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La disparition de Roger Establet, le 8 avril 2026, marque d’abord la perte d’une figure majeure de la sociologie de l’éducation. Avec lui disparaît le chercheur qui a su poser une manière d’interroger l’école, non pas perçue comme une institution isolée mais comme profondément inscrite dans les rapports sociaux.

Né en 1938, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de philosophie, Roger Establet s’oriente très tôt vers la sociologie. Il fera l’essentiel de sa carrière à l’Aix-Marseille Université où il est professeur et participe à structurer durablement les sciences sociales dans le paysage universitaire français. Ses travaux s’ancrent dans en particulier dans la période des années 1960-1970, marquée par de vifs débats autour de la reproduction sociale, dans le sillage notamment de Pierre Bourdieu[1]. Mais Establet va emprunter une voie spécifique, en articulant plus directement encore l’analyse de l’école à celle des structures économiques et sociales, à celle du capitalisme. Il s’inscrit alors dans une tradition marxiste renouvelée, attentive aux transformations du capitalisme et à leurs effets sur les institutions. Comme le rappellent plusieurs entretiens et synthèses qui ont été faites de ses travaux, son objectif n’est pas seulement de décrire l’école, mais de comprendre ce qu’elle fait dans la société.

C’est bien sûr avec Christian Baudelot que Roger Establet a produit ses travaux les plus marquants. Ensemble, ils ont construit une œuvre incontournable qui a profondément influencé la manière de penser l’école en France. Leur apport essentiel tient à l’idée simple mais décisive que sous bien des aspects, l’école participe à la reproduction des inégalités sociales.

Mais contrairement à d’autres approches, ils montrent que cette reproduction ne se fait pas de manière uniforme et dans de nombreux ouvrages ils mettent en évidence l’existence de deux réseaux scolaires, un réseau long destiné aux classes favorisées et un réseau court orienté vers les classes populaires. Cette dualité structurelle permet de comprendre pourquoi les inégalités persistent malgré la massification de l’enseignement à l’école, celle-ci ne fonctionnant pas comme un système homogène, mais comme un espace différencié, traversé par des logiques sociales.

Leur travail a eu un impact considérable et, me concernant, il a été à l’origine du mien. Il a contribué à déplacer le regard et nous a engagé à ne plus penser l’échec scolaire uniquement en termes de parcours individuels, de méthodes pédagogiques ni mêmes de moyens, mais en déplaçant notre analyse dans un cadre plus large, celui des rapports sociaux. Aujourd’hui encore, de nombreuses recherches en sociologie de l’éducation prolongent ces analyses, en les nuançant ou en les actualisant, mais sans jamais les ignorer.

Il faut dire que l’ouvrage majeur auquel a participé Roger Establet, L’école capitaliste en France, a eu un énorme retentissement dans les années 70[2] dont on peut encore sentir la déflagration plus de 50 ans après. Ce livre propose une analyse radicale et montre que l’école est structurée par les besoins du système capitaliste qui la contraignent à former des individus adaptés aux différentes positions sociales en distribuant inégalement les savoirs et les parcours. Pour moi un des apports majeurs de l’ouvrage est de mettre en évidence que cette organisation ne relève pas d’un dysfonctionnement, mais d’une logique. L’école ne « rate » pas sa mission d’égalité, elle en remplit une autre, celle de la reproduction sociale, indispensable au système capitaliste.

Cette thèse se discute je le sais bien, mais elle a néanmoins profondément marqué les sciences de l’éducation et elle sert de point de départ à de nombreux travaux dans le sillages de ceux d’Establet et Baudelot. Aujourd’hui encore, elle permet d’éclairer des phénomènes contemporains comme la surprenante persistance des inégalités scolaires, les indéniables effets différenciés des réformes ou certaines logiques mortifères d’orientation. En ce sens, l’œuvre d’Establet conserve une actualité certaine qui invite à ne pas isoler l’école des transformations économiques et sociales, à ne pas la décontextualiser du système capitaliste et de ses avatars.

C’est une perspective qui est prolongée dans de nombreux travaux plus récents. Je pense d’abord à La nouvelle école capitaliste[3], écrit en 2003 comme un prolongement au livre de 1971 et qui analyse les effets du néolibéralisme sur les systèmes éducatifs. Et très récemment, on peut penser au dernier ouvrage de Nico Hirtt[4], qui interroge les recompositions contemporaines de l’école à l’ère du capitalisme globalisé et dont le titre résonne avec celui de Baudelot & Establet.

L’une des grandes forces de l’œuvre de Roger Establet aura donc tenu à sa capacité à relier des niveaux d’analyse souvent séparés, celle de l’école, des inégalités sociales et des transformations du capitalisme. C’est en ce sens qu’elle conserve une portée profondément actuelle. À l’heure où les débats éducatifs se concentrent souvent sur des questions techniques ou pédagogiques, elle rappelle l’exigence fondamentale de penser l’école dans la société. Comprendre ce qui se joue à l’école suppose de ne pas la considérer comme un monde à part, mais comme un espace traversé par les mêmes tensions que le reste de la société.

C’est pour ici que se situe sans doute l’héritage le plus précieux de Roger Establet, cette invitation à ne jamais dissocier l’école de son contexte social et économique mais à la resituer dans le système économique. Gardons cela à l’esprit lorsque nous parlons de l’école.

Frédéric Grimaud

[1] Bourdieu, P., & Passeron, J.-C. (1970). La reproduction : Éléments pour une théorie du système d’enseignement.

[2] Baudelot, C., & Establet, R. (1971). L’école capitaliste en France. Maspero.

[3] Laval, C., Vergne, F., Clément, P., & Dreux, G. (2011). La nouvelle école capitaliste. La Dispute.

[4] Gorré, C., & Hirtt, N. (2026). À l’école du capitalisme. Agone.