfants toujours à l’école, ils finissaient chez eux, blessés, humiliés… »
Ce titre qui fait écho à la situation des salariés de Commentry mais est par ailleurs « validé » par l’éducation nationale car incluse dans une liste de texte susceptible d’être étudié et appris en classe tous les élèves de France. C’est pour cette raison qu’elle a été choisie par la dumiste qui intervient dans les écoles primaires de la ville. Très vite vient l’idée de la chanter en public lors de la soirée de soutien à l’usine.
Une atteinte à la laïcité
Une initiative qui vient s’ajouter à d’autres, nées au Collège Émile Male de Commentry, sous l’impulsion de Marina Rajewski, professeure d’anglais et animatrice du club journalisme de l’établissement. Ses élèves se sont saisis de cette actualité pour réaliser des interviews et des émissions de radio dédié à la Forge de Commentry et à histoire industrielle du secteur. « Notre traitement de l’actualité locale, dans l’absolu respect du principe de neutralité, s’inscrit dans le parcours citoyen des élèves et dans le cadre des cours d’éducation aux médias et à l’information. Notre club journalisme se réunit tous les lundis et mardis sur la pause méridienne pour faire des recherches, rédiger des chroniques, les enregistrer et les monter pour qu’elles soient diffusées sur la radio locale RMB » explique l’enseignant dont les élèves produisent aussi un journal papier trimestriel.
Dans ce contexte, la position de l’inspectrice de l’éducation nationale (IEN) de Montluçon, Mme Jublin, qui, avertie, s’est prononcée par téléphone contre le fait que les élèves de primaire chantent la chanson de Lavilliers au théâtre municipal semble stupéfiante. Les raisons avancées oralement pour décourager cette initiative ne le sont pas moins : le fait qu’une telle chanson apprise dans le cadre scolaire soit chantée à l’extérieur de l’établissement constituerait une « une atteinte à la laïcité » (sic) selon l’inspectrice.
Alertés par cette interdiction dans laquelle ils voient une « incompréhensible censure », les syndicats d’enseignants (FSU, CGT, SUD, SE-UNSA et CFDT) ont cosigné vendredi 30 janvier un courrier adressé à la directrice académique des services de l’éducation nationale de l’Allier (DASEN) pour obtenir une explication écrite.
Dans cette lettre, que l’Humanité a consultée, ils s’étonnent qu’un projet « dont le lien avec la vie locale est manifeste » se voie compromis car une chanson apprise en classe « si elle venait à être chantée hors du cadre scolaire à l’occasion d’un concert de soutien à la Forge avec l’Harmonie de la commune et l’École Municipale de Musique, (…) donnerait lieu à du prosélytisme portant atteinte à la laïcité. »
Et demande une confirmation ou une infirmation écrite de cette décision qu’ils comprennent d’autant moins que comme le détaille Vincent Présumez, professeur d’histoire-géographie et membre du bureau du Snes-Fsu de l’Allier, « quel que soit le contenu d’un enseignement ou d’une activité scolaire, il est bien entendu toujours possible, et même heureux, que celui-ci soit mis en œuvre dans un cadre extrascolaire ne relevant pas de l’Éducation Nationale et n’engageant en rien celle-ci. Ainsi, des enfants peuvent apprendre une fable de la Fontaine et la produire dans un spectacle local. » À l’heure où nous écrivons ces lignes, aucune réponse écrite n’a été apportée par Mme Roseline Lamy Au Rousseau (DASEN de l’Allier) à ce courrier.
La surinterpretation
Interrogée par l’Humanité celle-ci a fait répondre par le rectorat à notre journal que « l’avis défavorable émis concerne la finalité et le contexte du projet, tels qu’ils ont été présentés aux équipes : un projet explicitement inscrit en résonance avec une situation sociale et économique locale sensible, et pouvant conduire à une exposition des élèves à un message interprétable comme engagé », précisant que « la DASEN a estimé que le projet, en l’état, était susceptible de porter atteinte au principe de neutralité du service public d’éducation (rappelé également par la charte de la laïcité à l’École) ».
Des arguments qui laissent dubitatif Vincent Présumey : « Elle enrobe la référence à la « laïcité », dans la mention de la charte de la laïcité sur la neutralité du service public, mais celle-ci ne mentionne la dite « neutralité » qu’en rappelant que les personnels « ne doivent pas manifester leurs convictions politiques ou religieuses dans l’exercice de leurs fonctions » : autrement dit étudier cette chanson, qui a pourtant « sa place à l’école », quand une entreprise ferme à côté des écoles, serait manifestée des « convictions politiques ou religieuses » à l’encontre de la neutralité… », pointe le syndicaliste.
Pour Vincent Présumey, « la formation des élèves doit se faire sur la base de la vie réelle, même si l’école doit rester espace sanctuarisé, elle ne peut être hermétique à l’histoire et à l’actualité locale surtout quand leur impact a une telle ampleur ».
Reste que cette surinterprétation par les instances de l’Éducation Nationale inquiète à l’heure où, dans plusieurs établissements secondaires transalpins, des militants du groupe d’extrême droite Azione Studentesca, lié au parti de Giorgia Meloni, ont fait circuler un questionnaire qui propose de signaler les enseignants de gauche qui feraient de la propagande. Révélé par le quotidien romain La Repubblica, ce scandale qui secoue l’Italie préfigure peut-être l’ambiance qui pourrait régner dans le monde de l’éducation en France en cas d’arrivée massive de l’extrême droite au pouvoir.
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