
Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°21 Obtenir justice, parue en février 2026. Consultez le sommaire
Des vulves et des clitoris en peluche, des flyers colorés disposés sur des tables, un drapeau arc-en-ciel au mur, des éclats de rire : ce 28 juin 2025, l’ambiance est à la fête au Planning familial de Loire-Atlantique, à Nantes. Salariées et bénévoles de l’association inaugurent leur nouveau local. Une éclaircie dans l’actualité sombre de la structure, dont les subventions promises par la région Pays de la Loire pour 2025, 2026, 2027 et 2028 ont été annulées. Grâce au soutien financier de la ville, dirigée depuis 2020 par la socialiste Johanna Rolland, le Planning a pu acheter les murs dans lesquels il s’installe. Un moyen « de ne pas craindre la perte de [son] local si la mairie change de couleur politique », explique l’ex-directrice de l’association Bérengère Tessé.
À l’instar de Johanna Rolland, nombreuses sont les candidates et les candidats aux élections municipales de 2026 qui se positionnent sur les questions d’égalité de genre, tandis que les militantes féministes redoublent d’efforts pour que des mesures en faveur des droits des femmes apparaissent dans les programmes. C’est le cas du collectif Mères déters, qui a, par exemple, élaboré dix propositions pour soutenir les familles monoparentales : accès facilité au logement, aux soins, aux loisirs, etc1. Elles recoupent partiellement les recommandations aux communes formulées par la Fédération nationale des centres d’information pour les droits des femmes et des familles (FNCIDFF), qui suggère également de féminiser des noms de rue ou de réaménager des cours d’école2.
Ce mouvement, certes encore marginal à l’échelle du pays, traduit la volonté politique de nombre d’élu·es et de militant·es politiques de faire de l’échelon municipal un laboratoire des politiques féministes. À Nantes, la majorité en place s’est engagée à en faire « la première ville antisexiste de France d’ici 2030 », tandis que, sous l’impulsion de la mairesse écologiste Jeanne Barseghian, Strasbourg s’est autoproclamée « ville féministe ». Avec moins de moyens, de plus petites communes, telles que Les Lilas (Seine-Saint-Denis), Saint-Brieuc (Côtes‑d’Armor) ou Villeneuve-Tolosane (Haute-Garonne), confirment que la lutte contre les violences sexistes et sexuelles et pour les droits des femmes se mène aussi localement.
« La ville a longtemps été produite quasi exclusivement par des hommes : géographes, urbanistes, architectes, mais aussi hommes politiques. »
Nicole Mosconi, Marion Paoletti, Yves Raibaud, universitaires
Si la mise en action des élu·es est relativement récente, la question du genre dans l’espace urbain a commencé à se poser dans les années 1970, à la faveur des recherches de terrain menées par des géographes, des sociologues et des urbanistes féministes. Dans les années 2000, sous l’impulsion, notamment, de la géographe du genre Édith Maruéjouls, l’intérêt des universitaires pour ces sujets grandit, mais cette spécialité reste le parent pauvre de la discipline. Un retard qui tient sans doute « à ce que la ville a longtemps été produite quasi exclusivement par des hommes : géographes, urbanistes, architectes, mais aussi hommes politiques », expliquent les universitaires Nicole Mosconi, Marion Paoletti et Yves Raibaud3.
Ces dernières années, à Creil, Villiers-le-Bel, Nantes ou Saint-Nazaire, des bureaux d’études spécialisés ont identifié les besoins des habitantes : construction de bancs, de trottoirs, d’espaces verts, d’éclairages ou de toilettes publiques… « Les ateliers menés avec les associations de quartier sont des éléments cruciaux pour comprendre les besoins des femmes, détaille Chris Blache, anthropologue et cofondatrice du laboratoire de recherche et d’action Genre et ville. On travaille aussi avec les acteur·ices qui financent : les bailleurs sociaux, les services de la ville… » Au sein des municipalités, les projets de « ville féministe » sont le plus souvent portés par des élues, des activistes ou des fonctionnaires engagées qui, en l’absence de pilotage national, puisent leur expertise au sein d’un réseau informel. Ainsi, depuis 2021, un peu moins de 80 chargées de mission – presque uniquement des femmes – se retrouvent chaque mois en visioconférence pour échanger sur leurs projets et leurs pratiques. « Dans les petites villes, on peut parfois être isolées. Ce réseau, c’est un espace de sororité qui permet de nous entraider en cas de difficulté, de nous valoriser et de nous motiver », explique Helen Daniel, chargée de la mission égalité femmes-hommes et luttes contre les discriminations à la mairie des Lilas et cofondatrice de ce réseau.
Transformer des promesses en actions de terrain nécessite non seulement des équipes engagées, mais aussi d’y allouer les financements nécessaires, comme le souligne l’ONG Oxfam dans son rapport « Territoires féministes. L’action locale comme levier essentiel de la réduction des inégalités femmes-hommes » (2023). Encore faut-il savoir quel est l’impact concret des dépenses réalisées. Plusieurs métropoles ont, pour cela, recours à la budgétisation sensible au genre (BSG), un outil qui permet d’analyser en amont les effets de chaque dépense, afin de mieux flécher les investissements. « L’idée, c’est d’appliquer le principe d’éga-conditionnalité : chaque centime d’argent public doit favoriser l’égalité », explique Isabelle Guéguen, consultante spécialisée sur le sujet. Dans son cabinet, fondé en 2005, elle accompagne des communes – le plus souvent dirigées par des socialistes ou des écologistes, davantage sensibles aux questions d’égalité – comme à Lyon, Paris, Brest, Bordeaux, Strasbourg, Nantes ou encore Rouen. Elle y forme les agent·es et les élu·es à décrypter les comptes municipaux et à récolter des données de terrain permettant de répondre à des questions concrètes : à quelles populations bénéficie tel dispositif ou telle dépense ? Cela correspond-il bien aux objectifs ? « On propose des ajustements, et on crée des outils de suivi. Cela redonne du sens au travail des agent·es », témoigne-t-elle.
Lorsqu’elle a pris ses fonctions en 2020, la nouvelle équipe municipale lyonnaise, menée par l’écologiste Grégory Doucet, s’est, par exemple, rendu compte que la subvention du tournoi masculin de tennis était trois fois supérieure à celle de la compétition féminine ; un constat qui l’a amenée à rééquilibrer globalement les subventions aux clubs pour favoriser la pratique sportive féminine. À Bordeaux, la BSG a permis de réorienter les commandes faites aux artistes : « Avec des données, on peut montrer, par exemple, qu’on achète plus de spectacles à des hommes qu’à des femmes… », explique Sarah Jégou, chargée de mission égalité de la cité girondine. Plus globalement, l’essentiel des choix financiers d’une commune peuvent être l’occasion de corriger ou de réduire les inégalités : « Les cahiers des charges des commandes publiques peuvent prévoir l’achat de matériel adapté à la morphologie des agentes, de livres sans stéréotypes pour les écoles et les bibliothèques… », illustre Aurélie Arquier, formatrice en égalité professionnelle.
Autre levier majeur, l’orientation et le montant des subventions annuelles aux associations donnent un indice clair de l’orientation politique d’une ville. Comme le suggère la FNCIDFF dans ses recommandations, les communes, petites ou grandes, peuvent mettre à disposition des locaux, des moyens humains et matériels. Des ressources précieuses en cette période de flou politique et de restrictions budgétaires. « Des petites communes nous soutiennent, par exemple dans le Loiret, où certaines ont voté des subventions exceptionnelles après que le conseil départemental a coupé les siennes », rapporte Sarah Durocher, présidente nationale du Planning familial.
En zone rurale, où se concentrent près de la moitié des féminicides du territoire, certain·es élu·es s’organisent en réseau pour échanger sur leurs expériences et se former aux mécanismes des violences de genre.
Lutter contre les violences masculines
En réorientant leurs investissements, des communes s’insèrent dans le maillage national de lutte contre les violences faites aux femmes, allant au-delà des effets d’affichage gouvernementaux. Depuis la première élection d’Emmanuel Macron, en 2017, ces annonces sont monnaie courante. L’égalité entre les hommes et les femmes a été déclarée grande cause des deux mandats présidentiels. Dans un rapport portant sur la période 2017–2022, la Cour des comptes pointait, en septembre 2023, « des avancées limitées par rapport aux objectifs fixés ». Si le sujet de la lutte contre les violences faites aux femmes renvoie avant tout à des compétences étatiques, les communes ont la possibilité d’agir au niveau de leurs compétences propres : petite enfance, gestion des écoles, logement social, transport, aménagement urbain, etc. Et, pour celles comptant plus de 20 000 habitant·es, de formaliser leurs engagements dans des rapports annuels sur les questions d’égalité de genre. De nombreuses villes, comme Les Lilas, Saint-Brieuc ou Bordeaux, s’appuient sur le réseau associatif pour former des agent·es au repérage des violences et à l’orientation des victimes. En zone rurale, où se concentrent près de la moitié des féminicides du territoire, certain·es élu·es s’organisent en réseau pour échanger sur leurs expériences et se former aux mécanismes des violences de genre.
À Nantes, « quand Johanna Rolland s’est déclarée candidate, les associations féministes lui ont signalé des lacunes dans l’accueil des victimes. Il y avait un manque de coordination entre associations, et des moments où seuls l’hôpital et la police prenaient les femmes en charge… », se souvient Caroline Godard, ancienne directrice de Citad’elles, un lieu d’accueil pour les femmes victimes de violences ouvert en 2019 sur l’île de Nantes. Ici, 7 jours sur sept, 24 heures sur 24, au septième étage d’un immeuble sécurisé, les femmes victimes de violences y sont accueillies par des soignant·es, des travailleur·euses du secteur social, des juristes, des fonctionnaires de police et des associations. Dans ces bureaux lumineux et insonorisés, tout est pensé pour améliorer la prise en charge et éviter aux femmes des parcours énergivores. Les travaux, d’un montant de 1,8 million d’euros, ont été payés par la ville, qui, en partenariat avec le département, finance également le fonctionnement de la structure, à raison de 2,3 millions d’euros par an.

Près de Toulouse, la petite commune de Villeneuve-Tolosane (11 000 habitant·es) finance depuis 2003 deux logements temporaires réservés, eux aussi, aux victimes de violences conjugales. Porté par des salariées du centre communal d’action sociale (CCAS), le projet veut simplifier le parcours des femmes victimes en fluidifiant la communication entre les différents services municipaux. Avant d’en bénéficier, Sabrina, employée dans la restauration, vivait avec un homme qui, après la naissance de leur deuxième enfant et alors qu’elle venait d’apprendre qu’elle était atteinte d’un cancer, a commencé à lui infliger des violences physiques et psychologiques. « Je savais que [les assistantes sociales du CCAS] auraient des réponses à mes questions : je me sentais protégée, nous raconte la jeune femme lorsque nous la rencontrons. Je n’ai pas été obligée de répéter plusieurs fois mon histoire. »
L’exemple de Villeneuve-Tolosane ou celui de Nantes montrent à quel point l’efficacité des actions municipales dépend de la capacité des villes à prendre en compte les besoins des premières concernées. Mais cette démarche peine à être traduite en propositions de campagne. En 2025, le collectif Mères déters a passé au crible les projets politiques de 14 villes de France hexagonale et ultramarine. Pour ses militantes, citées par Mediapart, les familles monoparentales, « à 82 % composées de mères seules, qui restent particulièrement “tributaires” des politiques municipales dans leur vie quotidienne », sont les grandes oubliées des promesses de campagne. Lors des élections municipales de 2020, déjà, à peine 40 % des programmes électoraux s’intéressaient à cette problématique.
Le paradoxe des politiques sécuritaires
Autre indice du chemin qu’il reste à parcourir : même dans les villes dirigées par des municipalités sensibles aux questions sociales, des mesures prises au nom des électrices et de la lutte contre les violences ont parfois des effets pervers, comme l’éviction de l’espace public des femmes racisées et des personnes les plus marginalisées. À Nantes, la ville s’est dotée de 80 caméras de surveillance supplémentaires en 2024 « alors qu’en réalité c’est dans l’espace domestique qu’ont lieu la plupart des violences », dénoncent Chloé et Coline (les prénoms ont été changés à leur demande), militantes féministes et colleuses. Pour la géographe canadienne Leslie Kern, autrice de Villes féministes. Notes de terrain (trad. Arianne Des Rochers, Les éditions du remue-ménage, 2022), cette tendance aux politiques sécuritaires a pour effet « l’éviction délibérée de groupes de gens qui en sont venus à symboliser le désordre, le danger, la criminalité ou la maladie, [comme les] travailleuses du sexe et [les] personnes sans abri ».
Dans les communes qui, sur tout le territoire, tentent de déployer des politiques égalitaires, celles-ci sont encore trop souvent pensées pour la seule catégorie des femmes blanches, cisgenres, issues des classes moyennes ou de la bourgeoisie. En cause notamment, le manque de représentativité des élu·es, que dénonce Lumir Lapray, militante écologiste et ancienne candidate de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) aux législatives de 2022 dans l’Ain : « Les maires ruraux sont surtout des hommes blancs et âgés, qui n’ont aucune idée de ce que vit une femme qui gère une famille avec un salaire minuscule. Plus il y aura de femmes élues et de profils divers en politique, plus il y aura de mesures en adéquation avec les besoins des habitantes. » Une analyse corroborée par le Haut Conseil à l’égalité qui, dans un rapport publié en 2022, constatait combien, à l’échelle nationale, « l’exécutif local reste un lieu de pouvoir sexiste et stéréotypé », où les femmes, qui n’occupent qu’à peine un cinquième des sièges de premier·e élu·e dans les conseils municipaux, restent largement sous-représentées.
Dans ce contexte, l’échelon local peut-il réellement permettre de changer la vie des femmes et des minorités de genre, voire devenir un espace de résistance féministe ? « On a beau avoir toute la bonne volonté du monde, on n’agit pas en dehors du patriarcat », regrette Mahaut Bertu, adjointe à la mairie de Nantes. Un constat sur lequel la rejoignent les militantes et colleuses locales : « Les bancs d’allaitement et les cours d’école égalitaires, c’est chouette. Mais c’est toute la société qui doit agir ! »
Illustration : Calypso Breon pour La Déferlante.
Elle est devenue illustratrice et tatoueuse, après une école d’arts graphiques à Ivry-sur-Seine. Elle aime mettre en scène de façon onirique des personnages en milieu urbain.
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